Oklahoma! – Création au St. James 31 mars 1943
du mythe pastoral aux relectures sombres (1/6)
4.A) Le 31 mars 1943, « Oklahoma! » ouvre au St. James Theatre
La production originale de Oklahoma! ouvre à Broadway le 31 mars 1943, au St. James Theatre, et y reste jusqu’au 29 mai 1948. Le chiffre est devenu historique: 2.212 représentations. Pour un spectacle que beaucoup imaginaient trop simple, trop rural, trop peu « Broadway », le résultat est légèrement agaçant pour les prophètes de l’échec.
Avant Broadway, le spectacle s’appelait encore Away We Go!. Il passe par deux try-outs: le Shubert Theatre de New Haven, du 11 au 13 mars 1943, puis le Colonial Theatre de Boston, du 15 au 27 mars 1943. C’est donc à peine deux semaines avant l’ouverture new-yorkaise que le spectacle trouve sa forme définitive, ou presque.
Cette version n’est pas seulement la première production de Oklahoma!: elle est la matrice. Toutes les productions suivantes devront se définir par rapport à elle. Certaines la reproduiront presque religieusement; d’autres la contrediront frontalement. Mais aucune ne pourra l’ignorer.
L’équipe créative et les interprètes
Le spectacle est produit par la Theatre Guild (), avec Theresa Helburn et Lawrence Langner comme directeurs administratifs. La musique est de Richard Rodgers, le livret et les paroles d’Oscar Hammerstein II, d’après Green Grow the Lilacs () de Lynn Riggs. La mise en scène est confiée à Rouben Mamoulian (), les chorégraphies à Agnes de Mille (), les décors à Lemuel Ayers (), les costumes à Miles White (), les orchestrations à Russell Bennett, et la direction musicale à Jacob Schwartzdorf.
La distribution originale réunit Alfred Drake dans le rôle de Curly, Joan Roberts dans celui de Laurey, Howard Da Silva en Jud Fry, Celeste Holm en Ado Annie, Betty Garde en Aunt Eller, Lee Dixon en Will Parker et Joseph Buloff en Ali Hakim. Le « Dream Ballet » est dansé1 notamment par Marc Platt (Dream Curly), Katharine Sergava (Dream Laurey), et George Church (Dream Jud).
Cette distribution est importante parce qu’elle ne repose pas sur une grande vedette unique. Oklahoma! n’est pas construit autour d’un star turn. C’est un spectacle d’ensemble. Et c’est déjà une partie de sa nouveauté: l’œuvre ne demande pas au public de venir admirer une star; elle lui demande d’entrer dans une communauté.
L’accueil critique et public
L’accueil critique est très vite enthousiaste. Le site officiel Rodgers & Hammerstein rappelle que, dès le lendemain de la première, les critiques saluent le spectacle et que le box-office s’emballe. L’expression qui revient est celle d’un objet théâtral neuf: une « striking piece of theatrical Americana ».
Dans le New York Times, Lewis Nichols cherche l’adjectif juste et écrit: « Wonderful is the nearest adjective« . Il insiste sur la fraîcheur du spectacle, le charme de la production, la qualité du jeu, du chant, de la danse, et sur une partition de Rodgers qu’il considère comme l’une de ses meilleures.
Brooks Atkinson résumera plus tard le choc provoqué par l’ouverture avec Oh, What a Beautiful Mornin’. Sa formule est célèbre: « Après un tel couplet, porté par une telle mélodie, les banalités de l’ancien théâtre musical deviennent intolérables. » C’est évidemment une phrase d’après-coup, mais elle dit très bien ce que la production de 1943 a produit: non seulement un succès, mais un changement de seuil.
Le public suit immédiatement. Les 2.212 représentations suffiraient à le prouver, mais le phénomène dépasse Broadway. La production originale lance aussi une tournée internationale qui passera par 361 villes pendant près de dix ans. En 1944, Rodgers et Hammerstein reçoivent un Special Pulitzer Prize pour Oklahoma! — à une époque où les Tony Awards n’existent pas encore sous leur forme actuelle.
Il faut ajouter un élément essentiel: la diffusion par le disque. Le succès de la production pousse Decca à enregistrer les interprètes et l’orchestre du spectacle dans une forme proche de ce que le public entendait au théâtre. Le site Rodgers & Hammerstein présente cet enregistrement comme le moment où naît vraiment le concept moderne de Broadway cast album. L’album se vend à 125.000 exemplaires durant son premier mois.
La version de référence
Cette version est évidemment la version de référence.
Rappelons quand même que cette version arrive à New York après des ajustements majeurs pendant les try-outs. À New Haven, le spectacle s’appelle encore Away We Go!; à Boston, la chanson Oklahoma! prend de l’ampleur. D’abord conçu comme un solo pour Alfred Drake, il devient un grand numéro choral. Cette transformation entraîne le changement de titre: Away We Go! devient Oklahoma!
Un autre ajustement important concerne le second acte : pour le resserrer, l’équipe coupe une chanson et reprend à la place le duo People Will Say We’re in Love. Ce n’est pas un bouleversement de structure, mais c’est révélateur de la méthode Rodgers & Hammerstein: on ne garde pas un numéro parce qu’il est agréable ; on le garde s’il sert le rythme, les personnages et la progression dramatique.
La vraie modification, au fond, se situe en amont : Rodgers, Hammerstein, Mamoulian et de Mille transforment Green Grow the Lilacs en une œuvre musicale où chanson, dialogue, danse, décor et communauté avancent dans la même direction. Le spectacle ne se contente pas d’ajouter de la musique à une pièce ; il invente une nouvelle manière de raconter cette pièce.
Ce que cette version apporte à la lecture de l’œuvre
La production de 1943 donne d’abord à Oklahoma! une lecture lumineuse. L’ouverture est capitale : pas de chorus line, pas d’explosion comique, pas de vedette qui vient “faire son entrée”. Un homme chante hors scène, puis apparaît dans un paysage rural. Curly chante le matin, la terre, l’air, la lumière. Pour un public de 1943, en pleine guerre, cette simplicité a une force énorme.
Mais cette lumière n’efface pas totalement l’ombre. Jud est là. Le ballet-rêve est là. Le désir, la peur, la violence, la sexualité, l’exclusion sont déjà dans l’œuvre. Agnes de Mille ne chorégraphie pas seulement un joli rêve : elle donne une forme visible au trouble intérieur de Laurey. La Library of Congress souligne justement que la chorégraphie de de Mille fait avancer l’action au même titre que les chansons.
La lecture de 1943 reste cependant optimiste. Elle présente Oklahoma! comme la naissance d’une communauté. Le territoire va devenir État; les fermiers et les cow-boys peuvent se réconcilier; les couples peuvent se former; la violence de Jud est absorbée par le récit collectif. Les productions ultérieures, surtout celle de Daniel Fish, reliront cette même matière en posant une autre question: qui est exclu pour que cette communauté puisse chanter ensemble? Mais en 1943, la réponse dominante reste celle de l’élan collectif.
C’est donc une version fondatrice à deux niveaux. Elle fonde l’œuvre, bien sûr. Mais elle fonde aussi une certaine image de l’Amérique : rurale, jeune, énergique, communautaire, imparfaite mais réconciliable. Cette image n’est pas neutre. Elle est même très construite. Mais elle est théâtralement irrésistible.
Jugement global
La production originale de 1943 n’est pas simplement « la première version » d’Oklahoma!: c’est l’une des productions les plus importantes de l’histoire du musical américain.
Elle n’invente pas tout. Show Boat avait déjà ouvert des portes. Porgy and Bess avait déjà montré que le théâtre musical américain pouvait viser haut. Des musicals des années ’30 avaient déjà expérimenté l’intégration dramatique, la satire politique, la danse narrative ou la continuité musicale. Mais Oklahoma! réussit autre chose : il rend cette ambition populaire, lisible, reproductible et commercialement irrésistible.
Son génie est moins dans une innovation isolée que dans l’assemblage. Une chanson d’ouverture qui impose un monde. Une intrigue simple mais prise au sérieux. Des chansons qui prolongent les personnages. Une danse qui révèle l’inconscient. Une mise en scène qui privilégie la continuité. Des décors et costumes qui refusent le clinquant inutile. Et surtout une confiance totale dans l’idée que le public suivra une histoire si elle est racontée avec clarté.
Le jugement global peut donc être net : la version de 1943 est la version fondatrice, canonique, lumineuse et communautaire d’Oklahoma!. Elle installe le mythe pastoral. Elle en contient déjà les failles. Mais elle ne les retourne pas encore contre lui. C’est ce que feront les grandes relectures ultérieures. Ici, le spectacle croit encore à son propre matin.
Et c’est peut-être pour cela que ce matin a duré 2.212 soirs.
Notes de bas de page
- Dans le « Dream Ballet » certains personnages principaux sont interprétés par des danseurs et pas par eux-mêmes, un peu comme quand on se voit dans son propre rêve… ↩︎
