Lawrence Langner et Theresa Helburn : les rêveurs pratiques
2.B) La Theatre Guild, producteur passionné de « Oklahoma! » (2/8) (Suite)
2.B.2) Lawrence Langner et Theresa Helburn : les rêveurs pratiques
Toute institution théâtrale a besoin d’une idée. Mais une idée, au théâtre, ne suffit jamais très longtemps. Il faut quelqu’un pour la défendre quand elle coûte trop cher, quand les répétitions tournent mal, quand les auteurs se vexent, quand les comédiens doutent, quand les critiques menacent, quand le public ne comprend pas encore ce qu’on essaie de lui offrir. La Theatre Guild eut cette chance: derrière son nom collectif, presque abstrait, deux personnalités allaient peu à peu lui donner un visage, une énergie et une obstination. Lawrence Langner et Theresa Helburn n’étaient pas seulement des administrateurs. Ils étaient des producteurs au sens le plus complet du mot: des gens capables de rêver, puis de chercher comment payer le rêve.
Langner apporte à la Guild une intelligence très particulière. Il n’est pas seulement un homme de théâtre. Il est aussi avocat, spécialiste des droits d’auteur, homme de contrats, de négociations et de structures juridiques. Cela peut paraître moins séduisant qu’un lever de rideau, mais c’est capital. Le théâtre vit d’élans, mais il meurt souvent de clauses mal rédigées.
Langner comprend que les œuvres doivent être protégées, que les auteurs doivent être défendus, que les droits peuvent déterminer l’avenir d’un spectacle. Dans une institution qui veut monter des pièces étrangères, adapter des textes, négocier avec des écrivains et construire une politique artistique durable, ce savoir est une arme.
Mais il ne faut pas le réduire à un juriste de coulisses. Langner est lui-même auteur dramatique. Il sait ce que signifie attendre une réponse, défendre une scène, supporter une coupure, rêver d’un succès, encaisser un échec. Cette expérience lui donne une double vision: celle du praticien qui connaît les chiffres, et celle de l’homme qui sait qu’un texte est aussi une chose fragile. Il peut discuter avec un auteur non comme un simple gestionnaire, mais comme quelqu’un qui a, lui aussi, tenté de faire tenir debout une pièce.
C’est ce mélange qui le rend parfois précieux, parfois redoutable. Langner aime intervenir. Il lit, conseille, corrige, suggère, taille. Il a quelque chose du chirurgien dramatique, avec les qualités et les dangers de la profession. Certains auteurs ont dû le bénir. D’autres ont dû le voir arriver avec l’envie très compréhensible de se cacher sous un fauteuil. Il ne considère pas qu’un producteur doive seulement ouvrir un bureau, réunir de l’argent et attendre la première. Pour lui, produire, c’est aussi entrer dans la matière de l’œuvre, tenter de l’améliorer, parfois au risque de l’envahir.
Cette attitude dit beaucoup de la Theatre Guild. On n’y produit pas les spectacles de loin. On les accompagne, on les discute, on les dispute. La Guild n’est pas un guichet; c’est un organisme nerveux. Les pièces passent par des lectures, des échanges, des débats, des inquiétudes. On y croit à la littérature, mais pas au texte intouchable. On y respecte les auteurs, mais pas au point de les laisser toujours tranquilles. C’est une maison où l’on peut être défendu avec passion et corrigé avec la même passion. Délicieux, sauf peut-être quand on est l’auteur corrigé.
Theresa Helburn, elle, devient peu à peu le cœur quotidien de cette maison. Là où Langner apporte souvent l’architecture, l’énergie des grands projets et l’autorité du conseil, Helburn tient la vie intérieure de la Guild. Elle lit les textes, suit les répétitions, pense aux distributions, écoute les auteurs, juge les possibilités d’une pièce, prépare les décisions, sent les résistances. Elle est moins une figure décorative qu’une force active.
La Guild, pour elle, n’est pas seulement une institution à gérer. C’est une obsession, presque une façon de vivre. En fait, elle est vraiment la figure centrale de la Theatre Guild.
Son parcours est révélateur. Elle avait rêvé d’être autrice. Elle avait écrit, cherché, tenté sa chance dans la littérature et le théâtre. Elle savait ce que c’était que d’avoir une ambition artistique sans forcément parvenir à l’accomplir soi-même dans la forme rêvée. Cette limite personnelle ne la diminue pas; elle la transforme. Puisqu’elle ne deviendra pas l’autrice qu’elle aurait voulu être, elle deviendra celle qui permet aux autres d’écrire, de monter, d’essayer, de se tromper et parfois de réussir. C’est une vocation moins visible, mais immense. Le théâtre a besoin de créateurs; il a aussi besoin de ces êtres rares qui reconnaissent la création chez les autres avant que tout le monde ne l’ait vue.
Helburn est de ceux-là.
Elle possède cette qualité difficile à définir qu’on appelle l’intuition théâtrale. Non pas une intuition magique, tombée du ciel, mais une intuition nourrie de lectures, de spectacles, d’échecs, de conversations, de nuits passées à se demander pourquoi une scène fonctionne et pourquoi une autre reste morte. Elle sait qu’un texte peut être imparfait et pourtant vivant. Elle sait qu’un projet peut paraître fragile et contenir une promesse. Elle sait aussi qu’un spectacle trop évidemment “important” peut ennuyer tout le monde, ce qui, au théâtre, reste une faute assez sérieuse.
Le portrait que l’on fait d’elle dans les années 1930 est celui d’une femme énergique, cultivée, volontaire, parfois intimidante. Elle n’est pas seulement aimable. Elle dirige. Elle tranche. Elle observe. Elle peut écouter longtemps, puis faire basculer une discussion par une remarque sèche. Dans une époque où les femmes de pouvoir dans le théâtre ne sont pas encore légion, elle s’impose sans grands discours théoriques. Elle ne pose pas en symbole. Elle travaille. Elle tient la boutique. Elle lit les manuscrits. Elle va aux répétitions. Elle négocie. Elle recommence. C’est une forme de féminisme très concrète: celui d’une femme qui occupe la place, parce qu’elle est capable de la tenir.
Ce qui rend Theresa Helburn essentielle pour notre histoire, c’est qu’elle ne pense pas le théâtre comme un art fermé sur lui-même. Très tôt, elle rêve d’une forme où la parole, la musique et la danse ne seraient pas juxtaposées, mais unies dans une même progression dramatique.
Cette idée est capitale. Elle ne se dit pas encore exactement dans les termes que l’on emploiera après Oklahoma!; mais l’intuition est là. Helburn imagine un théâtre où la musique ne serait pas une décoration, où le ballet ne serait pas un divertissement ajouté, où tous les éléments du spectacle travailleraient ensemble pour faire avancer l’action.
En d’autres termes, elle rêve déjà de ce que le musical intégré rendra célèbre.
Bien sûr, la Theatre Guild n’invente pas seule cette idée. D’autres artistes, d’autres œuvres, d’autres traditions y contribuent. Mais Helburn fait partie de ceux qui la désirent avec constance. Elle ne se contente pas de produire des pièces « sérieuses » d’un côté et des divertissements musicaux de l’autre. Elle cherche un point de rencontre. Elle se demande comment une pièce peut chanter sans perdre sa vérité dramatique. Elle imagine que la musique et le mouvement peuvent renforcer le théâtre au lieu de l’alléger ou de le détourner. C’est exactement le type d’intuition qui rendra possible l’aventure d’Oklahoma!.
Langner et Helburn forment donc un duo singulier. Ils ne sont pas identiques, et c’est heureux: deux Helburn auraient peut-être fait exploser les bureaux; deux Langner auraient probablement transformé chaque répétition en consultation juridique avec scalpel dramaturgique. Ensemble, ils offrent à la Guild une combinaison rare. Lui comprend la mécanique institutionnelle, les droits, les contrats, les grandes manœuvres. Elle sent les œuvres, les acteurs, les rythmes, les promesses cachées. Tous deux partagent pourtant une même conviction: le théâtre doit être produit avec sérieux, mais il doit rester vivant.
Leur force est de ne jamais séparer complètement l’idéal de la pratique. Ils veulent un théâtre exigeant, mais ils savent qu’une exigence sans public devient vite une simple conférence devant un rideau. Ils veulent défendre les auteurs, mais ils savent qu’un auteur a parfois besoin d’être protégé contre lui-même. Ils veulent éviter les facilités commerciales, mais ils savent qu’un spectacle qui ne vend aucune place n’aide pas longtemps la cause de l’art. Cette lucidité les empêche de devenir de purs rêveurs. Leur obstination les empêche de devenir de simples gestionnaires.
C’est ce que Hammerstein reconnaîtra plus tard chez Theresa Helburn lorsqu’à ses funérailles, le 20 août 1959, il déclarera:
« Un producteur est un génie rare et paradoxal […] têtu, doux, prudent, téméraire. Un innocent plein d’espoir par beau temps, un pilote sévère par temps orageux, un mathématicien qui préfère ignorer les lois des mathématiques et faire confiance à l’intuition, un idéaliste, un réaliste, un rêveur pratique, un joueur sophistiqué, un enfant passionné de théâtre. Ça, c’est un producteur. Telle était Theresa Helburn […] Elle ne semblait jamais être tranquille, ne jamais vous laisser seule, ni personne d’autre. Toujours à avancer comme un petit chien de berger, vous poussant sans relâche vers un pâturage, ce qu’elle avait décidé être bon pour vous. »
L’expression qui la résume le mieux est peut-être celle de « rêveur pratique ». Elle convient admirablement à Helburn, mais aussi à la Theatre Guild tout entière. Rêver ne suffit pas. Compter ne suffit pas. Produire, c’est tenir les deux bouts de la corde sans lâcher, même quand la corde brûle un peu les mains.
Dans le cas d’Oklahoma!, cette qualité sera déterminante. Il fallait un producteur capable de croire à un projet qui, sur le papier, n’avait rien d’un triomphe évident. Une pièce rurale, sans vedette irrésistible, sans sophistication mondaine, sans avalanche de plaisanteries, avec des chansons enracinées dans les personnages et une danse chargée de raconter ce que les mots ne disent pas: voilà qui ne correspondait pas forcément aux recettes les plus rassurantes de Broadway. Pour accueillir un tel projet, il fallait des producteurs habitués au risque, mais aussi capables de le structurer.
Langner et Helburn avaient justement cette habitude. Depuis des années, ils cherchaient des textes forts, négociaient avec des auteurs exigeants, affrontaient les caprices du public, défendaient des spectacles que d’autres producteurs auraient peut-être jugés trop littéraires, trop sombres ou trop peu rentables. Ils avaient connu les réussites, les crises, les doutes financiers, les conflits internes. Ils savaient que l’audace seule ne suffisait pas. Mais ils savaient aussi qu’un théâtre sans audace devient une fabrique de spectacles oubliables.
La naissance d’Oklahoma! ne peut donc pas se comprendre sans eux. Rodgers et Hammerstein apporteront la musique, les paroles, le livret, la vision artistique décisive. Lynn Riggs aura fourni la source dramatique. Rouben Mamoulian et Agnes de Mille donneront au spectacle une forme scénique essentielle. Mais avant cela, il fallait une maison capable de reconnaître qu’un matériau discret pouvait devenir un événement. Il fallait une institution assez cultivée pour respecter une pièce, assez imaginative pour entendre la musique qu’elle contenait déjà, et assez obstinée pour pousser les bonnes personnes les unes vers les autres.
Cette maison, c’était la Theatre Guild. Et ses deux moteurs les plus visibles, les plus tenaces, les plus humains, étaient Lawrence Langner et Theresa Helburn.
Leur histoire nous rappelle une chose souvent oubliée dans le récit des chefs-d’œuvre: un spectacle ne naît jamais seulement de ceux qui signent la partition ou le livret. Il naît aussi de ceux qui lisent avant les autres, doutent avant les autres, insistent avant les autres, et acceptent de porter un projet alors qu’il n’est encore qu’une possibilité fragile. Dans les coulisses de la révolution Oklahoma!, Langner et Helburn sont précisément cela: les gardiens d’une possibilité.


