Rupture D – 1943 : Oklahoma!
Le premier grand musical moderne

Oklahoma! – Londres 1947 – L’Amérique débarque a West End

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Le premier grand musical moderne
4) Les grandes versions d' »Oklahoma! » :
du mythe pastoral aux relectures sombres (2/6)

4.B) 1947 – Londres – L’Amérique débarque au West End

Une arrivée à Londres dans l’après-guerre

La première grande version londonienne d’Oklahoma! ouvre au Theatre Royal, Drury Lane le 30 avril 1947. Avant Londres, le spectacle passe par le Manchester Opera House début avril 1947. Le début de cette exploitation pré-londonienne est même retardé d’un jour parce que le navire transportant les décors, costumes et artistes s’est échoué sur un banc de sable au large de Southampton. Voilà qui est assez élégant: Oklahoma! arrive en Grande-Bretagne comme une conquête américaine, mais commence par s’ensabler.

À Londres, le spectacle se joue au Theatre Royal Drury Lane jusqu’au 27 mai 1950, puis est transféré au Stoll Theatre du 29 mai 1950 au 21 octobre 1950, soit 1.544 représentations.

Cette version londonienne n’est donc pas une simple parenthèse internationale. Elle tient plus de trois ans et devient, selon Concord, le plus long run jamais enregistré jusque-là dans l’histoire du Drury Lane.

L’équipe créative et les interprètes

La production est celle de la Theatre Guild, présentée à Londres par H. M. Tennent, Ltd. La supervision de production reste associée à Lawrence Langner et Theresa Helburn. La mise en scène est créditée à Rouben Mamoulian, la chorégraphie à Agnes de Mille, avec une reproduction scénique assurée par Jerome Whyte. Les décors sont de Lemuel Ayers, les costumes de Miles White, les orchestrations de Russell Bennett, et la direction d’orchestre est assurée par Salvatore Dell’Isola.

La distribution principale réunit Harold Keel — futur Howard Keel — dans le rôle de Curly, Betty Jane Watson dans celui de Laurey, Mary Marlo en Aunt Eller, Henry Clarke en Jud Fry, Walter Donahue en Will Parker, Dorothea MacFarland en Ado Annie, et Marek Windheim en Ali Hakim. Pour le ballet-rêve, Ovrtur signale Gemze de Lappe comme Laurey du ballet, Erik Kristen comme Curly du ballet, et Remington Olmsted Jr. comme Jud du ballet.

Un détail intéressant : le spectacle garde très fortement sa structure américaine. Ce n’est pas une adaptation “anglicisée”. C’est bien le Oklahoma! de Broadway qui est importé, avec son accent, ses cow-boys, son territoire indien, son énergie rurale américaine et sa confiance presque insolente dans le soleil levant.

L’accueil presse et public

L’accueil est triomphal. Variety titre que Oklahoma! a « paniqué » Londres lors de son arrivée, manière très américaine de dire que la ville a perdu toute retenue britannique pendant quelques heures. L’article rapporte que le public refuse de quitter le théâtre pendant trente minutes après le rideau final, obligeant la troupe à reprendre plusieurs fois le thème-titre. Il signale aussi une avance de billetterie exceptionnelle : les agences auraient acheté pour 210.000 dollars de billets avant la première, un record londonien à ce moment-là.

Les critiques sont tout aussi enthousiastes. Variety résume le consensus : production, distribution, musique et histoire reçoivent des éloges inhabituellement forts. Leonard Mosley, dans le Daily Express, parle d’Oklahoma! comme d’«un bijou», «un joyau dans la couronne de Drury Lane». W. A. Darlington, dans le Daily Telegraph, insiste sur l’énergie du spectacle: pour lui, c’est un show d’une vitalité rare. Lionel Hale, dans le Daily Mail, souligne au contraire que le triomphe ne tient pas à une star, mais à l’ensemble: couleur, musique, esprit, danse, tout travaille dans la même direction.

Ce point est capital. À Broadway déjà, Oklahoma! était un spectacle d’ensemble. À Londres, cette caractéristique devient presque un manifeste. Variety raconte même qu’après qu’un événement londonien eut présenté Dorothea MacFarland comme la « star » d’Oklahoma!, Jerome Whyte aurait rappelé à toute la troupe qu’il n’y avait pas de stars dans ce spectacle. Pas très diplomate, mais très Rodgers & Hammerstein: la communauté d’abord, l’ego ensuite.

L’impact est aussi mondain et symbolique. La famille royale assiste à la représentation, avec le roi George VI, la reine, la princesse Margaret et la princesse Elizabeth, accompagnée du prince Philip. Time rappelle que People Will Say We’re in Love aurait pris une valeur particulière dans la relation naissante entre Elizabeth et Philip. Ce n’est pas l’argument principal de l’histoire du musical, bien sûr, mais cela montre à quel point Oklahoma! s’inscrit immédiatement dans l’imaginaire public britannique.

Y a-t-il eu une modification de l’œuvre?

Non, pas de modification majeure connue. La version londonienne de 1947 n’est pas une relecture. C’est une reproduction de prestige de la production américaine. Les grands créateurs originaux restent crédités: Mamoulian, de Mille, Ayers, White, Bennett. Jerome Whyte assure la reproduction scénique, ce qui montre bien l’objectif: transmettre le modèle de Broadway, non le transformer.

Il ne s’agit donc pas d’un Oklahoma! réécrit pour Londres. C’est plutôt l’inverse : Londres accepte, avec enthousiasme, un objet profondément américain, dans sa langue, son imaginaire et son style.

Ce que cette version apporte à la lecture de l’œuvre

La production de 1947 ne change pas l’œuvre, mais elle change son contexte de réception.

À Broadway, en 1943, Oklahoma! arrive dans une Amérique en guerre. À Londres, en 1947, il arrive dans une capitale encore marquée par les destructions, les rationnements et la fatigue de l’après-guerre. Time décrit ce Londres de 1947 comme une ville encore assombrie par les traces du conflit; à l’intérieur du théâtre, au contraire, Oklahoma! propose une énergie lumineuse, colorée, presque « Technicolor ».

C’est là que la version londonienne devient passionnante. Elle ne révèle pas une face sombre nouvelle de l’œuvre. Elle confirme au contraire son pouvoir de projection : Oklahoma! devient, pour le public britannique, l’image d’une Amérique jeune, physique, chantante, expansive, sûre d’elle-même. L’Ouest américain devient une sorte de remède scénique à l’épuisement européen.

Mais ce n’est pas seulement une question d’optimisme. Comme l’analyse Dominic Symonds dans The Oxford Handbook of the British Musical1, l’arrivée d’Oklahoma! et d’Annie Get Your Gun en 1947 participe à une véritable “invasion américaine” du West End : ces spectacles offrent un contraste brutal avec la tradition britannique du musical et avec le contexte de rationnement et de reconstruction.

La version londonienne apporte donc une lecture très claire: Oklahoma! n’est pas seulement un musical américain réussi. C’est un produit culturel exportable, capable de séduire une autre société sans perdre son identité. Il ne s’adapte pas à Londres; il oblige Londres à venir à lui.

Jugement global

La production londonienne de 1947 est moins importante comme relecture que comme confirmation internationale.

Elle ne réinvente pas Oklahoma!; elle prouve que le spectacle peut vivre hors de Broadway. Elle exporte le modèle Rodgers & Hammerstein, elle impose au West End une nouvelle idée du musical américain, et elle ouvre la voie à la domination des grands musicals venus des États-Unis dans le Londres de l’après-guerre.

Son importance est donc double.

D’abord, elle confirme la force commerciale de l’œuvre. Un spectacle qui tient plus de trois ans à Londres, avec plus de 1.500 représentations, n’est plus seulement un succès new-yorkais: c’est un phénomène transatlantique.

Ensuite, elle confirme la force symbolique de l’œuvre. En 1947, Oklahoma! donne à Londres une image de l’Amérique comme espace d’énergie, de jeunesse, de communauté et de reconstruction possible. Cette image est évidemment idéalisée. Mais elle fonctionne théâtralement avec une efficacité redoutable.

Le jugement global peut donc être très net: la version londonienne de 1947 est la grande version de la conquête internationale. Elle ne modifie presque rien, mais elle déplace tout. À Broadway, Oklahoma! avait transformé le musical américain. À Londres, il montre que ce nouveau musical américain peut transformer le paysage du West End.

Et après ça, le West End ne regardera plus Broadway exactement de la même manière.

  1. Symonds, Dominic. Chapitre « The American Invasion: The Impact of Oklahoma! and Annie Get Your Gun. » dans « The Oxford Handbook of the British Musical », édité par Robert Gordon et Olaf Jubin. New York: Oxford University Press, 2016. ↩︎
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