Oklahoma! – 1998-2002 – Le revival du National Theatre
du mythe pastoral aux relectures sombres (5/6)
4.E) 1998-2002 – Le revival du National Theatre de Londres
Du National Theatre à Broadway
À la fin des années ’90, Oklahoma! est un classique absolu. Trop classique, peut-être. Il est connu, aimé, joué partout, parfois avec un tel respect qu’il risque de devenir une carte postale. Le défi de la production de Trevor Nunn est donc clair: ne pas casser l’œuvre, mais lui redonner du poids, du corps, de la terre sous les bottes.
La production naît au Royal National Theatre de Londres, dans la plus grande des trois salles: l’Olivier Theatre. Les représentations commencent le 6 juillet 1998, avec une Première le 15 juillet 1998, et se joue jusqu’au 3 octobre 1998, s’arrêtant après 102 représentations1. Elle dure environ 3 h 30, entracte compris.
Le succès est immédiat. La production est ensuite transférée au gigantesque Lyceum Theatre (plus de 2.100 places) dans le West End, du 20 janvier au 26 juin 1999 pour 93 représentations supplémentaires .
Cette production mettra ensuite plusieurs années à traverser l’Atlantique. Cameron Mackintosh souhaite transférer la distribution londonienne à Broadway, mais l’Actors’ Equity2 s’y oppose, notamment parce que le spectacle est très américain et que la distribution est nombreuse. Le transfert est donc retardé, puis la production est finalement recréée avec une distribution largement américaine.
À Broadway, la production ouvre au Gershwin Theatre le 21 mars 2002, après 25 previews commencés le 23 février, et ferme le 23 février 2003, après 388 représentations.
C’est donc une trajectoire en trois temps: National Theatre 1998, West End 1999, Broadway 2002. Une renaissance anglaise d’un mythe américain, qui revient ensuite à Broadway comme un enfant du pays ayant pris un sérieux accent shakespearien en chemin.
L’équipe créative et les interprètes
La mise en scène est signée Trevor Nunn, alors directeur artistique du National Theatre. La chorégraphie est confiée à Susan Stroman, qui ne reprend pas les danses d’Agnes de Mille mais propose une nouvelle chorégraphie. Les décors et costumes sont d’Anthony Ward, les lumières de David Hersey, le son de Paul Groothuis, la direction musicale de John Owen Edwards pour Londres. Les orchestrations originales de Robert Russell Bennett restent la base, mais la production ajoute des orchestrations de William David Brohn et de nouvelles musiques de danse arrangées par David Krane.
La distribution londonienne est brillante. Hugh Jackman joue Curly. Josefina Gabrielle est Laurey. Maureen Lipman joue Aunt Eller. Shuler Hensley est Jud Fry. Vicki Simon joue Ado Annie, Jimmy Johnston Will Parker, et Peter Polycarpou Ali Hakim.
À Broadway, la production conserve deux interprètes essentiels de Londres: Josefina Gabrielle en Laurey et Shuler Hensley en Jud. Le rôle de Curly est repris par Patrick Wilson. Andrea Martin joue Aunt Eller, Jessica Boevers Ado Annie, Justin Bohon Will Parker, Aasif Mandvi Ali Hakim et Michael McCarty Andrew Carnes.
Le cas de Shuler Hensley est central. À Londres, il reçoit l’Olivier Award du meilleur second rôle dans un musical. À Broadway, il gagne le Tony Award du meilleur second rôle masculin dans un musical pour le même Jud Fry. Le personnage, souvent traité auparavant comme un « méchant » assez lourdement dessiné, devient ici une présence beaucoup plus inquiétante, plus humaine aussi, et donc plus dérangeante.
L’accueil presse et public
À Londres, l’accueil est fantastique. La production du National Theatre sera multiprimée:
- Evening Standard Drama Award du meilleur musical
- Critics’ Circle Drama Award du meilleur musical
- et plusieurs Olivier Awards :
- Outstanding Musical Production
- Best Theatre Choreographer pour Susan Stroman
- Best Supporting Performance in a Musical pour Shuler Hensley
- Best Set Designer pour Anthony Ward.
La Rodgers & Hammerstein Organization qualifie cette production de « landmark », c’est-à-dire une version qui fait date dans l’histoire scénique d’Oklahoma!: elle fut enregistrée, diffusée à la télévision, puis publiée en DVD, ce qui contribua à en faire l’une des incarnations modernes les plus connues du musical. Elle rappelle aussi que l’album de la production londonienne inclut davantage de musique que certains enregistrements antérieurs, notamment les nouveaux arrangements de danse créés pour la chorégraphie de Stroman.
La presse londonienne salue notamment la capacité de Nunn à rendre l’œuvre à la fois spectaculaire et incarnée. WhatsOnStage écrit que cette production devient rapidement le plus grand succès du National Theatre, et insiste sur l’importance nouvelle donnée au territoire lui-même: l’Oklahoma n’est plus seulement un décor, mais presque un personnage.
À Broadway, l’attente est énorme. Playbill indique que la prévente atteint 12 millions de dollars, présentée alors comme un record pour une reprise de musical. La production arrive donc à New York précédée d’une réputation considérable.
L’accueil américain est globalement favorable, mais moins unanimement extatique que l’accueil londonien. The Guardian résume les réactions new-yorkaises comme très positives, citant notamment le New York Daily News, qui y voit une reprise « fraîche et vitale », tout en signalant que USA Today est plus réservé.
Dans The New Yorker, John Lahr formule une réserve intéressante: il admire les qualités visuelles, la précision de Nunn et la chorégraphie de Stroman, mais estime que quelque chose de l’optimisme américain originel se perd dans cette retraduction britannique revenue sur sol américain. Son article est précieux parce qu’il pointe le paradoxe de cette version: elle comprend admirablement la structure de l’œuvre, mais elle la regarde peut-être avec un œil plus européen, plus analytique, moins spontanément solaire.
Y a-t-il eu une modification de l’œuvre ?
Oui, mais pas sous la forme d’une réécriture radicale du livret ou de la partition. Trevor Nunn ne transforme pas Oklahoma! en une autre œuvre. Il revient cependant vers la source, Green Grow the Lilacs de Lynn Riggs, et réintègre plusieurs lignes de dialogue issues de la pièce originale. La chorégraphe Susan Stroman explique que Nunn voulait un Oklahoma! « nouveau », plus sombre, fondé davantage sur l’histoire de l’Ouest américain.
Et justement, la modification la plus visible concerne la chorégraphie. Susan Stroman ne reprend pas les chorégraphies d’Agnes de Mille. Elle reconstruit le mouvement à partir d’une recherche sur l’Ouest américain au tournant du siècle: une danse plus physique, plus rude, plus athlétique, parfois proche du combat. Les femmes elles-mêmes ne bougent plus comme des figures décoratives; elles ont de la boue aux jupes, du caractère, et un rapport concret au territoire.
Autre changement majeur: Curly et Laurey dansent eux-mêmes le Dream Ballet. Traditionnellement, on utilise un Dream Curly3 et une Dream Laurey. Ici, Nunn et Stroman veulent que les personnages que le public suit depuis le début traversent eux-mêmes le rêve. Stroman dit que ce choix suffit à faire un “nouveau Oklahoma!”.
La musique de danse est donc adaptée. Le Hammerstein Estate autorise Stroman à modifier les arrangements de danse, et David Krane crée de nouveaux arrangements pour accompagner cette chorégraphie. Les orchestrations originales de Bennett demeurent, mais elles sont complétées par William David Brohn.
En résumé : le texte et la partition restent fondamentalement ceux de Rodgers & Hammerstein, mais la production modifie fortement la dramaturgie du corps, le traitement du rêve, la physicalité de la communauté, et la couleur psychologique de Jud et Laurey.
Ce que cette version apporte à la lecture de l’œuvre
La grande idée de cette production est de sortir Oklahoma! de la carte postale.
Chez Trevor Nunn, le territoire n’est pas seulement beau. Il est immense, rude, encore instable. Il faut le conquérir, l’organiser, le civiliser, parfois le brutaliser. The Farmer and the Cowman devient plus qu’un numéro joyeux: c’est une lutte sociale chorégraphiée, avec fermiers contre cow-boys, hommes contre femmes, individus contre communauté. Stroman explique que le numéro commence dans l’affrontement et finit dans une solidarité forcée: il faut s’entendre pour construire un pays.
La production propose aussi une Laurey plus complexe. Le fait qu’elle danse elle-même son rêve change tout. Le Dream Ballet n’est plus un pur moment symbolique confié à une doublure dansante; il devient une expérience directe du personnage. Josefina Gabrielle expliquera que Nunn l’encourageait à jouer Laurey comme une jeune fille traversée par des émotions adolescentes qu’elle ne comprend pas encore pleinement.
Jud devient lui aussi plus central. Shuler Hensley ne joue pas seulement une menace extérieure. Il fait exister un homme rejeté, dangereux, douloureux, charnel. Cela ne l’innocente pas, mais cela complique le regard. Cette version prépare, sans aller aussi loin, certaines questions que Daniel Fish radicalisera vingt ans plus tard: que fait la communauté de ceux qu’elle exclut ? Et que cache le grand chant final de réconciliation?
La version Nunn/Stroman garde donc le lyrisme de Rodgers & Hammerstein, mais elle y ajoute une densité plus moderne. Elle ne dit pas encore que le mythe est mensonger. Elle dit plutôt: le mythe est magnifique, mais il repose sur des corps fatigués, des désirs mal compris, des conflits réels et une violence qui ne disparaît pas parce qu’on chante en chœur.
C’est une lecture de transition. Elle n’est ni patrimoniale comme 1979, ni radicalement critique comme 2019. Elle est entre les deux: respectueuse, ample, somptueuse, mais déjà travaillée par l’ombre.
Jugement global
La production Nunn/Stroman est probablement la plus grande version « moderne classique » d’Oklahoma!. Elle ne cherche pas à faire exploser l’œuvre. Elle ne la réduit pas non plus à une belle archive. Elle la reprend au sérieux comme théâtre: les paysages, les corps, les pulsions, la violence, le désir, l’entrée dans la modernité, tout redevient actif.
Son grand mérite est de comprendre que Oklahoma! n’a pas besoin d’être « actualisé » à coups de gadgets. Il suffit de regarder vraiment ce qui est déjà là: Jud, le rêve de Laurey, la rivalité entre fermiers et cow-boys, la brutalité du procès final, l’obsession de la terre, la naissance d’une communauté qui a besoin de chanter très fort pour couvrir ses craquements.
Elle a aussi une importance pratique considérable: grâce à l’enregistrement vidéo avec Hugh Jackman, Josefina Gabrielle, Maureen Lipman et Shuler Hensley, cette version est devenue l’une des plus accessibles et des plus vues de l’histoire scénique d’Oklahoma! hors film de 1955. La Rodgers & Hammerstein Organization rappelle qu’elle a été enregistrée, diffusée sur Sky, publiée en DVD et diffusée sur PBS dans Great Performances.
Le jugement global peut donc être net: 1998-2002 est la grande renaissance théâtrale d’Oklahoma! avant l’ère des déconstructions radicales.
La version de 1943 avait fondé le mythe.
La version de 1979 l’avait restauré.
La version de 1998 le réanime.
Elle garde le matin lumineux, mais elle laisse entrer la nuit dans le champ de maïs. Et, pour une œuvre trop souvent réduite à son sourire, c’est un cadeau immense.
Notes de bas de page
- Attention, nous ne sommes pas dans le West End mais au National Theatre. Dans le West End, quand un spectacle a du succès, il se prolonge. Et cela peut durer très longtemps. Actuellement (2026), deux musicals se jouent depuis plus de 40 ans (Les Misérables et The Phantom of The Opera) et une pièce de théâtre (The Mousetrap) depuis plus de 70 ans!!! Au National, quand une pièce, ou un musical, triomphe il s’arrête à la fin de la série – pour qu’on puisse créer d’autres spectacles. Mais le National loue en général un théâtre dans le West End pour y continuer la série de représentations, ce que l’on appelle un ‘West End Transfert ». ↩︎
- L’Actors’ Equity américain est le syndicat qui représente les acteurs et régisseurs de théâtre aux États‑Unis et négocie leurs salaires, conditions de travail et protections professionnelles. En pratique, Actors’ Equity n’impose pas une « limite » numérique d’artistes étrangers, mais leur avis est obligatoire dans les procédures de visa artistiques — ce qui leur donne un pouvoir réel d’influence sur l’entrée d’artistes non‑américains. ↩︎
- Dream Curly et Dream Laurey sont les doubles dansés de Curly et Laurey dans le Dream Ballet d’Oklahoma!: ils sont généralement – mais pas ici – interprétés par d’autres artistes que les comédiens-chanteurs jouant Curly et Laurey, afin d’exprimer par la danse ce que les personnages ressentent intérieurement. ↩︎
