Rupture D – 1943 : Oklahoma!
Le premier grand musical moderne

Oklahoma! – 1951-1953 – Premières reprises ou comment un succès devient un classique

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Le premier grand musical moderne
4) Les grandes versions d' »Oklahoma! » :
du mythe pastoral aux relectures sombres (3/6)

4.C) 1951-1953 – Premières reprises ou comment un succès devient un classique

Deux retours rapides à New York

1951 – Broadway Theatre

La production originale d’Oklahoma! s’était arrêtée au St. James Theatre le 29 mai 1948. Trois ans plus tard, presque jour pour jour, le spectacle revient déjà à Broadway. La première reprise ouvre au Broadway Theatre le 29 mai 1951 et s’y joue jusqu’au 28 juillet 1951, pour 72 représentations.

Ce retour de 1951 n’est pas une nouvelle production pensée pour relire l’œuvre. C’est le retour new-yorkais d’un spectacle qui continue à vivre en tournée. Rodgers & Hammerstein indiquent que cette reprise faisait partie de la National Tour de la production originale; elle devait d’abord être un engagement limité de cinq semaines, mais elle est prolongée plusieurs fois.

1953 – City Center

Deux ans plus tard, Oklahoma! revient encore. Cette fois, il s’agit d’une reprise anniversaire: la production ouvre au City Center le 31 août 1953 et ferme le 3 octobre 1953, pour 40 représentations. Même si elle est jouée au City Center, il ne s’agit pas d’une production institutionnelle du City Center, mais d’une production commerciale qui loue la salle. Elle sert aussi de premier engagement à une relance de la tournée nationale.

Ces deux reprises sont donc à prendre ensemble. Elles ne cherchent pas à transformer Oklahoma! ; elles montrent que le spectacle est déjà devenu un objet que l’on réactive, que l’on transmet, que l’on remet en circulation. En 1951 et 1953, Oklahoma! n’est plus seulement un succès récent. Il commence à devenir un classique.

L’équipe créative et les interprètes

La reprise de 1951 reste très proche de la matrice de 1943. Elle est produite par The Theatre Guild, avec Theresa Helburn et Lawrence Langner comme directeurs administratifs. Le spectacle conserve la mise en scène de Rouben Mamoulian, la chorégraphie d’Agnes de Mille, les décors de Lemuel Ayers, les costumes de Miles White, et les orchestrations de Russell Bennett. La production est reproduite par Jerome Whyte.

La distribution de 1951 est menée par Ridge Bond dans le rôle de Curly, Patricia Northrop dans celui de Laurey, Henry Clarke en Jud Fry, Walter Donahue en Will Parker, Mary Marlo en Aunt Eller, Jerry Mann en Ali Hakim et Jacqueline Sundt en Ado Annie.

La reprise de 1953 présente une différence importante: elle est produite non plus par la Theatre Guild, mais directement par Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II. Là encore, le noyau artistique reste celui de la version fondatrice: mise en scène de Rouben Mamoulian, chorégraphie d’Agnes de Mille, décors de Lemuel Ayers, costumes de Miles White. Les danses sont cette fois reproduites par Betty Gour, et Jerome Whyte est crédité comme production stage manager.

La distribution de 1953 comprend Ridge Bond en Curly, Florence Henderson en Laurey, Alfred Cibelli Jr. en Jud Fry, Barbara Cook en Ado Annie, Harris Hawkins en Will Parker, David Le Grant en Ali Hakim et Mary Marlo en Aunt Eller.

Il y a donc continuité et renouvellement à la fois. Continuité, parce que le spectacle est toujours protégé par les signatures de Mamoulian, de Mille, Ayers, White et Bennett. Renouvellement, parce qu’une nouvelle génération d’interprètes s’en empare, notamment Florence Henderson et Barbara Cook, qui ne sont pas encore les figures célèbres qu’elles deviendront. À ce stade, Oklahoma! commence déjà à servir de tremplin et d’école.

L’accueil presse et public

L’accueil public de la reprise de 1951 est très clair: le retour devait être bref, mais il est prolongé. Rodgers & Hammerstein indiquent que l’engagement, initialement prévu pour cinq semaines, est prolongé plusieurs fois et atteint finalement 72 représentations. Ce n’est évidemment pas un raz-de-marée comparable aux 2.212 représentations de la création originale, mais ce n’est pas le but. Il ne s’agit pas de recréer l’événement de 1943; il s’agit de vérifier que le spectacle peut revenir et fonctionner encore.

Pour 1953, la logique est différente. On est dans une reprise limitée, programmée comme un événement anniversaire. Le fait qu’elle ouvre au City Center, puis reparte ensuite en tournée, montre que Oklahoma! n’est plus seulement un spectacle new-yorkais: c’est une machine nationale, capable de revenir à New York puis de reprendre la route.

La presse, elle, ne découvre plus Oklahoma!. C’est un point important. En 1943, les critiques devaient nommer une nouveauté. En 1951 et 1953, elles retrouvent un phénomène déjà identifié. La question n’est plus: « Qu’est-ce que ce spectacle? » mais plutôt: « Tient-il encore? » Et la réponse implicite de ces deux reprises est oui. Le spectacle tient parce qu’il n’est déjà plus seulement lié à Alfred Drake, Joan Roberts, Celeste Holm ou Howard Da Silva. Il peut survivre à sa distribution originale.

C’est là que le public joue le rôle décisif. En acceptant ces reprises sans exiger une transformation radicale, il confirme que Oklahoma! est entré dans une autre catégorie: celle des œuvres que l’on peut revoir, transmettre, distribuer, réentendre, remonter. La nouveauté est devenue répertoire.

Y a-t-il eu une modification de l’œuvre ?

Non. Et c’est précisément ce qui est intéressant. Les reprises de 1951 et 1953 ne cherchent pas à modifier Oklahoma!. Elles cherchent au contraire à préserver le modèle. En 1951, Mamoulian, de Mille, Ayers, White et Bennett, sont toujours crédités sur l’affiche avec Jerome Whyte chargé de reproduire la production. En 1953, même logique: Mamoulian et de Mille restent les signatures de référence, et Betty Gour reproduit les danses.

Autrement dit, ces reprises ne sont pas des laboratoires. Elles sont des actes de transmission. Elles disent au public : « Voici Oklahoma! tel qu’il doit être reconnu. »

C’est moins spectaculaire qu’une relecture sombre ou modernisée, mais c’est historiquement fondamental. Sans ces reprises de conservation, il n’y aurait peut-être pas, plus tard, de grandes relectures. Il faut d’abord qu’une œuvre soit stabilisée pour pouvoir ensuite être déplacée.

Ce que ces versions apportent à la lecture de l’œuvre

Les reprises de 1951 et 1953 apportent une chose essentielle: elles font basculer Oklahoma! du côté du répertoire.

En 1943, Oklahoma! est une surprise. En 1947, à Londres, c’est une conquête internationale. En 1951 et 1953, c’est autre chose: c’est déjà une œuvre que l’on peut ressortir, replacer sur scène, confier à de nouveaux interprètes, et présenter comme un classique encore vivant. Ce changement est discret, mais capital.

Ces versions ne proposent pas une nouvelle lecture politique, psychologique ou esthétique. Elles prolongent la lecture originelle: l’Amérique rurale, le territoire à fonder, la communauté qui se construit, le couple Curly-Laurey, la menace de Jud, la danse comme langage intérieur. Mais elles montrent que cette lecture peut être répétée sans s’effondrer.

La reprise de 1953 est particulièrement intéressante parce qu’elle arrive au moment où Rodgers et Hammerstein sont déjà devenus une institution. En 1953, Carousel, South Pacific et The King and I existent déjà. Oklahoma! n’est plus seulement « le premier succès » du duo; il devient l’origine officielle d’un cycle triomphal. Le site Rodgers & Hammerstein présente d’ailleurs Oklahoma! comme leur première collaboration et comme l’œuvre qui a lancé un âge d’or du musical américain.

Ces reprises contribuent donc à fixer une lecture presque canonique: Oklahoma! devient le point de départ d’une histoire. On ne le voit plus seulement comme un spectacle réussi; on le voit comme la première pierre d’un édifice Rodgers & Hammerstein.

C’est flatteur, bien sûr. C’est aussi un peu dangereux. Car lorsqu’une œuvre devient un monument, on risque de ne plus regarder ses zones troubles. Jud, la violence collective, le procès final, le désir de Laurey, la construction de la communauté: tout cela reste présent, mais la lecture dominante de ces reprises reste patrimoniale et lumineuse.

Jugement global

Les reprises de 1951 et 1953 ne sont pas les plus excitantes sur le plan de la relecture. Elles ne déplacent pas l’œuvre. Elles ne la contestent pas. Elles ne la modernisent pas. Elles ne cherchent pas à révéler un Oklahoma! caché. Mais elles sont indispensables dans l’histoire scénique du musical.

Elles montrent qu’Oklahoma! a cessé d’être seulement le souvenir d’un choc de 1943. Le spectacle peut revenir, être rejoué, prolongé, transmis. Il peut survivre à sa distribution originale. Il peut reprendre la route. Il peut être produit comme un événement anniversaire. Il peut même commencer à exister comme un « classique Rodgers & Hammerstein ».

Le jugement global peut donc être très simple: 1951 et 1953 sont les reprises de la canonisation. Elles n’apportent pas une nouvelle interprétation, mais elles installent les conditions de toutes les interprétations futures. Elles fixent l’œuvre comme patrimoine vivant.

En somme, elles ne disent pas: « Regardez, Oklahoma! est nouveau. » Elles disent: « Regardez, Oklahoma! est toujours là. »

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