Oklahoma! – Rodgers? Hart? Hammerstein?
création d’un musical impossible (2/30)
3.A) 1940-1942 : naissance du projet (2/2)
3.A.2) Rodgers? Hart? Hammerstein?
Trois directions possibles
En mai 1942, la Theatre Guild semble envisager trois directions pour Green Grow the Lilacs.
- en faire une œuvre musicale sérieuse, avec un compositeur comme Kurt Weill, Aaron Copland ou Roy Harris.
- en faire un vrai musical de Broadway, confié à un grand nom du théâtre musical.
- en faire un divertissement folklorique, avec chansons, danses, accents patriotiques et couleur cow-boy.
Aucune de ces pistes n’est absurde. Mais aucune ne s’impose encore.
Dans son autobiographie, écrite après le triomphe d’Oklahoma!, Helburn affirmera que sa première idée avait été Rodgers et Hart. C’est plausible, même si la réalité fut plus progressive. Richard Rodgers est effectivement approché. La Theatre Guild ne sait pas encore à quel point sa collaboration avec Lorenz Hart est devenue fragile.
Rodgers lit « Green Grow the Lilacs »
Richard Rodgers racontera plus tard qu’après l’ouverture de By Jupiter, le 3 juin 1942, Theresa Helburn lui demande de lire la pièce de Lynn Riggs.
« Theresa m’a demandé de lire le scénario d’une pièce que la Guild avait produite onze ans auparavant. C’était Green Grow the Lilacs, de Lynn Riggs, et je n’ai eu à la lire qu’une seule fois pour me rendre compte qu’elle avait l’étoffe d’un musical enchanteur. Situé dans le Southwest peu après le début du siècle [XXème], avec une série d’agriculteurs et d’éleveurs, c’était une rupture totale avec tout ce que j’avais fait jusqu’alors. J’ai rapidement dit à Theresa et à Lawrence que je souhaitais vraiment en écrire la partition. »
Pour Rodgers, Green Grow the Lilacs représente une rupture. Il n’a jamais rien écrit de semblable. Le cadre rural, le territoire indien, les fermiers, les cow-boys, le début du XXe siècle, tout cela l’éloigne des comédies sophistiquées, urbaines, ironiques, brillantes qu’il a écrites avec Lorenz Hart.
C’est précisément ce qui l’attire. Il dit rapidement à Theresa Helburn et Lawrence Langner qu’il veut écrire la partition. Mais il y a un problème. Rodgers travaille depuis toujours avec Hart. Et Hart ne va pas bien.
Le problème Lorenz Hart
Mais en fait, il ne faut pas regarder la situation avec notre regard d’aujourd’hui, nous qui savons que Oklahoma! () est un monument de l’histoire des musicals, mais avec le regard de l’époque. Green Grow the Lilcas, la pièce, n’avait pas été un succès à sa création en 1931 et personne ne s’attendait à autre chose du musical qui en serait tiré. Le duo Rodgers et Hammerstein serait sans doute éphémère et très vite on retrouverait Rodgers et Hart à la création d’un musical à succès. Seuls le triomphe d’Oklahoma! () et la mort de Hart allaient finaliser le rapprochement.
Le musical By Jupiter () de Rodgers et Hart, fut un très gros succès et s’est joué du 3 juin 1942 jusqu’au 12 juin 1943 (ne s’arrêtant que quand Ray Bolger a décidé de quitter la distribution pour partir, par patriotisme, divertir les troupes américaines dans le Pacifique Sud). Les droits des musicals de Rodgers et Hart étaient encore achetés par les studios d’Hollywood.
De l’extérieur, Rodgers et Hart existent donc toujours. Mais de l’intérieur, le duo est épuisé.
Hart est profondément fragilisé. Son alcoolisme, ses dépressions, son sentiment d’isolement, et les blessures intimes liées à son homosexualité dans une société qui la condamne rendent la collaboration de plus en plus difficile. Rodgers tente encore de le protéger. Il essaie de maintenir l’équipe en vie. Mais il sait que travailler avec Hart devient presque impossible.
Rodgers tente malgré tout de l’intéresser à Green Grow the Lilacs. Hart refuse. Il ne croit pas au projet. Il est épuisé par By Jupiter. Il veut partir au Mexique. Et comme nous l’avons longuement analysé (), le futur Oklahoma! sera une virage artistique et il est loin d’être certain que ce type de spectacle corresponde aux talents de Hart.
La situation devient douloureuse.
Rodgers finit par lui poser une sorte d’ultimatum: si Hart ne s’engage pas sur ce projet, il proposera à Oscar Hammerstein II de le faire avec lui.
Ce n’est pas seulement une décision professionnelle. C’est une rupture humaine. Rodgers ne quitte pas un simple collaborateur. Il s’éloigne d’un partenaire de toujours, d’un ami, d’une part de sa propre histoire artistique.
Hammerstein entre par la bonne porte
Au même moment, Oscar Hammerstein II est lui aussi disponible pour ce projet.
Disponible ne veut pas dire inoccupé. Il a plusieurs projets en cours. Mais sa carrière est dans un creux. Depuis le triomphe de Show Boat, près de quinze ans plus tôt, il cherche à retrouver une place centrale à Broadway. Il a connu des échecs. Il a besoin d’une renaissance.
La situation est donc presque parfaite. Rodgers a un sujet et pas de parolier fiable. Hammerstein a une envie de théâtre musical ambitieux, mais pas de compositeur engagé sur ce projet.
Jerome Kern, partenaire historique de Hammerstein sur Show Boat, est contacté ou envisagé. Mais Kern ne semble pas convaincu. La pièce de Riggs n’a pas été un grand succès en 1931, et il juge le second acte très problématique.
Rodgers et Hammerstein se retrouvent donc dans une position simple: chacun possède ce qui manque à l’autre.
En juillet 1942, ils déjeunent au Barberry Room de l’Omni Berkshire Place Hotel. La scène a quelque chose de presque légendaire, parce que nous savons ce qui va suivre. Mais, à ce moment-là, rien n’est encore légendaire. Deux hommes discutent d’un projet risqué, tiré d’une pièce peu rentable, pour une Theatre Guild en difficulté.
Ils décident de s’associer. C’est l’un des déjeuners les plus rentables de l’histoire du musical. Même sans dessert, c’était déjà copieux.
Un trio fantôme
Rodgers rappelle dans son autobiographie qu’il a essayé d’intéresser Hart au projet Green Grow the Lilacs, mais que Hart l’avait rejeté, en partie parce qu’il n’y croyait pas mais surtout parce qu’il était épuisé après le travail sur By Jupiter () et voulait des vacances au Mexique. La crise est survenue lors d’une rencontre entre Rodgers et Hart dans les bureaux de Chappell and Co.. Rodgers a fini par lancer un ultimatum: si Hart ne s’impliquait pas, il approcherait Hammerstein! Cet ultimatum précède l’annonce de la Guild, le 22 juillet, rapportée le 23 par le concernant le trio. Cette déclaration n’a pu être faite sans l’accord à la fois de Rodgers et d’Hammerstein. Cela montrait que certains espoirs existaient encore concernant Hart, ou que c’était en tous cas une main tendue pour qu’il puisse sauver la face.
Tous ont essayé de protéger Hart: il fut annoncé qu’il était parti au Mexique pour recueillir des couleurs locales pour le futur musical de Rodgers et Hart prévu pour la saison en cours, Muchacho. Le New York Times a publié que Hart était à l’hôpital, traité pour une «fièvre ondulante» contractée au Mexique alors qu’il planifiait Muchacho. Selon plusieurs témoignages, Rodgers a continué à essayer de persuader Hart d’affronter Green Grow the Lilacs, lui téléphonant sur son lit d’hôpital. Mais à ce moment-là, son travail avec Hammerstein allait bon train, et Helburn, revenue de Californie le 17 septembre, avait de sérieux problèmes à régler.
Le flou avec Hart va s’éterniser. Le 23 juillet 1942, le New York Times (voir ci-contre) a annoncé que Rodgers, Hart, et Hammerstein avaient passé le week-end précédent chez Rodgers dans le Connecticut à travailler sur Green Grow the Lilacs. Cela semble vrai pour Rodgers et Hammerstein, mais pas pour Hart qui était au Mexique. Ce n’est finalement que le 17 septembre qu’il a été annoncé que Hart ne participerait pas au projet.
Pour dire la vérité, les efforts répétés de Rodgers vis-à-vis de Hart étaient plus charitables que réalistes car le trio Rodgers-Hart-Hammerstein était très improbable. Hammerstein écrira le livret et les paroles de presque tous les spectacles importants de Rodgers & Hammerstein à l’exception de South Pacific () (où Joshua Logan, qui avait fait une réécriture approfondie, a exercé de fortes pressions pour partager le mérite d’écriture du livret) et The Sound of Music () (le livret était de Howard Lindsay et Russel Crouse, qui avaient signé avant que Rodgers et Hammerstein soient choisis).
Ne pas regarder 1942 avec les yeux de 1943
Il faut insister encore une fois sur ce point : nous savons, nous, qu’Oklahoma! va devenir un monument. Eux ne le savent pas.
En 1942, Rodgers & Hammerstein ne sont pas encore « Rodgers & Hammerstein ». Ce ne sont pas encore les auteurs de Carousel, South Pacific, The King and I ou The Sound of Music. Ce sont deux artistes importants, certes, mais qui se retrouvent ensemble par nécessité autant que par choix.
Leur association peut très bien être provisoire. Beaucoup peuvent penser que Rodgers écrira ce spectacle avec Hammerstein parce que Hart n’est pas en état de le faire, puis qu’il retournera ensuite vers Hart pour un nouveau musical à succès. D’ailleurs, By Jupiter marche bien. Hollywood achète encore les droits des musicals de Rodgers et Hart. Et un revival de A Connecticut Yankee aura lieu en novembre 1943, comme si l’association Rodgers & Hart n’était pas totalement morte.
De son côté, Hammerstein ne présente pas Green Grow the Lilacs comme le grand projet de sa vie. Il a d’autres engagements. Il travaille notamment à Carmen Jones, à des projets avec Kern, et à une possible reprise de Show Boat.
Autrement dit, personne ne se dit encore : « Voilà le duo qui va redéfinir le musical américain. » Ce n’est qu’après le triomphe d’Oklahoma! — et après la mort de Hart en novembre 1943 — que cette association deviendra une évidence historique.
En 1942, c’est une solution de travail. Une solution brillante, mais pas encore un mythe.
Octobre 1942 : les contrats
La situation se clarifie vraiment en octobre 1942, avec la signature des contrats. Rodgers et Hammerstein recevront chacun 3,5% des recettes, ce qui est supérieur aux usages habituels. Lynn Riggs, auteur de Green Grow the Lilacs, recevra 1%. Le projet est donc désormais lancé officiellement.
Mais il est aussi lancé dans l’urgence. La Theatre Guild prévoit ce spectacle comme le dernier de sa saison 1942-1943. Il faut donc être prêt pour la fin mars 1943. C’est très court. D’autant que tout le monde est occupé.
Helburn est absente une partie de l’été et de septembre. Hammerstein doit aller à Hollywood, discuter avec la MGM, travailler à Carmen Jones, penser à Show Boat, auditionner des interprètes. Rodgers, lui, doit aider George Abbott à sauver Beat the Band lors des try-outs de Boston avant l’ouverture à Broadway en octobre 1942.
Le projet avance donc par à-coups. Mais il avance.
Fin 1942 : le livret existe, le spectacle pas encore
À la fin novembre 1942, Hammerstein annonce à Arthur Freed, de la MGM, qu’il a terminé l’adaptation de Green Grow the Lilacs pour la Theatre Guild. Il écrit :
« Je viens de terminer l’adaptation de Green Grow the Lilacs pour la Theatre Guild (en fait, mon scénario a été envoyé à votre studio. J’aimerais que vous le lisiez). Je travaille maintenant avec Dick Rodgers sur les chansons et nous nous attendons à commencer les répétitions le mois prochain, à New York vers le 1er février. »
C’est une étape importante. Le livret existe. Le projet n’est plus seulement une idée de Theresa Helburn, une lecture prometteuse ou une conversation entre Rodgers et Hammerstein. Il y a maintenant un texte. Mais il ne faut pas croire que tout est terminé.
Le soir de la première de The Russian People de Konstantin Simonov, le 29 décembre 1942, Helburn commence à dire aux journalistes que le nouvel « opéra » de la Guild est terminé et qu’il s’appellera Away We Go!.
Le titre n’est pas encore Oklahoma!.
Le spectacle n’est pas encore fixé.
Les chansons ne sont pas toutes stabilisées.
Les répétitions approchent.
Les tensions entre la vision folklorique de Helburn et l’intégration dramatique voulue par Rodgers et Hammerstein n’ont pas disparu.
Mais le projet est né.
Il a quitté le domaine des possibilités. Il est entré dans celui de la fabrication.
La Theatre Guild voulait « autre chose ». Theresa Helburn l’a cherché avec obstination. Rodgers a vu dans Green Grow the Lilacs un matériau neuf. Hammerstein a compris qu’il pouvait y retrouver un théâtre musical profond, populaire et dramatique. Hart, tragiquement, est resté au bord du chemin.
À la fin de 1942, personne ne peut encore mesurer ce qui va se passer. Mais l’essentiel est là : le duo Rodgers & Hammerstein existe, le livret est en route, les chansons commencent, et Away We Go! (titre provisoire) s’avance vers Broadway. Bientôt, il changera de titre.
Et le musical américain changera de visage.


