Noel Gay: 1940-1954: guerre et fin de règne
2.D) Noël Gay (1898-1954) (5/6)
2.D.4) 1939–1945 – Guerre, revues et chansons de moral: Noël Gay dans l’Angleterre du « carry on »
La guerre ne met pas fin à la carrière de Noël Gay; elle en modifie la fonction. Avant 1939, il est déjà l’homme de Me and My Girl, du Lambeth Walk, du refrain cockney capable de devenir une mode nationale. Avec le conflit, cette efficacité populaire prend une autre valeur. Dans une Grande-Bretagne soumise au blackout, aux restrictions, aux bombardements et à l’incertitude, la chanson légère n’est plus seulement un divertissement: elle devient une manière de tenir bon.
Le théâtre londonien connaît d’abord un choc. À la déclaration de guerre, les lieux de spectacle sont brièvement fermés par mesure de sécurité, puis rouvrent progressivement, souvent avec des horaires adaptés. Ce contexte est essentiel pour comprendre Noël Gay. Son style, fondé sur la clarté mélodique, l’humour direct et le refrain immédiatement mémorisable, convient parfaitement à une époque où le public ne cherche pas seulement l’élégance ou la sophistication, mais aussi une forme d’énergie collective. Il ne s’agit pas de nier la guerre; il s’agit de respirer malgré elle.
11 octobre 1937 – The Little Dog Laughed (Revue)
Le premier grand jalon de cette période est The Little Dog Laughed, revue présentée au London Palladium à partir du 11 octobre 1939, la guerre n’a pas encore commencé mais bien la « drôle de guerre ». Le spectacle est associé à l’univers du producteur George Black et à des interprètes de variété dont plusieurs appartiennent à la galaxie du Crazy Gang. Noël Gay y retrouve un terrain qu’il connaît bien: la revue, le numéro comique, la chanson qui doit frapper vite. C’est de ce spectacle que sort Run, Rabbit, Run écrite avec Ralph Butler et popularisée par Flanagan and Allen.
La chanson est un cas remarquable. En surface, c’est une chanson comique, presque enfantine, construite autour d’une situation absurde et répétitive. Mais la guerre lui donne très vite une seconde vie. Le public y entend autre chose qu’une plaisanterie rurale: une forme de défi léger, une manière de ridiculiser la menace, de transformer la peur en refrain. Des variantes visant Hitler ou l’ennemi allemand circulent rapidement. Ce n’est pas une grande marche patriotique, ni une chanson solennelle à la Vera Lynn; c’est une arme beaucoup plus britannique: une blague chantée avec suffisamment d’entrain pour survivre au pire. Le lapin court, et tout le monde comprend très bien qui doit courir avec lui.
Cette capacité à faire de la chanson un réflexe collectif prolonge directement le succès du Lambeth Walk. Mais le climat a changé. En 1937-1938, le Lambeth Walk célébrait une vitalité populaire conquérante, presque carnavalesque. En 1939-1940, Run, Rabbit, Run donne à cette vitalité une fonction de résistance morale. Noël Gay reste fidèle à lui-même: il n’écrit pas pour impressionner, mais pour être repris. Seulement, cette fois, être repris signifie aussi participer à l’effort psychologique de la nation. La revue se joue 457 représentations, jusqu’au 11 mai 1940 le lendemain du début de la guerre.
9 février 1940 – Lights Up! (Revue)
En 1940, Gay continue à écrire pour la scène avec Lights Up!, revue présentée au Savoy Theatre. Le titre lui-même semble presque programmatique: au moment où Londres doit obscurcir ses fenêtres, le théâtre rallume symboliquement ses lumières. La revue comprend notamment Let the People Sing, Only a Glass of Champagne et You’ve Done Something to My Heart. On retrouve là plusieurs registres caractéristiques de Gay: le numéro collectif, la chanson sentimentale légère, la comédie de situation, la mélodie faite pour circuler hors du spectacle. Le spectacle sera lui aussi interrompu par la guerre, le 18 mai 1940, après 114 représentations.
13 mai 1940 – Present Arms
La même année, il fournit aussi la musique de Present Arms – attention il ne s’agit pas du musical de Rodgers et Hart de 1928 – comédie musicale associée à Arthur Askey, avec Evelyn Dall et Max Wall. Ce type de spectacle montre bien le terrain sur lequel Gay demeure efficace pendant la guerre: non pas le musical ambitieux ou architectural, mais le véhicule de vedette. Il écrit pour des personnalités scéniques très identifiables, pour des comiques, des chanteurs, des artistes capables de transformer une chanson en présence immédiate. Le théâtre musical britannique de guerre reste très dépendant de cette logique de vedettes et de numéros, et Gay y est parfaitement à l’aise.
Le synopsis devait être très parlant pour l’époque. rois anciens soldats de la Première Guerre mondiale — Charlie Penny, Bert Pickles et Syd Pottle — se retrouvent de nouveau sous les drapeaux au début d’un nouveau conflit, renvoyés en France comme tant d’autres vétérans rappelés à servir. Mais cette mobilisation militaire ne résout en rien les affaires laissées en suspens en Angleterre.
Avant leur départ, Charlie et Syd étaient en effet rivaux, à la fois pour le cœur et pour la fortune de la riche Bertha Lovett. Cette rivalité sentimentale, loin de s’apaiser avec la guerre, continue de les opposer, même au front.
La situation se complique encore lorsqu’ils retrouvent Babette, une séduisante Française qu’ils avaient déjà courtisée — et disputée — lors du précédent conflit. Les vieilles jalousies ressurgissent, mêlant comédie amoureuse et souvenirs de guerre dans un jeu de rivalités à la fois légères et persistantes.
Au fil des événements, les trois compagnons sont faits prisonniers par l’ennemi. Mais fidèles à l’esprit du spectacle, cette péripétie prend une tournure plus comique qu’héroïque : ils parviennent finalement à s’échapper, permettant au récit de se diriger vers une conclusion heureuse où les conflits amoureux trouvent leur résolution.
Autour de ce trio gravite une galerie de personnages typiques du musical de l’époque: Gimble, tailleur juif devenu soldat, apporte une touche de comique de caractère, tandis que l’intrigue secondaire suit la relation tumultueuse entre Tom Carroway et la chanteuse de cabaret Peggy Brent, offrant un contrepoint sentimental plus moderne.
Entre rivalités amoureuses, souvenirs de guerre et péripéties militaires traitées sur un mode léger, Present Arms mêle comédie sentimentale et humour de caserne dans la tradition du musical britannique de divertissement.
Le musical se jouera 224 représentations, deux fois par jour jusqu’au 31 août 1940, une semaine avent le début du bombardement massif de Londres, le Blitz.
Mais l’activité de Noël Gay ne se limite pas à la scène. Il continue à écrire pour le cinéma, la chanson publiée, la radio et les interprètes populaires. Des titres comme “All Over the Place”, lié au film Sailors Three, ou des chansons de 1941 telles que “Hey! Little Hen”, “She’s in Love with a Soldier”, “Oh! How He Misses His Missus (Since He Became a Military Man)” et “He Wants to Be a Pilot” montrent combien son écriture s’adapte au vocabulaire de guerre. Les soldats, les pilotes, les séparations, les permissions, les restrictions et les absurdités du quotidien militaire entrent dans la chanson légère.
Ce n’est pas un hasard si Gay travaille alors pour ou autour d’artistes comme Flanagan and Allen, Arthur Askey, Gracie Fields, George Formby ou le Crazy Gang. Tous appartiennent à un même univers de divertissement populaire: comique, direct, sentimental juste ce qu’il faut, jamais trop hautain. Dans cette Angleterre en guerre, le musical et la chanson doivent souvent rassurer sans sermonner. Gay sait faire cela. Il ne donne pas au public une grande fresque héroïque; il lui donne un air qu’on peut fredonner en faisant la queue, en travaillant, en rentrant chez soi ou en descendant à l’abri.
Les années 1942-1943 prolongent cette activité, mais avec une impression de dispersion plus grande. Gay compose ou contribue à des spectacles comme Gangway, La-Di-Da-Di-Da et The Love Racket.
17 décembre 1941 – Gangway (Revue)
Créée à Londres en décembre 1941, Gangway s’inscrit pleinement dans le paysage théâtral d’une ville encore marquée par les bombardements du Blitz. À ce moment précis, le West End ne cherche plus à produire de grandes œuvres ambitieuses ou novatrices : il doit avant tout continuer à exister, à rassembler, à offrir au public des moments de respiration. Le théâtre devient alors un espace essentiel de détente et de cohésion, où l’on vient autant pour oublier que pour se retrouver.
Gangway appartient à la tradition de la revue, forme particulièrement adaptée à ce contexte. Il ne s’agit pas d’un musical structuré autour d’un récit continu, mais d’une succession de numéros — sketches, chansons, danses — liés par un fil conducteur léger, parfois à peine perceptible. Ce format permet une grande souplesse : les numéros peuvent être renouvelés, adaptés à l’actualité, et surtout conçus pour produire un effet immédiat. Le spectacle avance sans temps mort, porté par un rythme soutenu qui évite toute lourdeur dramatique.
Le ton est résolument populaire. L’humour y puise dans le quotidien de la guerre, dans la vie des soldats, dans les petits désagréments du rationnement ou les situations absurdes du temps présent. Mais cette matière n’est jamais traitée de manière sombre : elle est transformée, simplifiée, détournée en comédie. Le rire devient une manière de désamorcer la tension, de reprendre symboliquement le contrôle sur une réalité qui échappe autrement.
Dans ce type de production, la chanson joue un rôle central. Elle doit être immédiatement compréhensible, facilement mémorisable, et suffisamment entraînante pour être reprise en dehors du théâtre. C’est précisément le domaine dans lequel excelle Noël Gay. Sans chercher la sophistication ou la profondeur dramatique, il apporte à ces revues une efficacité redoutable : des refrains courts, rythmés, conçus pour circuler entre la scène, la radio et la rue.
Ce qui caractérise Gangway, comme beaucoup de revues de cette période, c’est moins son contenu précis — aujourd’hui en grande partie oublié — que sa fonction. Le spectacle n’ambitionne pas de marquer l ისტორი du musical britannique par une innovation formelle. Il vise autre chose : maintenir un lien direct avec le public, soutenir le moral, offrir une continuité dans un quotidien bouleversé. Il participe ainsi à un effort plus large, partagé par le théâtre, la radio et les tournées de divertissement, où la légèreté devient une forme d’utilité sociale.
Gangway apparaît ainsi comme un témoignage précieux de ce que devient le théâtre musical britannique en temps de guerre : moins spectaculaire, moins ambitieux dans sa forme, mais profondément ancré dans la vie du public. Ce n’est plus le moment de briller ; c’est le moment de tenir.
30 mars 1943 – La-Di-Da-Di-Da
Il s’agissait à peu près de la même équipe que celle qui avait fait de Twenty to One, un succès pour lequel Noël Gay avait écrit en février 1942 une seule chanson, et le spectacle réunissait également plusieurs interprètes de Me and My Girl, dont Nita Harvey. On est donc clairement face à un spectacle construit selon la formule Lupino Lane, centrée sur le rythme comique, les numéros et la personnalité de la vedette.
Le spectacle constituait en réalité une version révisée et remaniée de That’s a Pretty Thing, qui avait connu un succès modéré au Daly’s Theatre en 1933. L’intrigue restait fondée sur une histoire de faux diamants, avec un premier acte très proche de la version originale. Au second acte, l’action se déplaçait dans le night-club de Lady Baston, permettant l’enchaînement d’une série de numéros de cabaret et de sketches. Le maître de cérémonie, M. Ellis, y introduisait successivement un numéro de clown musical, une parodie de lévitation, une performance dansée et une chanteuse de cabaret. L’intrigue se poursuivait ensuite en Écosse, dans la résidence d’Angus McTavish, où se résolvait finalement l’affaire des diamants disparus et contrefaits. Ce dénouement donnait lieu à un final spectaculaire de danses des Highlands.
L’ensemble apparaît clairement comme une tentative d’exploiter une formule déjà éprouvée. Si le trio de vedettes restait populaire, le spectacle lui-même ne parvint à se maintenir à l’affiche qu’environ six mois et demi au Victoria Palace (318 représentations).
27 octobre 1943 – The Love Racket
L’action met en scène trois couples mariés à Hollywood: la star de cinéma Johnnie Stanton et son épouse Jane Denver, le scénariste Jimmie Blake et sa femme Minnie Master, ainsi que le réalisateur Tony Merrick et son épouse Bonnie Drew. Tous travaillent ensemble sur un nouveau film, mais se heurtent à de sérieuses difficultés financières. Une solution semble se présenter lorsqu’un producteur rival, Samuel T. Kelly, propose de financer leur projet. En contrepartie, il exige que Jane Denver joue dans sa propre production, Reaching for the Moon. Jane accepte mal cette idée de travailler pour un autre studio, ce qui complique encore la situation. C’est alors qu’un mystérieux inconnu fait irruption, distribuant généreusement des billets de banque. Il affirme être l’auteur de Reaching for the Moon et détenir l’ensemble des droits cinématographiques. Cette révélation contraint Samuel T. Kelly à se retirer, et permet finalement à Tony Merrick et à ses associés d’obtenir le financement de leurs films.
Ce livret, écrit à titre posthume par Stanley Lupino, constitue en quelque sorte une suite à Lady Behave (un musical avec une musique de Edward Horan), qui avait rencontré un succès de neuf mois au His Majesty’s Theatre l’année précédente. On y retrouve les trois couples formés à la fin de Lady Behave, bien que seuls leurs noms et leur statut marital soient réellement conservés. Le rôle précédemment tenu par Lupino est ici repris par Arthur Askey, dans sa première comédie musicale.
Le spectacle connaît un grand succès (26 octobre 43 au 1er avril 44 au Victoria Palace avant un transfert au Princes Theatre du 8 avril au 1er juillet 44), mais doit être interrompu en raison des nouveaux bombardements de l’été 1944. Il part ensuite en tournée avec l’ENSA (Entertainments National Service Association), avant de revenir à Londres pour une courte saison de Noël de trois semaines, avec deux représentations par jour.
Pour The Love Racket, Noël Gay y apporte ce qu’on attend de lui : une musique fonctionnelle, énergique, adaptée au rythme d’un interprète comique. Ce n’est pas une œuvre destinée à refonder le musical britannique ; c’est un produit de scène efficace, conçu pour faire rire, faire chanter, faire oublier un instant la pression du dehors. Dans le Londres de guerre, cette modestie apparente est presque une vertu civique.
Gangway, La-Di-Da-Di-Da et The Love Racket ne possèdent pas l’impact historique de Me and My Girl, mais ils témoignent d’une présence constante dans le paysage du divertissement londonien. Il continue à servir des formes populaires, souvent comiques, proches du music-hall, de la farce, de la revue ou du musical de vedette.
8 avril 1944 – Meet Me Victoria
Après 1944, son activité continue avec Meet Me Victoria. L’œuvre est intéressante parce qu’elle déplace l’imaginaire populaire vers le monde ferroviaire, avec un héros lié à la gare et au quotidien des transports. Une fois encore, Gay ne cherche pas le grand sujet noble: il part d’un espace familier, reconnaissable, prosaïque, et le transforme en matériau de comédie musicale. La guerre perturbe les conditions de représentation, mais elle ne supprime pas cette demande de divertissement accessible.
Bill Fish (Lupino Lane), joyeux porteur à la gare de Victoria, rêve d’épouser Dot (Phyllis Robin), qui tient le buffet de la gare. Mais pour que ce mariage devienne possible, il lui faut réunir deux conditions: disposer de 100 livres et obtenir une promotion au rang de chef de gare. Deux escrocs lui proposent alors un moyen facile de gagner cette somme. Mais ils profitent de la situation pour l’enivrer et le marier à son insu à Loretta Zelme (Dorothy Ward), une femme forte de cirque qui a besoin d’un mari britannique pour pouvoir rester dans le pays. Bill reprend ses esprits dans le train de noces et réalise avec stupeur qu’il est censé se trouver à la fête d’anniversaire de Dot. S’ensuit une série de péripéties au cours desquelles il parvient à s’échapper du train, à déjouer un réseau d’escrocs spécialisés dans les mariages frauduleux et à révéler leurs agissements. En récompense de son courage, il est promu chef de gare. Son mariage avec Zelme est annulé, et il peut enfin envisager sereinement d’épouser Dot. Parmi les autres personnages figurent le père de Dot (Wallace Lupino), Jim, le frère de Dot (Lauri Lupino), passionné de boxe, ainsi que Lady Brayne-Hare (Violet Blythe) et sa fille Claire (Doreen Duke).
La présence de la célèbre famille Lupino, ainsi que le retour de Dorothy Ward, absente des musicals du West End depuis 1931, suscitent une forte attente autour du spectacle, qui rencontre un succès populaire (115 représentations au Victoria Palace Theatre).
Cependant, après trois mois d’exploitation, le spectacle est contraint, comme beaucoup d’autres productions du West End, de quitter l’affiche le 8 juillet ’44 en raison d’une nouvelle vague de bombardements. Lors de sa reprise le 14 octobre ’44 toujours au Victoria Palace, le climat semble avoir changé, et le spectacle ne parvient à se maintenir que trois mois supplémentaires, avant de fermer définitivement le 27 janvier 1945 après 134 représentations.
En 1945, la période de guerre s’achève, mais elle laisse Noël Gay dans une position ambiguë. D’un côté, il a confirmé son utilité comme compositeur de chansons populaires. Il a donné au public des refrains capables de traverser la crise, et “Run, Rabbit, Run” reste l’un des exemples les plus nets de chanson comique devenue chanson de guerre. De l’autre, on sent déjà que le monde qui l’a porté commence à changer. Le music-hall, la revue traditionnelle, le véhicule de vedette et la chanson cockney vont bientôt paraître moins centraux face aux nouvelles formes du musical d’après-guerre.
Cette période 1939-1945 n’est donc pas celle d’un nouveau sommet comparable à Me and My Girl. Elle est plutôt celle d’une fonction sociale. Noël Gay devient l’un des compositeurs de la bonne humeur sous pression. Il ne transforme pas la guerre en épopée ; il la traverse avec des refrains, des blagues, des mélodies courtes et des rythmes francs. Sa musique ne prétend pas sauver le monde — ambition légèrement excessive pour un fox-trot — mais elle aide à tenir debout. Et dans le théâtre populaire, ce n’est déjà pas si mal.
2.D.5) 1945–1954 – Après-guerre : persistance, recul et transformation en héritage
Après 1945, Noël Gay entre dans une période plus ambiguë. Il reste un nom connu, associé à quelques-uns des refrains les plus populaires de l’avant-guerre et de la guerre, mais le contexte autour de lui change profondément. Le public revient au théâtre, les salles reprennent vie, mais le musical britannique n’est plus exactement celui dans lequel il avait triomphé avec Me and My Girl. Les formes issues du music-hall, de la revue et du véhicule de vedette restent présentes, mais elles doivent désormais cohabiter avec un modèle américain plus structuré, plus dramatique, plus spectaculaire.
Dans l’immédiat après-guerre, Gay reste cependant actif. Me and My Girl revient au Victoria Palace (6 août 1945-30 mars1946 – 304 représentations), toujours porté par Lupino Lane. Ce retour confirme la solidité du personnage de Bill Snibson et la persistance de l’imaginaire cockney qui avait fait le succès du spectacle. Pour une Angleterre sortie de six années de guerre, cette fantaisie sociale conserve un pouvoir de consolation : Bill, Sally, Lambeth et le refrain collectif représentent encore une forme de vitalité populaire, joyeuse, familière.
1er août 1946 – Sweetheart Mine
En 1946, Sweetheart Mine prolonge cette veine. Le spectacle retrouve Lupino Lane et s’inscrit dans un univers très proche du music-hall sentimental: un couple cockney, le quotidien populaire, les joies et les épreuves d’une vie commune. L’histoire retrace les quarante années de vie commune de Harry Hawkins et de sa femme Liza, depuis 1898 — lorsqu’elle était sa « donah » cockney (sa petite amie) — jusqu’en 1939, où elle est devenue son « old dutch » (sa compagne de toujours). Leur mariage, globalement heureux malgré quelques difficultés, est jalonné de moments simples et attachants. Leur quotidien inclut notamment leur fils, surnommé “Nipper”, ainsi que Nellie, leur fidèle âne. Lorsque Liza gagne une somme d’argent, elle choisit de tout consacrer à l’éducation de leur fils, Herbert. Mais celui-ci, une fois grandi, se détourne de ses parents et part vivre à l’étranger. Autour d’eux gravite tout un petit monde populaire : les amis de Harry — Erb ’Uggins, Bill Crow et Mr Sam — ainsi que le pittoresque Écossais Jock McStrapp. S’ajoute également Benita Page, secrétaire de night-club et artiste de strip-tease, qui apporte une touche plus moderne et contrastée à l’ensemble. Comme dans toute bonne comédie musicale, l’histoire se conclut sur une réconciliation: Herbert revient finalement auprès de ses parents, la famille est réunie, et tout se termine heureusement.
Le spectacle est adapté de la pièce My Old Dutch de Albert Chevalier et Arthur Shirley, qui avait connu près de 200 représentations au Lyceum Theatre en 1920. Cette pièce elle-même s’inspirait de la célèbre chanson de music-hall du même nom écrite par Chevalier. La production arrive au Victoria Palace Theatre après une tournée de quatre semaines. Le 2 septembre 1946, elle est diffusée à la télévision, fraîchement remise en service, puis quelques semaines plus tard à la radio. Ces diffusions contribuent à renforcer un succès déjà bien établi auprès du public: 324 représentations.
Noël Gay n’est plus ici dans la conquête d’un nouveau territoire dramatique; il approfondit plutôt un monde qu’il connaît parfaitement. Le résultat a quelque chose de volontairement ancien, presque patrimonial avant l’heure. On n’est plus dans l’éruption du Lambeth Walk; on est dans la mémoire affectueuse d’un Londres populaire.
Cette fidélité à un style devient à la fois sa force et sa limite. Gay sait toujours écrire des chansons efficaces, mais l’après-guerre demande autre chose. L’arrivée des grands musicals américains à Londres modifie brutalement les attentes. Oklahoma!, Annie Get Your Gun, Carousel ou Brigadoon imposent une autre idée de la comédie musicale: des partitions plus longues, une dramaturgie plus intégrée, une relation plus organique entre chanson, danse et récit. Le public britannique découvre une forme de musical qui ne repose plus seulement sur la vedette comique et le bon numéro, mais sur une construction d’ensemble.
Dans ce nouveau paysage, Noël Gay appartient de plus en plus à une tradition. Il n’est pas ridicule, loin de là; mais il est daté. Ses refrains restent populaires, ses spectacles peuvent encore tenir l’affiche, mais ils semblent venir d’un autre âge théâtral. C’est particulièrement visible avec Bob’s Your Uncle en 1948.
5 mai 1948 – Bob’s Your Uncle
Le spectacle obtient une carrière solide (363 représentations), mais il fonctionne surtout comme un véhicule comique pour Leslie Henson. Là encore, Gay sert admirablement une mécanique de farce et de vedette. Mais ce n’est plus là que se joue l’avenir du musical britannique.
L’histoire est classique… June vient d’épouser le riche Hector, par dépit amoureux après avoir été abandonnée par son premier amour, Dick Allan, qui avait soudain cessé de lui écrire. Elle ignore cependant que sa mère ambitieuse, Mrs Edgoose, a intercepté ces lettres, jugeant Hector comme un parti bien plus avantageux — et surtout beaucoup plus riche. Dick, accompagné de son oncle Bob et de sa jeune cousine Sheila, arrive à l’hôtel où séjournent les jeunes mariés, bien décidé à tenter une dernière fois de reconquérir June. L’oncle Bob s’efforce courageusement de l’aider, tout en devant repousser les avances insistantes de Mrs Edgoose, qui le considère à son tour comme un excellent parti. Le portier de nuit de l’hôtel, Mandeville, ajoute encore à la confusion générale, dans un tourbillon de portes qui claquent, de quiproquos et de situations burlesques typiques de la farce. Finalement, Dick comprend que June ne vaut plus les efforts qu’il lui consacre, et réalise que son véritable amour n’est autre que sa cousine Sheila, douce et sincère.
Le spectacle s’inscrit pleinement dans le style bien établi de Leslie Henson, qui, malgré ses presque soixante ans, continue de se dépenser sur scène avec une énergie remarquable. La distribution comprend également un tout jeune Lionel Blair, alors âgé de 21 ans, dans l’un de ses premiers rôles, celui d’un serveur. La critique souligne particulièrement la performance comique de Henson :
« Leslie Henson n’a jamais été aussi drôle. Le voir avaler séparément les parties bleue et blanche d’une poudre de Seidlitz avant de boire un verre d’eau, ou encore simuler lentement l’ivresse, est extrêmement amusant. Tout au long du spectacle, il travaille avec énergie et efficacité pour en assurer le succès comique. »
Une autre critique insiste sur le caractère typiquement britannique du spectacle :
« Deux qualités rendent cette nouvelle farce musicale appréciable : elle est drôle, et elle est profondément anglaise. Ne devant rien à Broadway et tout à Leslie Henson, Austin Melford, Noël Gay et Frank Eyton, cette fantaisie devrait remplir le Saville Theatre pendant douze mois. »
Le spectacle n’atteindra pas tout à fait cette longévité annoncée fermant le 19 mars ’49 après 262 représentations, mais restera néanmoins à l’affiche plus de 10 mois.
La reprise de Me and My Girl au Winter Garden en 1949-1950 pour 75 représentations seulement confirme cette mutation. Le titre reste célèbre, mais le spectacle n’a plus l’élan monumental de 1937. Il survit comme souvenir actif, comme classique populaire encore mobilisable, non comme forme neuve. Cette situation est très intéressante: Noël Gay ne tombe pas dans l’oubli, mais il commence déjà à passer du côté de la mémoire. Il devient un compositeur que l’on reprend, que l’on chante, que l’on associe à une époque.
Sur le plan personnel, cette fin de parcours est assombrie par des problèmes de santé, notamment une perte d’audition particulièrement cruelle pour un musicien. Son activité créatrice diminue progressivement. Il continue à apparaître par des chansons isolées, comme My Thanks to You en 1950, mais il n’est plus au centre de la production théâtrale. Le temps des grandes conquêtes est passé.
C’est alors que la seconde vie de Noël Gay commence presque avant sa mort: celle de l’édition, du catalogue et de l’organisation professionnelle. Dès 1938, il avait créé Noel Gay Music pour publier ses chansons de scène et sa musique légère. Après lui, cette structure deviendra la base d’une organisation beaucoup plus large, prolongée par son fils Richard Armitage. Ce passage est essentiel: Noël Gay cesse peu à peu d’être seulement un compositeur vivant du West End; il devient un fonds, une marque, un répertoire, puis une institution du spectacle britannique.
Il meurt en 1954, avant d’avoir 56 ans. Sa disparition clôt la trajectoire d’un compositeur dont l’importance ne tient pas à une révolution formelle, mais à une intelligence rare du public. Il a compris mieux que beaucoup que la chanson de théâtre ne vit vraiment que lorsqu’elle quitte le théâtre : quand elle devient danse, souvenir, partition domestique, refrain de radio, plaisanterie collective, ou simple mélodie que l’on sifflote sans se demander d’où elle vient.
La dernière période de Noël Gay est donc moins celle d’un effondrement que celle d’un déplacement. Sa créativité s’atténue, mais son répertoire commence à se fixer. Ses spectacles appartiennent de plus en plus au passé, mais ses chansons continuent de circuler. Il n’est plus l’homme qui fait danser Londres ; il devient l’un de ceux grâce auxquels Londres se souvient d’avoir dansé.
2.D.6) 1945–1954 – Après-guerre : persistance, recul et transformation en héritage
La vie privée de Noël Gay est beaucoup moins théâtralisée que sa carrière. On est loin de la persona mondaine d’un Noël Coward ou du romanesque public d’un Ivor Novello. Contrairement à certains de ses contemporains du théâtre musical britannique, il ne semble pas avoir construit sa légende autour d’une personnalité mondaine, d’un scandale, d’une vie sentimentale exposée ou d’une autobiographie soigneusement mise en scène. Son image publique est d’abord celle d’un artisan du succès populaire : compositeur, éditeur, homme de théâtre et fournisseur de refrains.
Ce contraste est intéressant, car son nom d’artiste est lui-même un masque. Dans la vie civile, Noël Gay reste Reginald Moxon Armitage. Le pseudonyme, adopté dans les années 1920, permet de séparer le jeune musicien formé à l’église et à l’université du compositeur de revues et de chansons populaires. Il y a là une forme de pudeur professionnelle autant qu’une stratégie : Reginald Armitage appartient au monde respectable de l’orgue, de Cambridge et de la composition savante ; Noël Gay appartient au West End, à la radio, à la chanson et au public.
En 1927, il épouse Amy Marshall, issue d’une famille de Pontefract. Son père, Walter Marshall, travaille dans l’industrie de la réglisse, ce qui ancre encore davantage Gay dans un imaginaire très yorkshirien : charbonnages, petites villes industrielles, musique locale, culture populaire du Nord. Ce n’est pas un détail purement anecdotique. Toute sa carrière montre qu’il n’a jamais totalement abandonné cette sensibilité. Même lorsqu’il écrit pour Londres, il garde le goût d’une chanson simple, directe, conçue pour être reprise par des gens ordinaires.
Le couple a des enfants, dont Richard Noel Marshall Armitage, né en 1928. Richard jouera un rôle décisif dans la postérité familiale : après la mort de Noël Gay, il reprend et développe l’activité professionnelle liée au catalogue paternel. C’est lui qui fonde Noel Gay Artists à la fin des années 1950, d’abord pour fournir des interprètes capables de chanter les succès de son père. Ce qui commence comme une prolongation familiale devient ensuite une importante agence britannique de spectacle.
Les sources généalogiques mentionnent également une fille, Angela Gay Armitage, née en 1933. Elle est beaucoup moins présente dans les sources théâtrales et professionnelles que Richard, ce qui explique que la postérité publique de Noël Gay soit surtout passée par la branche masculine liée à l’agence, à la production et au renouveau de Me and My Girl dans les années 1980.
Son attachement au Yorkshire revient comme un trait central. Noël Gay aurait expliqué qu’il testait mentalement ses mélodies en imaginant si des ouvrières du Yorkshire pouvaient les siffler en travaillant ou en rentrant chez elles. Cette remarque résume admirablement son esthétique. Elle dit beaucoup plus qu’une simple affection régionale : elle révèle une conception presque démocratique de la chanson. Une bonne mélodie n’est pas faite seulement pour les salons, les critiques ou les chanteurs professionnels ; elle doit pouvoir vivre dans la rue, dans l’atelier, dans la mémoire populaire.
La fin de sa vie est plus sombre. Après la guerre, son activité créatrice diminue, et il souffre d’une perte progressive de l’audition — épreuve évidemment cruelle pour un musicien. Il meurt en 1954, relativement jeune, d’un cancer. Cette disparition précoce accentue l’impression d’une carrière très liée à un moment précis : les années 1930 et 1940, c’est-à-dire l’âge de la revue, du music-hall tardif, du refrain radiophonique et du musical populaire britannique d’avant le triomphe complet du modèle américain.
Il faut donc présenter sa vie privée avec mesure. Noël Gay n’est pas une figure dont l’intimité explique tout. Sa vie familiale n’est pas un roman secret à déplier derrière les chansons. Mais elle éclaire très bien son œuvre : un homme du Nord devenu compositeur londonien, un musicien formé dans le sérieux mais attiré par le populaire, un père dont le nom artistique deviendra après lui une entreprise familiale. Sa vie privée, au fond, confirme ce que sa musique affirme : Noël Gay est moins l’homme d’un mythe personnel que celui d’une circulation collective. Il appartient au public, mais il reste profondément Reginald Armitage.
Références
- Hansard. “Places of Entertainment (Hour of Closing).” UK Parliament, November 9, 1939.
- Imperial War Museums. “Popular Pastimes and Entertainment During World War 2.” Imperial War Museums.
- Museums Victoria Collections. “Lantern Slide — ‘Run, Rabbit, Run’, circa 1939–1956.” Museums Victoria Collections.
- Noel Gay Organisation. “Noel Gay’s Music.” Noel Gay. Last modified November 2, 2022.
- Ovrtur. “The Little Dog Laughed (Gay / Butler, 1939).” Ovrtur: Database of Musical Theatre History.
- Ovrtur. “Lights Up (Gay / Grant, 1940).” Ovrtur: Database of Musical Theatre History.
- Scowcroft, Philip L. “An Eighty-Seventh Garland of British Light Music Composers.” MusicWeb International, April 2000.
- Scowcroft, Philip L. “Railways in Music, Part 1.” MusicWeb International.
