Chapitre 4 – 1927-1943 : Difficultés
De "Show Boat" à "Oklahoma!"

Noel Gay: 1937-1939: l’apogée: « Me and My Girl » Reprises

4 ▸ 1927➙1943 – Entre crise et mutation
F▸Les musicals en Europe dans les années ’30
🇬🇧 Deuxième partie: les « Theatrical Thirties » 🇬🇧
2) Les grands artistes anglais des années ’30 🇬🇧 (30/34)

2.D) Noël Gay (1898-1954) (4/6)

2.D.3) 1937–1939 – L’apogée : Me and My Girl et la déferlante du “Lambeth Walk” (suite)

2.D.2.b) Les différentes vies de « Me and My Girl »

Me and My Girl n’a pas une seule histoire, mais plusieurs vies successives. On peut presque le lire comme un spectacle qui change de médium, de public et même de statut: succès populaire de 1937, phénomène médiatique en 1938-1939, film musical, puis résurrection patrimoniale et transatlantique dans les années 1980.

2.D.2.b.α) Création: Londres (Victoria Palace Theatre) 16 décembre 1937 – 29 juin 1940 (1.533 représentations)

La version originale de Me and My Girl est créée au Victoria Palace Theatre de Londres le 16 décembre 1937. Le livret et les paroles sont de L. Arthur Rose et Douglas Furber, la musique de Noël Gay. Dès le départ, le spectacle est pensé comme un véhicule pour Lupino Lane, qui incarne Bill Snibson, le Cockney de Lambeth propulsé malgré lui dans l’aristocratie. Le personnage de Bill n’apparaît pas de nulle part: Lane l’avait déjà développé dans Twenty to One, une comédie hippique de 1935. Me and My Girl lui donne simplement un cadre plus vaste, plus musical, plus explosif.

Cette première version appartient encore pleinement au monde de la musical comedy britannique d’avant-guerre: intrigue légère, vedette comique centrale, satire de classe, chansons autonomes et grand numéro collectif. Le spectacle n’est pas encore un « book musical » intégré au sens américain ultérieur; il est un formidable assemblage de situations comiques, de music-hall, de refrains populaires et de danse. Son succès repose moins sur une architecture dramatique serrée que sur l’énergie de Bill Snibson et sur la capacité de la chanson The Lambeth Walk à quitter la scène pour devenir un phénomène social. La production originale atteindra 1.646 représentations.

La partition originale comprend notamment A Weekend at Hareford, Thinking of No-One But Me, The Family Solicitor, An English Gentleman, You Would If You Could, Me and My Girl, Preparation Fugue, The Lambeth Walk, Song of Hareford, Take It on the Chin, Laugh and the Whole World Laughs with You, Raspberries et That’s That. Il faut bien noter cela, car plusieurs chansons aujourd’hui associées au spectacle appartiennent en réalité à des versions ou insertions ultérieures.

2.D.2.b.β) 1938-1939 – Radio et télévision : le musical devient événement médiatique

Le succès de Me and My Girl est amplifié par les médias. Une diffusion radiophonique contribue à faire décoller le spectacle après des débuts qui n’étaient pas immédiatement triomphaux. La radio joue donc ici un rôle très important: elle transforme un succès de salle en phénomène national.

La télévision naissante s’en empare ensuite. Le 1er mai 1939, la BBC retransmet Me and My Girl en direct depuis le Victoria Palace. C’est un moment historique: la production est présentée comme la première comédie musicale télévisée retransmise intégralement depuis un théâtre. Le succès est tel qu’une nouvelle diffusion complète a lieu le 17 juillet 1939. Ces retransmissions n’ont pas été enregistrées; il ne faut donc pas les confondre avec une captation conservée. Elles restent néanmoins essentielles dans l’histoire du musical britannique, car elles montrent que Me and My Girl circule déjà entre théâtre, radio et télévision avant la guerre.

On peut donc dire que Me and My Girl est un musical très ancien dans sa forme — music-hall, farce sociale, vedette comique — mais très moderne dans sa circulation médiatique.

2.D.2.b.γ) 1939 – Le film : The Lambeth Walk

En 1939, le spectacle est adapté au cinéma sous le titre The Lambeth Walk. Ce changement de titre est très révélateur : le numéro vedette est devenu plus célèbre que le spectacle lui-même. Le film reprend le noyau de l’intrigue — Bill Snibson, Cockney de Lambeth, découvre qu’il est héritier d’un titre aristocratique — et conserve Lupino Lane dans le rôle de Bill. La distribution comprend aussi Sally Gray en Sally, Seymour Hicks en Sir John, Norah Howard en Duchesse et Wallace Lupino en Parchester.

Cette version cinématographique est intéressante moins comme grand film musical que comme mise en conserve du phénomène « Lambeth Walk ».

Elle déplace l’énergie du théâtre vers une farce filmée, plus physique, plus directe, et centrée sur l’efficacité comique de Lane. Le cinéma permet d’élargir le public, mais il réduit aussi en partie la dimension théâtrale du spectacle : ce n’est plus exactement l’aristocratie londonienne contaminée en direct par Lambeth, c’est une comédie populaire construite autour d’un personnage et d’une danse déjà mythiques.

Le film montre aussi que l’œuvre a été très vite absorbée par son propre tube. On ne vend plus seulement Me and My Girl ; on vend le Lambeth Walk. Ce phénomène est typique des années 1930 : une chanson de scène peut devenir partition, disque, danse, objet radiophonique, souvenir visuel et finalement titre de film.

2.D.2.b.δ) Les reprises des années 1940 et du début des années 1950

Après le succès original, Me and My Girl connaît plusieurs retours dans le West End, notamment en 1941, 1945 et 1949. Ces reprises restent liées à Lupino Lane, qui continue d’être l’image même de Bill Snibson. Elles prolongent donc la première vie du spectacle: celle d’un succès populaire porté par une vedette de music-hall:

  • 25 juin 1941 – 1er novembre 1941 (194 représentations en pleine guerre) – London Coliseum Theatre
  • 6 août 1945 – 30 mars 1946 (304 représentations) – Victoria Palace Theatre
  • 12 décembre 1949 – 11 février 1950 (75 représentations) – Winter Garden Theatre

Une reprise ou édition amateur autour de 1950-1952 semble avoir ajouté plusieurs chansons qui deviendront importantes dans la tradition ultérieure du spectacle, mais les détails exacts de leur usage ne sont pas toujours parfaitement établis. Selon Ovrtur1 signale notamment des ajouts comme Once You Lose Your Heart, The Sun Has Got His Hat On, Love Makes the World Go Round, Leaning on a Lamppost et Hold My Hand dans cette tradition postérieure.

Cette étape est très importante: elle prépare indirectement la version moderne. Le spectacle commence à devenir non plus seulement l’œuvre de 1937, mais un réservoir de chansons de Noël Gay, organisé autour de l’intrigue de Bill et Sally.

2.D.2.b.ε) Le long sommeil : un musical trop typé pour l’après-guerre ?

Après les années 1950, Me and My Girl s’éloigne du devant de la scène. Son style paraît de plus en plus daté: trop Cockney, trop music-hall, trop dépendant d’un comique de vedette. Le musical d’après-guerre évolue ailleurs: vers Rodgers & Hammerstein, vers les formes américaines intégrées, puis vers le concept musical et les grandes machines du West End. Dans ce paysage, Me and My Girl ressemble à une relique sympathique, mais difficile à relancer telle quelle.

Et pourtant, c’est précisément ce vieillissement qui permettra sa renaissance. Dans les années ’19’80, il ne s’agit plus de présenter Me and My Girl comme une nouveauté, mais comme un objet de patrimoine comique, revisité avec intelligence. La patine devient un atout. Le spectacle n’a plus besoin d’être moderne; il doit être délicieusement ancien, mais rythmé par une dramaturgie plus nerveuse.

2.D.2.b.ζ) 1984-1985 – La grande révision: 12 février 1985 – 16 février 1993 (3.303 représentations) Adelphi Theatre

La grande résurrection arrive dans les années 1980. Stephen Fry révise le livret, avec des contributions de Mike Ockrent, qui dirige la production. Cette version est d’abord présentée au Leicester Haymarket Theatre avant d’être transférée à l’Adelphi Theatre de Londres, où elle ouvre le 12 février 1985. Elle restera à l’affiche jusqu’en janvier 1993, pour 3.303 représentations.

La distribution originale londonienne de cette version est devenue mythique: Robert Lindsay joue Bill Snibson, Emma Thompson joue Sally Smith, Frank Thornton joue Sir John Tremayne. Ce choix est excellent dramaturgiquement: Lindsay possède l’énergie physique, la précision comique et la souplesse nécessaires pour réinventer Bill sans imiter servilement Lupino Lane; Emma Thompson donne à Sally une intelligence et une présence qui évitent d’en faire seulement « la petite amie cockney ».

La révision ne consiste pas simplement à dépoussiérer quelques blagues. Elle transforme l’œuvre en pastiche conscient de la ‘musical comedy britannique‘. Stephen Fry renforce les jeux de mots, le rythme comique, la satire aristocratique, et donne au spectacle un ton à la fois nostalgique et ironique.

On n’est plus exactement dans le monde de 1937; on est dans un regard des années 1980 sur les années 1930. C’est du patrimoine, mais du patrimoine qui sait faire un clin d’œil.

La version moderne intègre aussi plusieurs chansons de Noël Gay qui ne relèvent pas toutes du noyau original de 1937. Le livret publié mentionne notamment « Hold My Hand » de 1931, « The Sun Has Got His Hat On » de 1932, « Leaning on a Lamppost » de 1937 et « Love Makes the World Go Round » de 1938. Ces interpolations renforcent l’impression que Me and My Girl devient une sorte de best of théâtralisé de Noël Gay, et non plus seulement la partition stricte de 1937.

Cette version est aujourd’hui déterminante: l’édition disponible pour la scène est celle qui crédite Rose et Furber pour le livret et les paroles, Noël Gay pour la musique, Stephen Fry pour la révision du livret et Mike Ockrent pour les contributions aux révisions. Le texte publié indique même que c’est la seule édition disponible pour représentation.

2.D.2.b.η) 1986 – Broadway : le succès transatlantique : 10 août 1986 – 31 décembre 1989 (1.420 représentations) Marquis Theatre

La version londonienne traverse ensuite l’Atlantique. Me and My Girl ouvre à Broadway au Marquis Theatre le 10 août 1986.

Techniquement, c’est la première production Broadway du spectacle, même si dramaturgiquement il s’agit bien de la version révisée issue de Londres. Robert Lindsay reprend le rôle de Bill, tandis que Maryann Plunkett joue Sally. La production est dirigée par Mike Ockrent, avec une chorégraphie de Gillian Gregory.

Le succès est considérable: la production joue 1.420 représentations, jusqu’au 31 décembre 1989.

Elle arrive dans un Broadway dominé par les grands musicals britanniques des années 1980, mais elle se distingue de Cats, Les Misérables ou The Phantom of the Opera.

Ici, pas de monument spectaculaire ou mélodramatique: Broadway reçoit une fantaisie cockney, légère, rétro, fondée sur le charme comique et le plaisir chorégraphique.

Aux Tony Awards de 1987, Me and My Girl est nommé dans plusieurs catégories majeures, notamment meilleur musical, meilleur livret et meilleure partition originale. Il remporte trois prix importants: Robert Lindsay comme meilleur acteur dans une comédie musicale, Maryann Plunkett comme meilleure actrice dans une comédie musicale, et Gillian Gregory pour la chorégraphie.

Ce succès américain est très révélateur. Le spectacle ne fonctionne pas à Broadway parce qu’il a été américanisé ; il fonctionne parce que sa britannicité est devenue exotique, lisible et jubilatoire. Le Cockney, l’aristocratie, le château, le majordome, la duchesse, le Lambeth Walk : tout cela devient une carte postale théâtrale, mais animée par une vraie mécanique comique.

2.D.2.b.η) Les revivals et reprises ultérieurs

Après Broadway, Me and My Girl devient un titre de répertoire. Il n’est plus seulement un succès historique; il devient un musical que l’on peut monter périodiquement pour exploiter son mélange de charme, de nostalgie et de comédie sociale.

On le retrouve dans de nombreuses productions britanniques et nord-américaines. Parmi les jalons récents, on peut citer la production du Sheffield Crucible en 2010, avec Daniel Crossley, Jemima Rooper et Miriam Margolyes.

En 2017, le Shaw Festival au Canada programme Me and My Girl, ce qui est particulièrement logique: l’œuvre dialogue très directement avec l’imaginaire de Pygmalion, même si elle en propose une version beaucoup plus farcesque et chorégraphique.

En 2018, le New York City Center Encores! propose une version de concert avec Christian Borle et Laura Michelle Kelly, dirigée et chorégraphiée par Warren Carlyle. La même année, le Chichester Festival Theatre monte une nouvelle production dirigée par Daniel Evans, avec Matt Lucas, Caroline Quentin, Clive Rowe et Alex Young.

Ces reprises modernes confirment que Me and My Girl n’est plus seulement lu comme un musical de 1937. Il est devenu un objet patrimonial modulable : on le monte pour son énergie comique, pour sa danse, pour le rôle de Bill Snibson, pour le plaisir du pastiche anglais, et pour cette capacité intacte à faire lever une salle sur « The Lambeth Walk ».

Références
  • Burrows, George, Cerys Coppins, Barbara Gentili, Guro von Germeten, Annie Jamieson, Ben Macpherson, Douglas L. Reside, and Millie Taylor. “Original Cast Recordings: Musical Theatre and/as Sonic Heritage – An AHRC Network Report.” Studies in Musical Theatre 19, no. 1 (2025): 39–62. https://doi.org/10.1386/smt_00179_1
  • Concord Theatricals. “Me and My Girl.” Accessed April 28, 2026. https://www.concordtheatricals.com/p/2169/me-and-my-girl
  • Lyons, Luisa. “Me and My Girl.” Filmed Live Musicals, December 2017. Accessed April 28, 2026. https://www.filmedlivemusicals.com/me-and-my-girl.html
  • Ovrtur. “Me and My Girl (Gay/Furber/Rose, 1937).” Ovrtur: Database of Musical Theatre History. Accessed April 28, 2026. https://ovrtur.com/show/120287
Notes de bas de page
  1. https://ovrtur.com/show/120287 ↩︎
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