Vivian Ellis: 1937–1939: Apogée et rupture
2.C) Vivian Ellis (1904-1996) (3/4)
2.C.3) 1937–1939 — Apogée et rupture
2.C.3.a) 1937 — Le retour au premier plan
En 1937, Vivian Ellis revient nettement au premier plan du West End avec deux projets très différents, mais complémentaires: Floodlight au Saville Theatre et Hide and Seek au London Hippodrome. L’année n’a pas encore l’effet d’accumulation triomphale de 1938, mais elle remet son nom au centre des grandes productions londoniennes et ouvre clairement la dernière montée de sa carrière d’avant-guerre.
23 juin 1937 – Floodlight
Au printemps, Floodlight joue le rôle d’une rampe de relance. La revue, d’abord présentée en try-out à Blackpool le 9 juin puis créée à Londres le 23 juin 1937, réunit Frances Day, John Mills et Hermione Baddeley, avec des danses de Buddy Bradley et des ballets de Frederick Ashton. Ellis n’en est pas l’auteur unique: il y apporte une partie de la musique, aux côtés de Benjamin Frankel, dans un spectacle principalement façonné par Beverley Nichols. Cela dit beaucoup de sa place retrouvée: il est de nouveau associé à une production élégante, visible, peuplée de grands noms et installée sur l’une des scènes importantes du West End. La carrière du spectacle reste brève — 53 représentations à Londres —, mais Floodlight replace Ellis dans le circuit des grandes distributions et des grandes machines scéniques.
14 octobre 1937 – Hide and Seek
À l’automne, Hide and Seek change d’échelle. Créé au London Hippodrome le 14 octobre 1937, le musical tient 204 représentations, ce qui en fait un vrai succès de saison. Le spectacle est construit autour du retour de Cicely Courtneidge, entourée de Bobby Howes, avec un livret de Guy Bolton, Fred Thompson et Douglas Furber. La partition n’est pas un monopole absolu d’Ellis — des numéros additionnels viennent de Sam Lerner, Al Goodhart et Al Hoffman — mais l’ensemble porte de plus en plus sa marque: une écriture vive, souple, très attentive aux interprètes, et moins soucieuse d’imiter Broadway que de servir une tradition comique britannique fondée sur la personnalité des vedettes. Ellis regardera d’ailleurs plus tard Hide and Seek comme le moment où il se sent enfin libéré du modèle américain.
Le signe le plus clair de cette montée en puissance est peut-être la destinée immédiate d’une chanson: She’s My Lovely. Créé par Bobby Howes, le numéro est enregistré dès décembre 1937 sur 78 tours avec l’orchestre du London Hippodrome, puis sort très vite du seul cadre du spectacle pour devenir l’un des airs durables d’Ellis; il sera même adopté plus tard comme indicatif par le chef d’orchestre Billy Ternent.
En février 1938, la BBC relaie pendant une heure des extraits de Hide and Seek, preuve que le spectacle a déjà dépassé la simple réussite théâtrale pour entrer dans une circulation plus large, nationale, presque populaire au sens radiophonique du terme.
Si l’on veut résumer 1937 en une formule, c’est l’année où Vivian Ellis redevient pleinement un compositeur de premier rang sans avoir encore atteint son point culminant.
2.C.3.b) 1938 — Le sommet
En 1938, Vivian Ellis atteint sans doute le point culminant de sa carrière d’avant-guerre. Après les années de réglage du début de la décennie, il se retrouve cette fois avec trois succès à l’affiche dans le West End: The Fleet’s Lit Up, Running Riot et Under Your Hat. Ce n’est plus simplement un compositeur bien installé; c’est désormais l’un des hommes qui donnent sa couleur au musical londonien de la fin des années ’30.
17 août 1938 – The Fleet’s Lit Up
Le premier jalon de cette année triomphale est The Fleet’s Lit Up, créé au London Hippodrome le 17 août 1938. Le spectacle, joué notamment par Stanley Lupino, Frances Day, Ralph Reader et Adele Dixon, tient l’affiche 191 représentations.
Il s’agit d’une grande extravaganza nautique, très libre dans sa construction, qui mêle romance, fantaisie, cabaret, ballet, rêve historique et final naval.
Horatio Roper, modeste employé de l’Amirauté, Polly Brown, nurse délurée, et le lieutenant Jack Prentice se croisent d’abord autour du Round Pond de Kensington Gardens, avant que l’action ne bascule dans une suite d’aventures fantasques. Le spectacle les entraîne du night-club Seahorses à une bataille navale rêvée en 1738 contre la pirate Mary Read, puis à une croisière interrompue par un enlèvement vers le royaume imaginaire de Zabalon. Plus qu’une intrigue serrée, The Fleet’s Lit Up propose une vaste extravagance maritime, mêlant cabaret, ballet, fantaisie historique et grand final naval.
Tout cela est bruyant, coloré, volontiers excessif, mais exactement dans le bon sens : Ellis y prouve qu’il sait écrire pour le grand spectacle sans perdre le nerf mélodique qui fait tenir l’ensemble.
Des chansons comme Little Miss Go-As-You-Please, Guess It Must Be the Spring et How Do You Do, Mr Right? participent à cette réussite très physique, très visuelle, presque éblouissante.
31 août 1938 – Running Riot
Deux semaines plus tard, Ellis enchaîne avec Running Riot, créé au Gaiety Theatre le 31 août 1938. Cette fois, le ton est plus franchement farcesque: au cours d’un tournage installé dans la demeure de Mrs Dott, les vedettes Ricky Vane et José Regalo tombent tous deux amoureux de Betty Browne, employée comme servante. José choisit la manière forte et fait enlever la jeune femme, déclenchant une poursuite échevelée menée par Ricky avec l’aide de trois vieux artistes forains. La chasse traverse un camp tzigane, un repaire d’opium à Chinatown et toute une série de péripéties burlesques, jusqu’à la révélation finale: ce prétendu rapt n’était en réalité qu’un coup publicitaire destiné à lancer la carrière de Betty.
La partition, qui comprend notamment Take Your Partners for the Waltz et When Love Knocks at the Door, soutient admirablement cette mécanique comique. Le spectacle atteint 207 représentations, mais son importance dépasse le seul succès public: il entre aussi dans l’histoire comme le dernier spectacle joué au Gaiety Theatre, ce qui lui donne rétrospectivement une légère teinte de chant du cygne. Ellis y apparaît ainsi à la fois comme compositeur d’un hit et comme l’un des derniers grands artisans d’un lieu mythique du musical londonien.
24 novembre 1938 – Under Your Hat
Le couronnement de l’année arrive enfin avec Under Your Hat, créé au Palace Theatre le 24 novembre 1938 pour Jack Hulbert et Cicely Courtneidge. Ici, Ellis rencontre exactement la forme qui lui convient le mieux: une comédie musicale vive, élégante, pleine de changements de décor, de déguisements, de poursuites et de numéros de vedettes. L’intrigue suit Jack Millet et Kay Porter, deux stars de cinéma, soudain recrutés par le Foreign Office pour récupérer un carburateur révolutionnaire dérobé par deux espions étrangers, Carol Markoff et Boris Vladimir. Leur poursuite les mène du sud de la France à un pensionnat de jeunes filles, des studios de cinéma à un avion, dans une succession de changements de décor, de poursuites et de déguisements. Le ressort principal du spectacle tient au mélange entre espionnage burlesque, comédie de vedettes et aventure à grand spectacle, avec Kay passant d’un rôle à l’autre au fil de ses travestissements.
La partition aligne Together Again, If You Want to Dance, Keep It Under Your Hat et l’irrésistible The Empire Depends on You, taillé pour le patriotisme burlesque de Courtneidge.
Le spectacle devient de loin le grand succès de la série, avec 512 représentations londoniennes au total, et son ouverture est assez emblématique de l’époque: des scènes du premier acte sont diffusées en direct à la télévision par la BBC le soir même de la première. Ellis n’est donc plus seulement un compositeur de théâtre; il entre aussi, déjà, dans le monde des nouveaux médias.
Mais 1938 ne se résume pas au seul West End. C’est aussi l’année où Ellis compose Coronation Scot une courte pièce orchestrale de musique légère. Le titre renvoie en fait au Coronation Scot, un train express prestigieux de la LMS, mis en service en 1937, célèbre pour sa livrée bleue et argent et pour relier Londres à Glasgow en 6 h 30. Donc, quand Ellis écrit Coronation Scot, il ne célèbre pas directement une cérémonie royale : il met plutôt en musique le panache, la vitesse et l’élégance d’un grand express britannique. La pièce est surtout devenue célèbre plus tard parce qu’elle a servi d’indicatif à la série radiophonique Paul Temple. C’est pour cela qu’on la rencontre souvent dans les biographies d’Ellis, alors qu’elle ne relève pas du théâtre musical proprement dit.
Au total, 1938 est bien l’année du sommet. Ellis y maîtrise à la fois l’extravaganza, la farce musicale et le grand véhicule de vedettes; il fait chanter le West End, remplit les théâtres, touche la radio, frôle déjà la télévision, et impose une identité pleinement britannique au musical populaire de son temps. C’est l’instant où tout semble fonctionner ensemble: le métier, les interprètes, les producteurs, les chansons et le public. La rupture n’est pas encore là; pour l’instant, les lumières sont toutes allumées.
2.C.3.c) 1939 — La rupture
En 1939, la carrière scénique de Vivian Ellis n’entre pas en déclin: elle est coupée net par l’Histoire. L’année commence encore dans le rayonnement de 1938. Running Riot tient jusqu’au 25 février 1939 et devient le dernier spectacle du Gaiety avant la fermeture du théâtre, tandis que Under Your Hat, créé à la fin de 1938, reste l’un des grands succès du West End; au printemps, le spectacle figure encore parmi les meilleurs box-offices londoniens et, comme nous l’avons dit, atteindra 512 représentations au total.
Ce moment est d’autant plus singulier qu’Ellis n’est pas constamment à Londres pour en savourer les fruits. Pendant que ses spectacles tournent encore, il séjourne un temps à Hollywood, où il écrit des chansons pour Deanna Durbin. Son horizon s’élargit alors au cinéma international: le compositeur du musical comedy britannique déborde désormais le seul cadre du West End.
Le printemps le ramène pourtant en Grande-Bretagne, et c’est là que l’année bascule. Après son retour, il rejoint la Royal Naval Volunteer Reserve (RNVR); dans le même mouvement, l’entrée en guerre dérègle la vie théâtrale elle-même. Under Your Hat est temporairement suspendu au moment du déclenchement du conflit, puis survit encore quelque temps; en décembre 1939, des scènes du spectacle sont reprises dans un programme filmé pour les troupes au Cambridge Theatre, signe très concret du passage du divertissement commercial à l’entertainment de guerre.
Au début des années 1940, on le retrouve à Plymouth, où son rôle d’Entertainments Officer lui permet de mettre son réseau théâtral au service des marins: il fait venir des artistes à Plymouth et Devonport, organise des prestations et transpose son savoir-faire de compositeur dans un cadre désormais militaire. Ces années le montrent donc moins comme homme de premières londoniennes que comme musicien mobilisé au service du moral des forces.
Cette réorientation n’efface pas la musique. Le 28 décembre 1941, Ellis apparaît au Royal Albert Hall lors d’un grand concert au profit du King George’s Fund for Sailors; Evelyn Laye y interprète sa chanson My Heart is With a Convoy, avec Ellis lui-même au piano, dans un programme dont la seconde partie est diffusée par la BBC. Sa présence dans les structures navales du Devon est encore attestée en 1943, signe que cette phase relève bien d’un engagement durable dans le spectacle de guerre plutôt que d’un simple intermède.





