Ivor Novello: 1929-35 affirmation de l’artiste
2.B) Ivor Novello (1893-1951) (1/5)
Comme nous l’avions vu (), Ivor Novello est né dans un foyer où la musique est presque une seconde langue: avec une mère cantatrice et un environnement baigné de culture, il développe très tôt un sens aigu de la mélodie et de l’effet dramatique. À peine adulte, il rejoint Londres, où il s’insère rapidement dans les milieux artistiques et mondains. La Première Guerre mondiale bouleverse tout: en 1916, sa chanson Keep the Home Fires Burning devient l’hymne sentimental de tout un pays, propulsant le jeune compositeur au rang de figure nationale. Pourtant, ce succès colossal le fige un moment dans l’image d’un auteur de chansons patriotiques, alors qu’il aspire déjà à une carrière plus large.
Dans les années 1920, Novello trouve une nouvelle scène: le cinéma muet. Il y devient l’un des jeunes premiers les plus emblématiques, un symbole glamour du star system britannique. Parallèlement, il écrit, joue, compose, multiplie les collaborations et expérimente des formes théâtrales plus ambitieuses. Mais quelque chose manque encore: une forme dramatique qui lui appartienne vraiment, un espace où son lyrisme, son élégance et son goût pour les récits romantiques puissent s’épanouir sans contrainte.
C’est précisément à l’orée de 1929 que cette recherche s’éclaire. Le cinéma parlant redistribue les cartes, Londres réclame de nouveaux divertissements, et Novello se tourne avec une détermination nouvelle vers le théâtre musical. Les éléments de sa future signature – glamour, opulence, sentiment exalté – sont déjà là; il ne lui reste plus qu’à les organiser pour donner naissance à ce qui deviendra, dans les années 1930, la «Novello touch».
2.B.1) 1929-1935 – Affirmation du compositeur dramatique (1ères grandes revues): trouver sa signature
La fin des années 1920 marque un véritable tournant dans la trajectoire d’Ivor Novello. Le cinéma muet, qui avait fait de lui une vedette glamour, décline rapidement sous la poussée du parlant; Londres, de son côté, entre dans une période de grandes mutations culturelles. Pour Novello, ce contexte agit comme un révélateur: il ressent plus intensément le besoin de retrouver la scène, cet espace vivant où il peut à la fois écrire, composer et, surtout, modeler directement l’expérience du public. Le théâtre n’est pas une reconversion, mais un retour à la source, une manière d’unifier les fragments de sa carrière en une identité artistique cohérente.
Dès 1929, il multiplie les projets scéniques et affûte progressivement un style qui deviendra sa marque de fabrique. Il explore des formes variées – revues, comédies, spectacles musicaux à numéros – cherchant la bonne alchimie entre intrigue romanesque, humour britannique et lyrisme mélodique. Les succès ne sont pas encore écrasants, mais ils dessinent déjà une trajectoire ascendante. Novello comprend qu’il ne veut pas seulement écrire des chansons au service d’un spectacle: il veut construire des univers complets, orchestrés autour du rêve, de la séduction et d’un sentimentalisme assumé. Cette ambition dramatique grandissante annonce les grandes fresques romantiques à venir.
Ces années voient aussi l’émergence de son personnage scénique, ce héros élégant et légèrement mélancolique qu’il incarne souvent lui-même. Le public y trouve un miroir de ses propres aspirations: l’envie d’évasion dans une Angleterre confrontée à la crise économique, mais attachée à une idée de raffinement et de beauté. Novello, instinctivement, comprend que son rôle n’est pas de refléter les difficultés du monde, mais d’offrir une parenthèse lumineuse – un théâtre du rêve qui ne nie rien, mais qui élève.
La collaboration devient un pilier de cette période. Il s’entoure de partenaires fidèles, notamment la grande actrice Zena Dare et plusieurs artistes du West End qui contribueront à la patine Novello des années 1930. Les productions de la première moitié de la décennie affinent progressivement la mécanique: larges ensembles, numéros spectaculaires, mélodies amples, décors somptueux – un théâtre conçu comme une expérience immersive avant l’heure.
À partir de 1933–1934, la mutation est pleinement accomplie : Novello n’est plus seulement un compositeur populaire ni une ancienne vedette du muet reconvertie. Il est devenu un auteur dramatique complet, avec un univers identifiable et une ambition artistique nettement affirmée. Cette période prépare l’explosion de 1935 et l’entrée dans son âge d’or, lorsque Glamorous Night et les grandes opérettes romantiques de Drury Lane inscriront définitivement le «Novello touch» dans l’histoire du musical britannique.
2.B.1.a) 1929 – La bascule silencieuse: quitter l’écran pour retrouver la scène
En 1929, Novello voit s’effriter le monde qui l’a rendu célèbre. Son rôle dans le film muet d’Alfred Hitchcock The Lodger (1927) reste un emblème du cinéma muet, mais l’arrivée du parlant fait basculer la profession. Novello était l’un des acteurs les plus photogéniques du muet britannique : il savait faire parler une silhouette, une pause, un regard. Le parlant introduit une autre exigence : débit, accent, diction enregistrée, naturel du dialogue. Pour lui, ce n’est pas une incapacité — il est parfaitement capable de jouer sur scène — mais une perte d’aura. Le muet avait fait de lui une apparition ; le parlant risque d’en faire un acteur parmi d’autres.
Il faut aussi replacer cela dans son histoire personnelle. Depuis la mue de sa voix vers seize ans, Novello ne chante plus en public ; le Dictionary of Welsh Biography rappelle qu’il avait été soliste à Oxford, mais qu’après la transformation de sa voix, il ne chanta plus publiquement. Cette blessure ancienne pèse encore : le cinéma muet l’avait dispensé de chanter, et même de parler. Le parlant le ramène, d’une autre façon, à la question de la voix.
Il recommence alors à composer pour des revues londoniennes – des titres comme Dark Music circulent déjà – et fréquente de nouveau les coulisses du West End.
Il ne crée rien de majeur cette année, mais il replonge dans le milieu scénique, discutant avec producteurs et artistes, et posant les bases de son retour. L’année est une charnière: il renoue avec sa vocation première, celle d’un créateur dramatique qui veut parler au public directement, sans écran.
2.B.1.b) 1930 – L’année du laboratoire: essais scéniques et premières reconstructions
En 1930, Novello recommence à toucher la scène du bout des doigts. Il reprend ou réadapte Symphony in Two Flats et The Rat – œuvres plus anciennes, écrites avec Constance Collier, dans lesquelles il joue parfois pour relancer l’intérêt. Ces reprises lui permettent de retrouver le rythme du théâtre: gestion d’une troupe, direction d’acteurs, ajustements de texte…
Parallèlement, il fournit plusieurs chansons à des revues, un terrain d’essai important. Certaines œuvres sont mineures, mais elles révèlent l’évolution de son écriture: au lieu de simples «numéros» indépendants, il compose des chansons qui racontent une émotion, presque déjà une scène dramatique condensée. Il travaille par exemple sur une chanson lente destinée à un comédien de music-hall, qu’il remanie trois fois pour obtenir le chemin émotionnel exact recherché.
Ce sont des brouillons de ce que deviendra son futur style, une véritable dramaturgie musicale. Un très bon exemple est la revue Charlot’s Masquerade () qui est aujourd’hui virtuellement oubliée mais pour laquelle Ivor Novello a fourni du matériel.
2.B.1.c) 1931 – Un auteur se stabilise: la scène devient son terrain naturel
Fon 1930, Novello emmène The Truth Game à Broadway. La production new-yorkaise ouvre le 27 décembre 1930 à l’Ethel Barrymore Theatre, où elle tient 107 représentations jusqu’en mars 1931 ; Novello y est à la fois auteur et interprète du rôle de Max Clement. Ce n’est pas seulement une reprise opportuniste: il y retravaille le texte, y ajoute des inflexions plus romantiques, et teste une forme de « mise en récit musicale » qui deviendra cruciale. Il compose également de nouvelles chansons, dont une première version de Someday My Heart Will Awake, encore loin de la forme qu’elle prendra dans son futur Glamorous Night (), mais déjà porteuse de ce lyrisme expansif qui deviendra sa marque.
On voit cette année-là un glissement subtil mais important: dans les journaux spécialisés, Novello cesse d’être présenté comme un «acteur de charme» et devient «auteur dramatique». Sa collaboration avec Zena Dare s’intensifie également: elle participe à des lectures, l’aide à calibrer les personnages féminins, et devient une sorte de baromètre sensible de son univers romantique.
Ce succès américain attire l’attention des studios hollywoodiens. L’appel d’Hollywood semble logique. Novello est beau, célèbre, élégant, déjà reconnu comme auteur; sur le papier, il a tout pour devenir une figure transatlantique. Mais dans la pratique, l’expérience est décevante. Les studios américains ne savent pas vraiment quoi faire de lui. Il est trop britannique, trop raffiné, trop « West End » peut-être, pour entrer facilement dans les catégories hollywoodiennes du début des années 1930.
Le San Francisco Silent Film Festival résume assez cruellement cette période: au début des années 1930, Novello tente une seconde percée à Hollywood avec un contrat de deux ans chez MGM, mais les studios le jugent trop anglais pour être une grande vedette masculine américaine et le cantonnent surtout à des travaux d’écriture ou de retouche de scénarios.
Il apparaît dans Once a Lady en 1931, face à Ruth Chatterton, mais sans réussir à s’imposer durablement dans le cinéma américain. Il travaille surtout comme scénariste ou « script doctor ». Il écrit le scénario de But the Flesh Is Weak en 1932, film tiré de sa pièce The Truth Game, et il est également crédité pour le dialogue de Tarzan the Ape Man, le film MGM qui lance Johnny Weissmuller dans le rôle de Tarzan. C’est un épisode presque ironique : l’un des maîtres du dialogue mondain britannique se retrouve à travailler sur un film dont la postérité populaire résumera souvent le langage à « Tarzan/Jane ». Le raccourci est injuste, mais il est délicieux — et, avouons-le, un peu cruel.
Cette parenthèse hollywoodienne lui apprend surtout une chose: il ne veut pas dépendre d’une industrie qui l’utilise mal. À Londres, il peut écrire, jouer, produire, façonner son public. À Hollywood, il n’est qu’un élément dans une machine. Pour un artiste aussi soucieux de contrôler son image, la différence est énorme.
2.B.1.d) 1932 – Le renforcement du compositeur: vers une opérette modernisée
En 1932, Novello revient nettement vers Londres et vers la scène.
Il fait aussi encore un peu de cinéma: il joue dans le remake parlant de The Lodger, réalisé par Maurice Elvey, reprenant le type de rôle qui l’avait rendu célèbre chez Hitchcock en 1927. Mais la magie du muet n’est plus tout à fait là. Le film sera connu aux États-Unis sous le titre The Phantom Fiend; plusieurs sources le décrivent comme le premier remake sonore du classique hitchcockien, avec Novello de nouveau en mystérieux locataire.
En 1932, l’accent se déplace clairement vers la musique. Novello écrit pour plusieurs artistes, dont des chanteuses de renom qui apprécient son style noble, mélodique, plus proche de l’opérette que de la revue. Il travaille notamment sur une première ébauche de Love Is My Reason, une chanson qui connaîtra plusieurs versions avant d’entrer triomphalement dans Glamorous Night ().
Il tente aussi de structurer des œuvres dramatiques plus larges: un projet de comédie musicale sentimentale situé dans une Europe imaginaire, une histoire de danseuse gitane, ou encore une intrigue maritime qui deviendra, quelques années plus tard en 1937, Crest of the Wave (). Ces projets ne voient pas encore le jour, mais leur trace permet de constater que Novello explore déjà les ressorts de son futur langage: royaumes lointains, identités cachées, romances impossibles, et surtout un mélange assumé de glamour et d’émotion pure.
Le West End, qui se remet de la crise, se montre de plus en plus réceptif à cette esthétique. Quoi qu’il en soit, 1932 est une année décisive: Novello multiplie les écritures (et créations) théâtrales, même si elles ne sont pas encore musicales.
L’une de ses pièces les plus importantes de cette phase est I Lived with You. La pièce est créée le 23 mars 1932 au Prince of Wales Theatre et sera un grand succès avec 120 représentations. Elle sera adaptée au cinéma en 1933. Le sujet est typiquement novellien, mais sous une forme comique : un prince russe sans le sou, Felix Lenieff, rencontre une jeune vendeuse cockney et s’installe chez sa famille modeste de Fulham, bouleversant joyeusement leur quotidien. L’adaptation cinématographique de 1933, réalisée par Maurice Elvey, reprend Novello dans le rôle du prince et associe Ursula Jeans, Ida Lupino et Jack Hawkins.
Cette intrigue est révélatrice : Novello oppose un personnage aristocratique, étranger, presque irréel, à un milieu britannique populaire et domestique. On retrouve déjà un motif qui deviendra fondamental dans ses musicals : l’intrusion du rêve dans un monde ordinaire. Sauf qu’ici, le rêve ne prend pas encore la forme d’un royaume d’opérette ou d’un bal à Drury Lane ; il entre simplement par la porte d’une maison de Fulham, avec un prince ruiné et un peu de charme slave dans les poches.
Il faut aussi citer une autre pièce de Novello en 1932, Party, une comédie de coulisses et de société. Elle met en scène une réception londonienne – une sorte de soirée mondaine – où gravitent des artistes, des comédiens, des gens du monde du spectacle. Au centre, on trouve une actrice et son ancien amant, désormais marié – ce qui crée un triangle amoureux et un sous-texte sentimentalo-romantique. Dans ce sens, la pièce apparaît comme un portrait — ironique ou bienveillant — d’un microcosme londonien. La pièce est un succès et sera même jouée à Broadway sous le titre A Party en 1933.
2.B.1.e) 1933 – L’année de l’hyperactivité dramatique
L’année 1933 est presque vertigineuse. Novello écrit, joue, adapte, voit certaines œuvres circuler à Londres et à Broadway, tout en restant présent au cinéma. C’est l’année où l’on comprend qu’il est devenu un auteur dramatique professionnel à plein régime et c’est véritablement la première année où il se met vraiment à écrire «en grand». Du côté musical, il prépare des chansons comme Fold Your Wings ou The Wings of Sleep, qui témoignent d’une recherche mélodique très aboutie – envolées, modulations élégantes, refrains lyriques. Enfin, il entame également les premières discussions sérieuses avec des producteurs de grands théâtres. L’idée d’un spectacle romanesque à vaste décor se précise. Il a même déjà esquissé une intrigue où un jeune homme se retrouve plongé dans une cour royale imaginaire – écho direct de ce que deviendra Glamorous Night (). Cette année, il donne dans des salons privés des versions piano-voix de ses nouvelles compositions. Les auditeurs, souvent issus de la haute société londonienne, réagissent avec un enthousiasme qui conforte Novello dans sa voie. On parle alors de lui comme d’un «rénovateur potentiel du musical britannique», capable de conjuguer tradition d’opérette et modernité narrative.
En ce qui concerne le théâtre, sa production va être prolifique.
5 janvier 1933 – Fresh Fields () 🇬🇧 La grande réussite théâtrale de l’année est Fresh Fields, comédie créée au Criterion Theatre. La production londonienne est attestée du 5 janvier 1933 au 17 février 1934, soit une longue exploitation de 465 représentations.
L’intrigue repose sur une confrontation sociale très efficace : deux sœurs aristocrates héritent d’une demeure de Belgravia mais n’ont pas les moyens de l’entretenir; une famille australienne riche mais peu mondaine vient s’y installer comme pensionnaire, provoquant heurts de classe, maladresses, snobismes croisés et rapprochements sentimentaux.
Fresh Fields est une pièce importante car elle montre Novello observateur social. Il se moque des nouveaux riches australiens, mais aussi de l’aristocratie anglaise appauvrie. Une critique australienne de 1934 notait d’ailleurs que la satire ne visait pas uniquement les Australiens : Novello donnait aussi aux personnages anglais des traits assez peu flatteurs.
Le cœur de la pièce Fresh Fields () repose donc sur le choc des mondes – l’aristocratie britannique appauvrie face à la bourgeoisie coloniale australienne flamboyante (et stéréotypée). L’histoire met en scène deux sœurs aristocratiques, héritières d’un vieux manoir à Belgravia, mais presque ruinées – elles peinent à entretenir leur demeure. Pour sauver les meubles (littéralement), l’une des sœurs – Lady Mary – décide d’accueillir une famille australienne récemment débarquée à Londres: les Pidgeon, composés d’une mère, d’une «débutante» (jeune fille de société) et d’un oncle.
L’idée est que les Australiens, avec leurs moyens, puissent aider à financer l’entretien de la maison. Mais leurs manières – jugées grossières, leur accent (au moins dans la représentation), leur insolence supposée – provoquent le ridicule, le décalage social, les quiproquos. L’humour vient beaucoup de ce contraste – la pudeur, la retenue et le «bon ton» britannique face aux excès et à la spontanéité perçue (peut-être caricaturale) des «colonials».
Parmi les comédiens de l’original figuraient notamment Lilian Braithwaite, Minnie Rayner, Fred Groves, et Martita Hunt. La pièce a soulevé – à l’époque – des critiques quant à sa représentation parfois «crue» (voire caricaturale) des Australiens. Certains journaux australiens se sont dits choqués par cette caricature « coloniale ». Pourtant, le public londonien l’a visiblement adoptée.
18 janvier 1933 – Flies in the Sun 🇬🇧 Deux semaines plus tard, une autre pièce est créée, Flies in the Sun, au Playhouse pour 76 représentations avec Gladys Cooper et la jeune Dorothy Hyson, à qui Novello confie un rôle de ‘fille de Gladys Cooper’. L’œuvre appartient clairement à cette veine dramatique plus sombre où Novello explore les tensions familiales, les réputations sociales et les apparences morales.
Flies in the Sun () se déroule dans un milieu aristocratique anglais, un espace que Novello connaît bien et qu’il utilise alors souvent comme décor – salons élégants, vie mondaine, secrets qui affleurent sous le vernis. Le titre – « mouches au soleil » – renvoie à l’idée d’êtres qui se débattent dans un espace lumineux mais sans pouvoir échapper à leur condition morale ou psychologique. C’est une métaphore de la fragilité humaine exposée.
L’action tourne autour d’une famille aristocratique en déclin. Une maison de campagne anglaise accueille plusieurs membres d’une famille dont la respectabilité repose davantage sur les apparences que sur la solidité morale. La pièce plante le décor: hôtes et invités évoluent dans une atmosphère apparemment tranquille, mais sous la surface s’accumulent les tensions.
L’arrivée d’un personnage extérieur déclenche le dévoilement d’un événement secret du passé. Ce secret menace la réputation du clan. À mesure que les révélations s’enchaînent, chaque personnage est forcé de reconnaître ce qu’il est réellement – d’où le titre: exposés au « soleil » de la vérité, ils perdent leur masque.
La pièce met en lumière la respectabilité comme façade, la difficulté à affronter les conséquences de ses actes et le prix émotionnel du mensonge. Ce sont des thématiques inhabituelles pour Novello, plus connu pour son romantisme musical, mais qu’il explore dans plusieurs œuvres de la période (Full House (), Murder in Mayfair ()).
14 juin 1933 – Proscenium 🇬🇧 La même année, Novello propose Proscenium, créé au Globe Theatre le 14 juin 1933. Ce sera une fois encore un succès avec 227 représentations. C’est une œuvre très intéressante parce qu’elle parle du théâtre lui-même. Novello y joue Gray, face à Fay Compton dans le rôle de Norma; une image de The Play Pictorial résume une scène-clé où Norma comprend qu’elle est désormais trop âgée pour jouer Juliette.
Dans Proscenium, Novello touche à un thème très personnel : que devient une star quand le rôle que le public attend d’elle ne correspond plus à son âge, à son être réel, à sa vie ? C’est une question qui le concerne directement. Lui-même est encore admiré comme “matinee idol”, mais il sait que cette image est fragile. Le théâtre devient alors un miroir : les personnages jouent des rôles sur scène, mais aussi dans la société.
C’est l’une de ses pièces les plus « méta-théâtrales », jouant joyeusement – puis dramatiquement – avec l’idée que nous portons tous un masque, et que le théâtre n’est peut-être qu’une version plus honnête de la vie quotidienne. L’action se déroule dans un salon aristocratique transformé en une sorte de « scène miniature » où un groupe de personnages – mondains, actrices, hommes d’affaires, héritiers – se retrouve pour une soirée qui prend des allures de répétition générale. On y joue, on improvise, on se confie… mais surtout: on joue un rôle.
Au cœur du récit se trouve une actrice célèbre, aujourd’hui au sommet de sa maturité mais sur le déclin, que l’on dit «trop grande pour les pièces que l’époque réclame». Elle refuse de quitter la scène – littéralement et symboliquement – et vit dans un univers où la frontière entre fiction et réalité s’efface. Son dilemme est très clair: continuer à jouer, coûte que coûte, ou accepter que la vie réelle ne lui offre pas le même rôle que le public lui avait attribué.
Proscenium () pose une question fondamentale: le théâtre est-il une protection ou une prison? Novello, qui connaît lui-même la pression du statut de star, écrit un texte étonnamment introspectif.
8 novembre 1933 – Sunshine Sisters 🇬🇧 Toujours en 1933, il écrit Sunshine Sisters, œuvre beaucoup moins connue (21 représentations à la création) et beaucoup moins documentée. Elle est créée au Queen’s Theatre le 8 novembre 1933. Certaines notices la décrivent comme une sorte de « musical comedy without music », formule assez savoureuse : une comédie qui a le rythme, les types humains et le ton du musical, mais sans partition continue.
La pièce met en scène deux sœurs, anciennes vedettes de music-hall (ou de spectacles populaires), autrefois connues sous un nom de scène commun: les « Sunshine Sisters ». Elles ont connu le succès et ont vécu sous les projecteurs… Mais les deux femmes n’ont pas vécu la fin de leur carrière de la même façon: l’une reste attachée au passé, à la scène, à l’illusion du retour; l’autre a tenté de se reconstruire dans une vie plus stable, plus discrète. La pièce repose beaucoup sur leurs dialogues, pleins de tendresse, de rancœurs anciennes et de souvenirs partagés.
Un événement extérieur ravive l’idée d’un come-back. Ce retour possible agit comme un révélateur. Qu’est-ce qui les liait vraiment? Étaient-elles sœurs avant d’être artistes, ou artistes avant d’être sœurs? La pièce ne parle pas tant du spectacle que de ce qui arrive après, quand les projecteurs s’éteignent, quand le public a oublié, quand il faut vivre sans le regard des autres. C’est une pièce douce-amère, parfois drôle, parfois mélancolique.
Signalons quand-même qu’avec cette pièce, Ivor Novello totalisait 3 pièces à l’affiche au même moment dans le West End!
Et ce n’est pas tout…
23 août 1933 – A Party 🇺🇸 La version américaine de Party, ouvre à Broadway le 23 août 1933 au Playhouse Theatre et tient l’affiche seulement 45 représentations. L’action se déroule lors d’une fête en studio après une première mondaine, ce qui place l’œuvre dans le monde des acteurs, des mondains et de la célébrité théâtrale.
La réception américaine est mitigée. The New Yorker reproche à A Party d’être une satire sociale légère, très proche de l’univers de Coward, mais assez mince sur le plan de l’intrigue. Ce jugement est utile : il montre que Novello est alors perçu comme un rival ou cousin de Noël Coward, mais sans la même acidité, ni le même tranchant comique.
Et enfin, au cinéma…
Au cinéma – anglais cette fois – il reste actif en 1933. Il joue dans I Lived with You et dans Sleeping Car, comédie romantique située dans l’univers international et élégant de l’Orient-Express. Dans Sleeping Car, il interprète Gaston, employé français de wagon-lit, face à Madeleine Carroll. Là encore : Europe, déplacements, séduction, identités sociales mouvantes — on est déjà dans un imaginaire que les musicals amplifieront bientôt.
2.B.1.f) 1934 – Derniers films, dernier détour policier, et bascule vers le grand musical
En 1934, Novello achève pratiquement sa carrière cinématographique avec Autumn Crocus, film réalisé par Basil Dean d’après la pièce de Dodie Smith. Il y joue Andreas Steiner, aubergiste tyrolien, face à Fay Compton. Le film est généralement présenté comme sa dernière apparition au cinéma.
Ce choix de quitter le cinéma est capital. Novello n’est pas un acteur oublié cherchant une issue de secours ; il se retire alors qu’il a encore une valeur de vedette. Mais il comprend que le théâtre lui permet davantage : il peut y écrire le monde qu’il veut habiter. Le cinéma parlant l’oblige à entrer dans des récits d’autrui ; la scène lui permettra de redevenir souverain.
5 septembre 1934 – Murder in Mayfair Il faudra attendre le mois de septembre pour voir la création d’une nouvelle pièce d’Ivor Novello. Il écrit et joue dans Murder in Mayfair, présenté au Globe Theatre pour 163 représentations. C’est une pièce policière mondaine, avec Novello face à Fay Compton.
Murder in Mayfair est intéressant parce qu’il appartient à une veine très différente du futur Novello musical : enquête, crime, soupçon, atmosphère de salon vénéneux. Le titre dit déjà beaucoup: le meurtre n’est pas dans un bas-fond, mais dans le cœur du monde élégant. Ce déplacement est typiquement novellien : derrière la façade du raffinement, il y a toujours un secret, une faute, une passion ou une menace.
L’année semble plus calme, mais il travaille sur un énorme projet… Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.
2.B.1.g) La question de la voix pendant cette période
Le problème de voix de Novello, hérité de l’adolescence, continue d’agir en profondeur. Il ne chante pas ses rôles ; il les joue. Il n’est pas, et ne sera jamais, un ténor de musical à la manière de certaines vedettes d’opérette. Lorsqu’il créera ses grands spectacles, il se réservera souvent des rôles parlés ou semi-parlés, laissant les grands envols vocaux à d’autres interprètes.
Cette particularité explique beaucoup de choses. Novello compose pour des voix idéales, souvent féminines, parfois héroïques, parfois nostalgiques. Il écrit ce qu’il ne peut plus chanter. Il imagine des chansons comme des prolongements émotionnels de la scène, mais il place son propre personnage au centre autrement : par la présence, le regard, le port, l’autorité dramatique. Son théâtre musical futur sera donc construit autour d’un paradoxe magnifique : un compositeur de mélodies chantables par tous, mais rarement par lui-même.
2.B.1.h) Ce que les pièces de 1932–1934 lui apprennent
Les pièces de cette période sont parfois mineures prises une par une, mais collectivement elles sont fondamentales. I Lived with You lui apprend à introduire le rêve aristocratique dans un cadre quotidien. Fresh Fields lui apprend la mécanique de la comédie sociale et du choc des classes. Proscenium lui permet d’analyser la célébrité, le vieillissement et le masque théâtral. Sunshine Sisters explore la nostalgie du spectacle. Flies in the Sun et Murder in Mayfair travaillent des zones plus sombres : culpabilité, secret, menace, respectabilité fissurée.
Tout cela reviendra dans les musicals, mais transfiguré. Dans Glamorous Night, les secrets deviendront romanesques, les différences de classe deviendront royales, les salons deviendront palais, et les frustrations privées deviendront grands airs. En somme, entre 1929 et 1934, Novello apprend à construire la charpente ; en 1935, il ajoutera les lustres, les escaliers, les robes, les valses et le clair de lune réglementaire.
2.B.1.i) Conclusion : une période moins brillante, mais décisive
Cette période allant de 1929 à 1935 est un vrai pont entre le Novello du muet et le Novello de Drury Lane (période suivante). C’est une période de déplacement: du cinéma vers la scène, de l’image silencieuse vers le dialogue, de la vedette romantique vers l’auteur complet.
En 1934, lorsqu’il abandonne pratiquement le cinéma après Autumn Crocus, Novello n’est pas en recul : il se recentre. Il sait désormais que son royaume n’est ni Hollywood, ni même vraiment le cinéma britannique. Son royaume sera le théâtre musical londonien — mais un théâtre musical nourri par dix années de cinéma, de comédie, de mélodrame, de mondanité, de secrets et de rôles écrits sur mesure.
À partir de là, Glamorous Night (voir chapitre suivant) n’apparaît plus comme un miracle soudain en 1935, mais comme l’aboutissement logique de tout ce laboratoire. Le Novello compositeur revient, oui — mais avec l’expérience du dramaturge, la discipline de l’acteur, et la maîtrise d’un homme qui a compris que le public ne vient pas seulement entendre une partition : il vient entrer dans un monde.



