Ivor Novello: sa vie privée
2.B) Ivor Novello (1893-1951) (suite) (3/5)
2.B.3) Disgression: la vie privée d’Ivor Novello
Une disgression? Oui — et c’est même indispensable si l’on veut comprendre Novello autrement que comme une simple machine à valses et à escaliers monumentaux. Sa vie privée éclaire énormément son œuvre : son goût du secret, des identités masquées, des amours impossibles, des mondes parallèles, et cette façon très particulière de mettre le romantisme en scène sans jamais être tout à fait réaliste.
2.B.3.a) Bobbie Andrews : le compagnon de toute une vie
Le personnage central de la vie privée de Novello est Robert « Bobbie » Andrews, acteur britannique né en 1895 et mort en 1976. Les sources situent leur rencontre vers 1916 ou 1917. Ce léger flottement de date n’est pas très grave : l’essentiel est qu’Andrews devient très vite le compagnon durable de Novello.
Le Dictionary of Welsh Biography est très clair : Novello était homosexuel, et Bobbie Andrews fut son partenaire pendant environ 35 ans. Leur relation dure jusqu’à la mort de Novello en 1951. Il ne s’agit donc pas d’une liaison passagère, mais bien du noyau affectif stable de sa vie adulte.
Bobbie Andrews n’est pas seulement « l’homme de l’ombre ». Il appartient lui-même au monde du théâtre, joue dans plusieurs productions, fréquente les mêmes cercles, et accompagne Novello dans cette vie où la frontière entre privé, professionnel et mondain est constamment poreuse. Plus tard, il apparaît encore dans l’univers scénique de Novello : par exemple, la distribution de King’s Rhapsody inclut Bobbie Andrews aux côtés de Novello, Phyllis Dare, Zena Dare et Olive Gilbert.
2.B.3.b) Une homosexualité connue, mais socialement codée
Il faut replacer leur relation dans le contexte britannique de l’époque. Avant 1967, les relations homosexuelles masculines restent pénalement réprimées en Angleterre et au pays de Galles ; le Sexual Offences Act 1967 ne dépénalisera que certains actes privés entre hommes adultes consentants de plus de 21 ans, et encore de manière très limitée.
Cela signifie que Novello ne pouvait pas vivre publiquement sa relation comme un couple le ferait aujourd’hui. Dans les milieux théâtraux, son homosexualité était largement connue — parfois décrite comme un « secret ouvert » — mais elle devait rester enveloppée de conventions, de silence élégant, de sous-entendus. Autrement dit : le West End savait, mais la façade publique ne disait pas. Le Welsh National Opera résume bien cette situation en parlant d’une homosexualité « open secret » et d’un partenariat de trente-cinq ans avec Bobbie Andrews.
C’est ici que Novello devient fascinant : sur scène, il incarne souvent le grand héros romantique aimé des femmes ; dans la vie, son équilibre affectif repose sur un compagnon masculin durable. Ce n’est pas une contradiction morale, mais une adaptation aux contraintes d’une société où le théâtre pouvait tolérer beaucoup de choses à condition qu’elles restent joliment voilées. Le rideau rouge, décidément, ne servait pas qu’aux changements de décor.
2.B.3.c) Aldwych: « The Flat », centre nerveux de sa vie londonienne
L’un des lieux majeurs de sa vie privée est son appartement de 11 Aldwych, situé au-dessus du Strand Theatre — devenu plus tard le Novello Theatre. Novello s’y installe avec sa mère en 1913, et cet appartement restera son domicile londonien jusqu’à sa mort. English Heritage précise qu’il y meurt en 1951, à cinquante-huit ans, en présence de Bobbie Andrews.
Cet appartement, connu dans le milieu théâtral sous le nom de The Flat, devient une sorte de salon permanent. Novello y reçoit acteurs, chanteurs, compositeurs, aristocrates, écrivains et amis. English Heritage insiste sur son hospitalité légendaire : fêtes, charades, musique, performances improvisées, invités tirés vers le piano.
Bref, une soirée chez Novello semblait rarement se terminer par « allez, un petit thé et au lit ». Parmi les noms conservés dans ses livres d’or figurent notamment Douglas Fairbanks Jr., Paul Robeson et Vivien Leigh.
Ce lieu est important pour comprendre son œuvre : Novello vit dans un théâtre permanent. Son appartement n’est pas seulement un intérieur privé ; c’est une extension du West End, un lieu où les rôles sociaux se rejouent, où chacun performe un peu son personnage. Cela éclaire des pièces comme Proscenium, mais aussi ses musicals, où la vie privée est toujours transformée en cérémonie, en rituel, en spectacle.
2.B.3.d) Redroofs : la maison de campagne comme scène privée
L’autre grand lieu intime est Redroofs, sa maison de Littlewick Green, près de Maidenhead. Il l’achète grâce aux revenus de sa carrière cinématographique et la rebaptise lui-même. Le Royal Borough of Windsor and Maidenhead rappelle que Novello achète cette propriété, alors appelée Munro Lodge, et la renomme Redroofs.
Redroofs devient célèbre pour ses fêtes. Maidenhead Heritage note que la maison acquiert une réputation presque mythique dans le monde du spectacle, avec un cercle social où l’on trouve notamment Laurence Olivier et Noël Coward. English Heritage confirme cette réputation d’hospitalité, à la fois à Londres et à Redroofs.
Redroofs joue un rôle très particulier : c’est un refuge, mais aussi une scène. C’est l’endroit où Novello peut vivre plus librement, entouré de son cercle, dans une atmosphère où l’art, l’amitié, le désir, la musique et le jeu social se mélangent. On comprend mieux, dès lors, pourquoi ses œuvres aiment tant les lieux clos et luxueux : palais, villas, salons, théâtres, maisons de campagne. Chez Novello, le décor est presque toujours une forme de vie.
2.B.3.e) Bobbie Andrews et Noël Coward : un réseau théâtral homosexuel
Bobbie Andrews joue aussi un rôle de passeur dans le monde artistique de Novello. Plusieurs notices indiquent qu’Andrews a contribué à introduire Novello au jeune Noël Coward, qui admirait beaucoup son glamour. Cette relation Coward-Novello est complexe : admiration, rivalité, proximité de milieu, différences de style. Novello est plus lyrique, plus sentimental ; Coward est plus acide, plus moderne, plus brillant de surface. Mais ils appartiennent au même monde de sophistication théâtrale, où l’homosexualité est à la fois visible pour les initiés et codée pour le public.
Il ne faut pas imaginer un monde clandestin uniquement triste ou réprimé. Il y avait bien sûr danger légal et pression sociale, mais aussi des réseaux, des complicités, des maisons-refuges, des fêtes, des fidélités, des rivalités. Novello et Andrews vivent au cœur de cette société théâtrale où l’on peut exister autrement — à condition de maîtriser parfaitement les apparences.
2.B.3.f) Des liaisons, mais un centre affectif stable
Novello n’était probablement pas un modèle de stricte domesticité conjugale — la chose est dite avec toute la délicatesse nécessaire, et un léger sourire en coin. Plusieurs sources évoquent des liaisons, dont une brève relation avec le poète Siegfried Sassoon au début des années 1920. L’historien de cinéma et la critique autour du film Benediction ont beaucoup remis cette dimension en lumière, et des biographies de Sassoon évoquent Novello comme une figure séduisante, très courtisée, voire volontiers papillonnante.
Mais il faut distinguer les liaisons et la structure affective. Les liaisons appartiennent à la légende mondaine ; Bobbie Andrews, lui, appartient à la durée. C’est lui qui reste le compagnon, le témoin, le partenaire de vie. C’est aussi lui qui est présent à la fin. English Heritage précise que Novello meurt dans son appartement d’Aldwych en présence de Bobbie Andrews.
2.B.3.g) Ce que cette vie privée change dans la lecture de son œuvre
La vie privée de Novello ne doit pas être plaquée lourdement sur chaque chanson — personne n’a envie de transformer I Can Give You the Starlight en procès-verbal psychosexuel, merci bien. Mais elle aide à comprendre certains motifs récurrents.
D’abord, il y a chez lui une obsession des amours impossibles. Ses musicals sont remplis d’élans sentimentaux qui ne peuvent pas s’accomplir simplement : différence de rang, devoir dynastique, sacrifice, secret, renoncement. Dans Glamorous Night, l’amour est contrarié par la politique et le devoir royal ; dans The Dancing Years, il est broyé par le temps, les choix sociaux et l’histoire européenne. Cette dramaturgie du désir empêché résonne forcément avec une vie affective vécue sous contrainte sociale.
Ensuite, il y a l’importance des mondes parallèles. Novello crée des royaumes imaginaires, des salons fermés, des maisons-refuges, des théâtres dans le théâtre. Sa vie réelle fonctionne aussi ainsi : l’espace public d’un côté, les cercles intimes de l’autre ; l’image du héros romantique d’un côté, le compagnon masculin de l’autre ; la façade mondaine d’un côté, les vérités privées de l’autre.
Enfin, son rapport à la scène est profondément lié à l’identité. Novello sait que chacun joue un rôle : l’aristocrate, l’amant, la diva, le compositeur, le gentleman, l’ami spirituel, le « matinee idol ». Cette conscience du masque nourrit ses pièces parlées autant que ses musicals. Il ne se contente pas d’écrire du glamour : il sait que le glamour est une construction, presque une armure.



