Chapitre 4 – 1927-1943 : Difficultés
De "Show Boat" à "Oklahoma!"

Années ’30: cinéma parlant et industrie du refrain

4 ▸ 1927➙1943 – Entre crise et mutation
F▸Les musicals en Europe dans les années ’30
🇫🇷 Troisième partie: la particularité française 🇫🇷
3) Années ’30: Les 2 grammaires du spectacle musical français : revue et opérette 🇫🇷

3.C) Années ’30: cinéma parlant et industrie du refrain

Après la revue, l’opérette et les formes régionales, le spectacle musical français ne reste pas enfermé dans les salles. Dans les années 1930, il circule de plus en plus par d’autres supports : le cinéma parlant donne un visage aux chansons, le disque fixe les voix, la radio diffuse les refrains, les partitions les font entrer dans les salons. C’est là que se joue une part essentielle de la modernité française : non pas dans la construction d’un musical scénique intégré, mais dans la circulation médiatique de la chanson.

3.C.1) Le cinéma qui chante : René Clair et l’absorption du musical par l’écran

Après la revue, l’opérette parisienne, L’Auberge du Cheval Blanc et l’opérette marseillaise, il faut ouvrir une autre porte, bien loin de la scène: sur un écran.

Car dans la France des années ’30, une partie essentielle du spectacle musical passe au cinéma. Ce n’est pas seulement une question de concurrence entre salles de théâtre et salles obscures. C’est plus profond. Le cinéma parlant transforme la manière même dont la musique circule. Il capte les voix, fixe les refrains, agrandit les vedettes, transporte les accents, installe les chansons dans des décors mobiles. Il devient une sorte de music-hall national, capable de faire voyager un numéro beaucoup plus vite qu’une tournée théâtrale.

Il faut donc éviter une idée trop simple: la scène française n’aurait pas produit de musical moderne parce qu’elle aurait manqué d’imagination. En réalité, une partie de cette imagination s’est déplacée vers l’écran. Là où Broadway concentre progressivement l’énergie musicale dans le théâtre, la France laisse cette énergie circuler entre revue, opérette, chanson, disque, radio et cinéma. Le parlant ne vient pas seulement ajouter du son au film; il absorbe tout un monde de voix et de refrains.

Le cinéma muet avait déjà une dimension musicale. Dans les salles, il était accompagné par un piano, un orchestre, parfois des effets sonores, parfois même des commentaires. Mais avec le parlant, quelque chose change radicalement : la voix de l’artiste devient reproductible. Ce n’est plus seulement l’image de Maurice Chevalier, de Joséphine Baker, d’Albert Préjean ou de Damia que le public peut retrouver; c’est leur timbre, leur accent, leur respiration, leur façon de dire et de chanter. Le cinéma ne montre plus seulement des corps: il conserve des présences.

Cette transformation est capitale pour le spectacle musical français. La France des années ’30 est un pays de chansons. Or le cinéma parlant offre à la chanson un nouvel espace. Une chanson de film peut naître dans une intrigue, puis se détacher du film, passer au disque, à la radio, à la partition, au cabaret. Le film devient ainsi un tremplin. On va voir une histoire, mais on en ressort avec un refrain. Et parfois, soyons honnêtes, le refrain a beaucoup plus de mémoire que l’histoire.

C’est ici que le cinéma français se distingue du musical américain. Le musical hollywoodien tend à organiser le film autour de grands numéros chantés et dansés, souvent spectaculaires, souvent chorégraphiés comme des mondes autonomes. En France, la chanson entre plus discrètement, plus naturellement, presque par la fenêtre. Elle vient d’un chanteur des rues, d’un café, d’un cabaret, d’un music-hall, d’un poste de radio, d’une fête populaire, d’une scène d’opérette filmée. Elle est souvent justifiée par le décor social. On ne chante pas toujours parce que le film devient musical; on chante parce que, dans ce monde-là, quelqu’un chante déjà.

Ce point est essentiel. Le cinéma français des années 1930 ne construit pas forcément de grands « musicals » au sens strict. Il construit plutôt des films où la chanson devient un mode d’apparition, de commentaire, de souvenir. Elle peut ouvrir le film, présenter un quartier, résumer une situation, créer une atmosphère, installer une vedette. Elle n’est pas toujours intégrée à une dramaturgie continue, mais elle donne au film son parfum. C’est une logique très proche de celle que l’on a déjà observée sur scène : le refrain circule plus facilement que la structure.

René Clair (1898-1981)

René Clair est la figure centrale de cette mutation. Il n’est pas le seul cinéaste à faire chanter l’écran, mais il est celui qui comprend le plus tôt que le son ne doit pas simplement enregistrer du théâtre. Le danger du parlant, au départ, est évident: poser une caméra devant des acteurs qui parlent beaucoup, très fort, et appeler cela du cinéma. Clair refuse cette facilité. Il ne veut pas que le son fige l’image. Il veut que le son devienne un outil de mouvement, de poésie, de comédie.

Avec Sous les toits de Paris, en 1930, il invente une manière très française d’entrer dans le film sonore.

Le film ne commence pas par une explication, mais par une chanson qui circule. La caméra descend vers la ville, le spectateur s’approche d’un quartier, d’une rue, d’un chanteur, d’un petit peuple urbain. La chanson-titre n’est pas un numéro isolé: elle relie les personnages, les passants et la salle de cinéma. Elle fait entrer le public dans le film comme un promeneur attiré par une voix.

C’est une idée magnifique: le cinéma parlant ne commence pas par le bavardage, mais par l’écoute.

La chanson crée l’espace. Elle donne une profondeur à la ville. Elle rend Paris sonore avant de le rendre dramatique. Le chanteur des rues n’est pas seulement un personnage ; il est un médiateur entre l’écran et le public. Il invite le spectateur à entrer dans un monde où la musique fait partie de la vie quotidienne.

Sous les toits de Paris n’est pas un musical au sens américain. L’intrigue reste simple, presque mélodramatique : un chanteur, une jeune femme, une rivalité amoureuse, une injustice, un retour. Mais le film montre comment une chanson peut organiser une atmosphère entière. Le Paris du film est largement reconstitué en studio, mais il paraît vivant parce qu’il chante, parce qu’il résonne, parce qu’il laisse entendre des voix derrière les murs, dans les rues, sous les toits. C’est un Paris imaginaire, mais un Paris acoustique.

Avec Le Million, en 1931, Clair va plus loin dans la fantaisie musicale. L’histoire est celle d’un billet de loterie gagnant perdu dans la poche d’un veston qui circule de main en main. C’est mince, mais c’est justement parfait. Ce prétexte permet au film de devenir une course, une danse, une poursuite collective.

La musique ne sert pas seulement à accompagner l’action; elle trans­forme l’action en mou­vement cho­ré­gra­phique. Paris devient un terrain de jeu. Les per­son­nages courent, chantent, se croisent, se cherchent, se trompent. Le hasard a le rythme d’un refrain.

Dans Le Million, le cinéma absorbe clairement des formes de scène: le vaudeville, l’opérette, la revue, l’opéra comique. Mais il ne les filme pas platement. Il les démonte et les remonte avec les moyens du cinéma: montage, déplacement, hors-champ, décalage entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, effets de chœur, surprises sonores. La musique peut venir d’un lieu inattendu, commenter l’action, remplacer le dialogue, transformer une dispute en ballet. Le film montre que le parlant n’est pas condamné à reproduire la scène; il peut inventer sa propre scène.

C’est ce qui rend René Clair si important dans le cadre de ce chapitre. Il ne crée pas un Hollywood-Broadway français. Il crée plutôt un cinéma musical français, fondé sur l’allégement, le détour, le jeu entre image et son. Là où Broadway cherche une grande intégration dramatique, Clair cherche une circulation poétique. La chanson n’est pas toujours là pour approfondir un personnage; elle est là pour créer un monde, relancer le mouvement, produire une ironie, faire glisser la réalité vers la fantaisie.

Cette liberté se retrouve dans À nous la liberté (1931).

Ce film culte n’est pas une comédie musicale au sens classique, mais il utilise la chanson, le rythme et la répétition pour transformer une fable sociale en spectacle. L’usine, les machines, le travail, la liberté, l’amitié: tout cela passe par une stylisation sonore et visuelle. Le monde industriel devient presque une partition. Les gestes se répètent, les corps s’alignent, la musique révèle ce que la mécanique sociale impose aux personnages.

On est très loin des plumes de revue, mais pas si loin de l’idée de tableau: l’image et le rythme organisent ensemble une vision du monde.

Ce film réalisé dans les studios d’Épinay-sur-Seine pour la Tobis, se singularise, avec des séquences sans dialogue où la musique est utilisée de manière incroyablement intelligente.

Première scène du film de René Clair.

La trame du récit repose sur l’amitié (autre thème récurrent chez Clair) entre deux détenus, Louis et Émile, qui réussissent à s’évader; pour le premier, la liberté l’entraîne dans une course au succès, tandis que c’est l’amour qui domine chez le second. Après diverses péripéties, les deux amis se retrouvent: Louis est devenu le patron d’une fabrique de phonographes et Emile est un de ses employés. Louis abandonne alors son entreprise et décide de voyager librement de par le monde avec son ami. A propos de ce film, René Clair déclara:

« C’était l’époque où je me sentais proche de l’extrême-gauche et où je voulais combattre la machine chaque fois qu’elle rend l’homme esclave au lieu de contribuer à son bonheur. Aujourd’hui je crois m’être trompé en utilisant la formule de l’opérette, mais à l’époque je pensais que le chant ferait accepter, plus facilement que le style réaliste, le caractère satirique de l’histoire. »

Avec Clair, donc, le cinéma français trouve une voie singulière: il ne rivalise pas frontalement avec la scène musicale, il la transpose. Il prend à la revue le goût du tableau, à l’opérette la légèreté de situation, à la chanson son pouvoir de mémoire, au music-hall la présence de la vedette, puis il ajoute ce que la scène ne peut pas offrir de la même manière: le montage, le gros plan, le hors-champ sonore, le déplacement rapide dans l’espace.

Mais René Clair n’est qu’un versant du phénomène. Plus largement, le cinéma parlant devient le lieu où se croisent toutes les vedettes du spectacle musical français. Maurice Chevalier, déjà immense vedette de music-hall, trouve dans le cinéma sonore un prolongement naturel de sa personnalité. Son charme repose autant sur sa voix, son sourire, son accent parisien, sa manière d’adresser une chanson que sur son jeu. Le parlant est fait pour lui : il permet de conserver cette adresse directe au public qui était au cœur du music-hall.

Joséphine Baker, elle aussi, passe par l’écran. Ses films ne sont pas de simples captations de revue, mais ils prolongent son image de vedette dans un autre dispositif. Le cinéma lui offre une diffusion nouvelle, tout en reconduisant les ambiguïtés déjà présentes sur scène : fascination, exotisme, désir, modernité, regard colonial. Dans Zouzou ou Princesse Tam Tam, Baker est à la fois actrice, chanteuse, danseuse, icône visuelle. L’écran amplifie son magnétisme, mais il l’inscrit aussi dans des récits qui trahissent les fantasmes de l’époque. Là encore, le cinéma ne résout pas les contradictions du music-hall; il les agrandit.

« Zou Zou » (1934)

Albert Préjean, de son côté, incarne une autre forme de passage entre chanson, théâtre populaire et cinéma. Dans Sous les toits de Paris, il est chanteur de rue ; ailleurs, il devient l’un de ces visages du cinéma chantant, capable de faire exister un personnage par sa voix autant que par son jeu. Le parlant valorise ce type d’interprète : ni chanteur d’opéra, ni pur comédien, mais artiste de présence, capable de porter une chanson comme une scène.

Il faut ajouter les chanteuses réalistes, les voix de cabaret, les artistes populaires qui entrent dans les films avec leur aura déjà constituée. Damia, Fréhel, plus tard Tino Rossi ou Charles Trenet, montrent que le cinéma français ne sépare pas nettement l’acteur et le chanteur. Un film peut être construit autour d’une voix connue. Le public vient parfois chercher moins un personnage qu’une manière de chanter. C’est une autre logique que celle du musical intégré: la vedette précède l’œuvre.

Cette situation explique pourquoi le cinéma français musical est si difficile à classer. Il y a des opérettes filmées, des films à chansons, des revues filmées, des comédies musicales légères, des films de vedettes, des mélodrames chantants, des films réalistes traversés par une chanson. Le genre n’est pas toujours nommé, mais la musique est partout. Le cinéma français chante sans toujours se déclarer « musical ». Il avance masqué — ce qui est très pratique pour un genre qui n’a pas encore envie de remplir les formulaires administratifs de Broadway.

L’opérette marseillaise passe elle aussi par ce mouvement. Au pays du soleil, Trois de la Marine, Un de la Canebière trouvent naturellement le chemin de l’écran. Cela confirme que ces œuvres sont déjà médiatiques. Leur force ne dépend pas seulement de la scène : elle dépend de la chanson, de l’accent, de la vedette, du décor imaginaire. Le cinéma peut leur donner un supplément de présence : la mer, le port, les rues, les visages, la lumière. Il ne rend pas forcément Marseille plus réelle, mais il rend la Marseille de spectacle plus disponible.

Ce passage à l’écran a une conséquence majeure: il déplace la question du musical français. Si l’on cherche uniquement des œuvres scéniques comparables à Broadway, on conclura vite à une absence. Mais si l’on regarde le cinéma parlant, on voit une autre modernité. Le film devient le lieu où la chanson, le décor, la vedette et le récit peuvent s’assembler autrement. Pas toujours de manière parfaitement intégrée, mais de manière très efficace. Le cinéma n’a pas besoin de créer un « musical français » stable pour devenir l’un des grands espaces du spectacle musical français.

Il faut aussi tenir compte du disque et de la radio. Un film musical, ou simplement un film avec chanson, ne vit pas seulement dans la salle de cinéma. Sa chanson peut être enregistrée, diffusée, rejouée, chantée. Le cinéma donne une image au refrain ; le disque lui donne une répétition ; la radio lui donne une présence domestique. Le spectateur devient auditeur, puis chanteur à son tour. Le spectacle musical quitte la scène, passe par l’écran, puis revient dans la vie quotidienne.

C’est peut-être là que se trouve la vraie spécificité française. La modernité n’est pas seulement dramaturgique ; elle est médiatique. Le plaisir musical ne se concentre pas dans un théâtre et dans une œuvre. Il circule. Il passe d’un support à l’autre. Une chanson peut naître dans une revue, devenir un disque, réapparaître au cinéma, être reprise à la radio, puis finir dans la mémoire collective. Le cinéma parlant accélère cette circulation.

La scène française n’est donc pas « en retard » parce qu’elle n’invente pas un musical intégré comparable à Broadway. Elle est prise dans un autre système. Le théâtre reste attaché à la revue, à l’opérette, au numéro, au couplet, à la vedette. Le cinéma, lui, devient le lieu où ces éléments peuvent se recomposer avec une liberté nouvelle. Il peut montrer la ville, isoler un visage, faire entendre une voix venue d’ailleurs, transformer une chanson en leitmotiv, mêler réalisme populaire et fantaisie musicale.

Hommage à René Clair lors de la cérémonie des César de 1982

René Clair représente la version la plus artistique, la plus inventive, la plus consciente de ce phénomène. Mais autour de lui, toute une production plus populaire travaille dans le même sens. Elle ne théorise pas toujours, elle ne cherche pas forcément la sophistication formelle, mais elle comprend une chose très simple : le public aime entendre chanter les gens qu’il reconnaît. Et le cinéma parlant peut offrir cela mieux que presque tout le reste.

Dans les années 1930, le cinéma français devient ainsi l’un des grands refuges du musical sans le nom. Il ne remplace pas la revue ou l’opérette; il les prolonge, les absorbe, les transforme. Il prend leurs vedettes, leurs chansons, leurs accents, leurs décors, leurs refrains, et il les fait circuler à une autre échelle.

La salle de théâtre propose une soirée; le film propose une diffusion. La scène crée l’événement; le cinéma crée la répétition nationale.

Ce chapitre est fondamental dans l’histoire de la comédie musicale en France. Il explique une partie du paradoxe français. La France ne construit pas, dans les années 1930, un grand modèle de comédie musicale scénique comparable à Broadway. Mais elle développe un cinéma chantant, poétique ou populaire, qui accueille une grande partie de l’énergie musicale de l’époque. Le musical français n’est pas absent : il est déplacé. Il est dans les rues chantées de René Clair, dans les films de vedettes, dans les opérettes filmées, dans les refrains enregistrés, dans les voix que le parlant rend soudain présentes partout.

Au fond, le cinéma parlant donne à la France ce que la scène ne lui donne pas encore sous forme unifiée: un espace où chanson, image, vedette et récit peuvent se rencontrer à grande échelle. Ce n’est pas Broadway. Ce n’est pas non plus seulement du théâtre filmé. C’est une autre manière de faire chanter le monde. Et dans le cas français, ce monde chante souvent depuis un toit, un trottoir, un cabaret, un port, une auberge ou un studio — mais rarement depuis une définition bien rangée.

Ce qui, reconnaissons-le, complique notre tentative d’analyse historique des musicals. Mais c’est aussi ce qui rend l’affaire délicieuse.

Références
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  • Clair, René. Cinéma d’hier, cinéma d’aujourd’hui. Paris: Gallimard, 1970.
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  • Centre national du cinéma et de l’image animée. “À nous la liberté de René Clair.” July 18, 2024. https://www.cnc.fr/cinema/education-a-l-image/college-au-cinema/dossiers-pedagogiques/dossiers-maitre/a-nous-la-liberte-de-rene-clair_2226316
  • La Cinémathèque française. “Sous les toits de Paris.” https://www.cinematheque.fr/film/47691.html
  • La Cinémathèque française. “Le Million.” https://www.cinematheque.fr/film/32143.html
  • La Cinémathèque française. “À nous la liberté.” https://www.cinematheque.fr/film/47668.html

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