Chapitre 5 – 1943-1964 : Le "Golden Age"
L’apogée du modèle Rodgers & Hammerstein

Pourquoi le Golden Age reste malgré tout réconciliateur

5 ▸ 1943➙1964 – Le « Golden Age »
A▸Introduction : le « Golden Age »,
l’âge classique du musical intégré
4) Golden Age: Broadway participe à la construction du mythe américain

4.A) Le musical comme récit national

« Quand Broadway participe à la construction du mythe américain »

Le Golden Age ne se contente pas de raconter des histoires d’amour, de famille ou de communauté. Il participe aussi à une opération culturelle beaucoup plus vaste: donner à l’Amérique une image d’elle-même.

Cela ne veut pas dire que Broadway invente seul le mythe américain. La frontière, le rêve de réussite, le melting pot, la petite ville démocratique ou l’idée d’une communauté capable de surmonter ses conflits existaient déjà dans la littérature, le cinéma, la politique, la publicité et la mémoire collective. Mais le musical leur donne une forme particulièrement efficace: une forme chantée, dansée, populaire, immédiatement mémorisable.

Le Golden Age transforme ainsi des idées nationales en expériences théâtrales. Il ne dit pas seulement: « Voici ce que l’Amérique croit être. » Il le fait entendre, voir et ressentir. Une prairie devient une promesse. Une ville devient un champ de tensions. Une communauté devient un chœur. Un couple devient parfois l’image d’un avenir collectif.

C’est pourquoi le musical du Golden Age peut être lu comme un récit national. Il raconte l’Amérique à travers des lieux, des corps, des chansons et des conflits. Il célèbre certaines valeurs, en interroge d’autres, et en laisse aussi plusieurs dans l’ombre.

Car un mythe n’est pas seulement un mensonge. C’est un récit qui organise une identité. Il simplifie, il embellit, il choisit ce qu’il montre et ce qu’il tait. Le Golden Age fait exactement cela : il donne à l’Amérique une forme séduisante, mais cette forme laisse aussi apparaître ses contradictions.

4.A.1) La « frontier » : un territoire qui devient communauté

Le premier grand mythe américain abordé massivement par le Golden Age est celui de la frontière.

Dans Oklahoma!, ce mythe est placé au cœur même du musical moderne. L’action se déroule dans un territoire encore en formation, au moment où l’espace ouvert est appelé à devenir un État. Ce n’est pas un détail de décor. Tout le spectacle repose sur cette transformation: un territoire devient une société. On est donc encore en pleine conquête « conquête de l’ouest »…

Les fermiers et les cow-boys n’ont pas le même rapport à la terre. Les premiers veulent cultiver, clôturer, installer. Les seconds incarnent davantage la circulation, l’espace libre, une forme d’indépendance plus ancienne. Le conflit entre eux pourrait rester pittoresque. Mais, dans Oklahoma!, il devient une question nationale: comment des groupes différents peuvent-ils apprendre à partager un même territoire?

La chanson The Farmer and the Cowman est révélatrice. Elle met en scène une opposition réelle, mais elle cherche aussi à la transformer en énergie commune.

La « Frontier »

La notion de “Frontier” occupe une place centrale dans l’imaginaire américain. Elle désigne d’abord la frontière mouvante entre les territoires déjà colonisés et les espaces de l’Ouest encore perçus comme « ouverts » au XIXème siècle, ceux de la période bien connue de « La conquête de l’Ouest ». Mais, très vite, la Frontier devient bien plus qu’une réalité géographique: elle se transforme en mythe national. Elle symbolise l’expansion, la conquête, l’indépendance individuelle, la mobilité sociale et l’idée qu’un homme — ou une communauté — peut recommencer ailleurs une vie nouvelle. Dans ce récit, la frontière est un espace de transformation: on y construit des villes, des fermes, des routes, des institutions et, surtout, une identité américaine fondée sur l’action, le courage et la capacité à inventer un monde neuf.

Mais ce mythe possède aussi une face beaucoup plus sombre. La Frontier repose historiquement sur la conquête violente de territoires autochtones, les déplacements forcés des peuples amérindiens et l’effacement de nombreuses réalités humaines déjà présentes sur ces terres. Le récit héroïque de la « terre ouverte » suppose souvent que l’on oublie ceux qui y vivaient avant l’arrivée des colons. C’est précisément cette version idéalisée de la Frontier que l’on retrouve dans de nombreux films, romans et musicals américains, notamment Oklahoma!, où la prairie devient l’image d’une communauté en train de naître et d’une Amérique qui croit encore pouvoir se construire en chantant son propre avenir.

On se dispute, on se provoque, puis la musique tente d’organiser une forme de coexistence. Le musical ne supprime pas le conflit. Il le rend chantable.

Le final va encore plus loin. Le nom « Oklahoma » devient une affirmation collective. Ce n’est plus seulement un lieu. C’est une identité. Les personnages chantent leur appartenance à une terre, et cette appartenance devient presque une déclaration nationale.

Mais ce mythe a aussi ses silences. Le territoire présenté comme promesse est un espace historiquement marqué par la dépossession des peuples autochtones. Le spectacle ne traite pas vraiment cette réalité. C’est l’un des angles morts majeurs du mythe de la frontière: la terre devient disponible dans le récit parce que l’histoire violente de sa conquête est largement laissée hors champ. Oklahoma! participe donc pleinement à la construction du mythe américain, mais il en montre aussi la logique: pour chanter la naissance d’une communauté, il faut parfois oublier ceux que cette naissance a exclus.

4.A.2) La DÉMOCRATIE LOCALE: décider ensemble, même imparfaitement

Le Golden Age aime les communautés locales. Il aime les fêtes, les réunions, les mariages, les marchés, les bals, les écoles, les églises, les associations, les petites villes où tout le monde connaît tout le monde — ce qui est charmant sur scène et parfois épuisant dans la vraie vie.

Ces espaces permettent au musical de représenter une idée très américaine: la démocratie comme vie LOCALE.

L’Amérique n’y apparaît pas seulement comme un État lointain ou une puissance mondiale. Elle apparaît comme une communauté de voisinage, un groupe qui se rassemble, se dispute, négocie et décide.

Dans Oklahoma! (), le « box social1 » est beaucoup plus qu’une scène folklorique. C’est un moment où la communauté se réunit, où les relations se rendent visibles, où l’argent, le désir et le prestige circulent publiquement. Les personnages ne vivent pas seulement des histoires privées. Ils les vivent sous le regard des autres. La collectivité devient une scène à l’intérieur de la scène.

Cette démocratie locale n’est pas toujours idéale. Elle peut être brutale, conformiste, rapide à exclure. La fin d’Oklahoma! elle-même, avec sa manière d’absorber très vite la mort de Jud dans une justice communautaire expéditive2, peut aujourd’hui mettre mal à l’aise. Mais c’est justement intéressant: le musical montre une communauté qui veut préserver son ordre, quitte à simplifier ce qui le dérange.

Dans The Music Man (), cette démocratie locale prend une forme plus nostalgique. River City, Iowa, est une petite ville méfiante, bavarde, facilement manipulable, mais aussi capable de se transformer par l’imaginaire collectif. Harold Hill est un escroc, pourtant son mensonge finit par produire une sorte de vérité sociale: les enfants jouent, les adultes se rassemblent, la ville se voit autrement.

Le Golden Age aime ce type de paradoxe. La communauté peut être naïve, limitée, comique, parfois dangereuse. Mais elle reste un lieu de transformation possible. On n’y devient pas citoyen par un grand discours abstrait. On le devient en chantant ensemble, en assistant au même bal, en se querellant sur la place publique, en acceptant de faire partie d’un groupe.

La démocratie locale du Golden Age est donc moins une théorie politique qu’une chorégraphie sociale.

4.A.3) Le MELTING POT: une promesse séduisante, souvent incomplète

Autre grand mythe américain: le melting pot. L’idée est simple et puissante: des origines différentes pourraient se fondre dans une identité commune. L’Amérique serait le lieu où l’on arrive d’ailleurs, où l’on change, où l’on s’intègre, où l’on devient autre sans disparaître complètement. Le Golden Age reprend souvent cette idée, mais rarement de manière totalement paisible.

Dans On the Town (), New York apparaît comme une ville de circulation. Trois marins y débarquent pour 24 heures. La ville est immense, rapide, ouverte à toutes les rencontres. Elle donne l’impression d’un monde où tout peut arriver, où les corps se croisent, où les désirs circulent. C’est une image très forte de l’Amérique urbaine: une identité nationale fondée non sur une origine unique, mais sur le mouvement.

Mais West Side Story montre l’envers de cette promesse. New York n’y est plus seulement la capitale de l’énergie moderne. Elle devient une ville fragmentée. Les Jets et les Sharks ne se mélangent pas dans une grande harmonie américaine. Ils s’affrontent pour un territoire, une dignité, une place. L’immigration portoricaine, au lieu d’être absorbée naturellement dans le rêve américain, devient le signe d’un conflit social et racial.

La chanson America est l’un des grands moments de cette ambivalence. L’Amérique y est à la fois désirée et critiquée. Elle promet la liberté, la consommation, la modernité, mais elle produit aussi l’humiliation, le racisme et l’exclusion. Le melting pot n’est plus un idéal évident. Il devient un champ de bataille.

Flower Drum Song aborde une autre facette du même problème. L’œuvre situe son intrigue dans le Chinatown de San Francisco et met en scène des personnages partagés entre héritage chinois et adaptation à la culture américaine. Pour Broadway, c’est une ouverture importante. Mais cette ouverture reste traversée par les limites de son époque : simplifications culturelles, regard extérieur, exotisme, stéréotypes.

Le Golden Age participe donc au mythe du melting pot, mais il en révèle aussi les fissures. Il aime l’idée d’une Amérique capable d’accueillir et de transformer. Mais ses œuvres montrent régulièrement que cette intégration n’est ni simple, ni égalitaire, ni toujours désirée par ceux qui détiennent déjà le pouvoir culturel.

4.A.4) La MOBILITÉ SOCIALE: devenir quelqu’un d’autre

Le mythe américain repose aussi sur une promesse de transformation individuelle: on pourrait devenir autre chose que ce que l’on était au départ. Changer de classe, de nom, de métier, de langage, de costume, de destin. Le musical adore cette idée, parce qu’elle est profondément théâtrale. Se transformer, au théâtre, c’est presque une définition du spectacle.

  • Dans Annie Get Your Gun, Annie Oakley passe d’un monde rural pauvre à la scène spectaculaire de Buffalo Bill. Elle possède un talent exceptionnel, mais elle doit apprendre à se rendre acceptable dans un univers dominé par le regard masculin et les conventions du show-business. Son ascension est joyeuse, comique, énergique, mais elle pose déjà une question: jusqu’où une femme peut-elle réussir sans menacer l’ordre sentimental et social qui l’entoure ?
  • Dans The Music Man, Harold Hill se transforme autrement. Il arrive comme vendeur ambulant et escroc. Il ment à toute une ville. Mais, par un retournement typique du musical classique, son mensonge finit par le convertir lui-même. Il devient presque l’homme que la communauté avait besoin de croire qu’il était. La mobilité sociale passe ici par la réinvention morale.
  • Dans My Fair Lady, même si l’intrigue se situe en Angleterre, Broadway reconnaît dans l’histoire d’Eliza Doolittle une question profondément compatible avec l’imaginaire américain : peut-on changer de place dans le monde en changeant de langage ? Eliza ne devient pas seulement “présentable”. Elle apprend que la transformation sociale a un prix. Elle gagne une voix, mais doit aussi refuser d’être simplement la création d’un autre.

Le Golden Age est fasciné par ces trajectoires, mais il n’est pas toujours dupe. La mobilité sociale peut être une libération. Elle peut aussi être une mise en conformité. Devenir quelqu’un d’autre suppose souvent d’accepter les codes du monde que l’on veut rejoindre.

C’est là que Gypsy devient essentiel. Le rêve de réussite y prend une forme beaucoup plus sombre. Rose veut transformer ses filles en stars parce qu’elle n’a pas pu devenir elle-même ce qu’elle rêvait d’être. La scène devient alors un lieu d’ascension, mais aussi de projection, d’exploitation et de frustration.

Le Golden Age célèbre donc la transformation individuelle, mais il en montre parfois le coût. Le rêve américain fonctionne, oui. Mais il demande souvent un sacrifice: changer sa voix, son corps, son image, son désir, ou même sa vérité intime.

4.A.5) La communauté: le « NOUS » comme horizon dramatique

Le musical du Golden Age est OBSÉDÉ par la communauté. Ce n’est pas seulement un thème, cela devient une structure.

Les personnages chantent seuls, mais ils finissent souvent par être replacés dans un groupe. Les histoires d’amour deviennent des enjeux collectifs. Les fêtes, les mariages, les bals et les finales construisent un « nous ». Même quand ce « nous » est fragile, il reste un horizon.

Dans Oklahoma!, la communauté se forme. Dans South Pacific, elle est traversée par la guerre et par le racisme. Dans West Side Story, elle se fracture en groupes ennemis. Dans Fiddler on the Roof, elle est menacée de disparition. Mais dans tous les cas, le musical pense l’individu à travers son appartenance à un groupe. C’est une différence importante avec une vision purement individualiste du rêve américain. Le Golden Age ne raconte pas seulement des héros qui se réalisent seuls. Il raconte des êtres qui cherchent leur place dans une communauté.

Curly et Laurey (Oklahoma!) ne forment pas seulement un couple. Leur union participe à l’image d’un territoire qui devient société. Nellie et Émile (South Pacific) ne vivent pas seulement une histoire d’amour. Leur relation met à l’épreuve les limites raciales de la communauté américaine. Tony et Maria (WestSide Story) ne peuvent pas s’aimer seuls, parce que leurs groupes les rattrapent. Tevye (Fiddler on the Roof) ne peut pas décider seul de l’avenir de ses filles, parce que chaque choix touche à la tradition, à la famille et au village.

Le Golden Age transforme donc régulièrement des histoires privées en récits collectifs. C’est l’une de ses grandes forces. Le spectateur ne regarde pas seulement des personnages réussir ou échouer. Il regarde un monde tenter de tenir ensemble. Cette croyance dans le « nous » explique aussi la puissance des chœurs et des ensembles. Quand un groupe chante, ce n’est pas seulement pour produire un bel effet sonore. C’est pour faire exister une communauté sur scène. Le musical du Golden Age donne une voix au collectif.

4.A.6) New York : capitale du mouvement américain

Dans ce récit national, New York occupe une place particulière. Broadway est à la fois le lieu réel de production des musicals et l’un de leurs grands mythes intérieurs. La ville de New York apparaît comme un espace de vitesse, de désir, d’ambition et de danger.

  • Dans On the Town, New York est un terrain d’aventure. Trois marins y cherchent l’amour, le plaisir, la rencontre, la surprise. La ville devient une promesse condensée en vingt-quatre heures. Tout est provisoire, mais tout semble possible. C’est une image de l’Amérique comme intensité.
  • Dans Guys and Dolls, la ville devient un monde stylisé. Les joueurs, les missionnaires, les boîtes de nuit, les paris et les promesses sentimentales composent une mythologie urbaine. Ce Broadway-là n’est pas réaliste au sens strict. Il est presque une fable. Mais c’est précisément ce qui le rend national: New York devient un langage théâtral pour parler du désir, de la chance, de la conversion et de la respectabilité.
  • Avec West Side Story, cette ville mythique s’assombrit. Les rues ne sont plus seulement des lieux de circulation. Elles deviennent des frontières. Les corps ne traversent plus librement l’espace. Ils le défendent, le perdent, le revendiquent. La ville moderne n’est plus seulement le lieu de la mobilité américaine. Elle devient aussi celui de l’exclusion.

Le Golden Age montre donc New York sous plusieurs visages: ville du possible, ville du spectacle, ville de l’énergie, mais aussi ville du conflit. Broadway participe ainsi à une idée très américaine: la nation se comprend autant par ses grandes prairies que par ses rues encombrées.

4.A.7) Les lieux étrangers parlent souvent de l’Amérique

Une partie importante du Golden Age ne se déroule pas aux États-Unis. The King and I se situe au Siam. The Sound of Music se déroule en Autriche. Brigadoon invente une Écosse presque mythique. Fiddler on the Roof place son action dans la Russie tsariste. Pourtant, ces œuvres parlent souvent à Broadway de questions américaines. Ce n’est pas contradictoire. Le détour par l’étranger permet parfois de traiter des questions nationales sans les nommer directement.

  • The King and I parle de pouvoir, d’éducation, de modernisation et de rencontre culturelle. Ces thèmes résonnent fortement dans l’Amérique d’après-guerre, qui se pense comme puissance moderne et comme modèle politique. Le spectacle est situé loin de New York, mais il interroge une idée très américaine : comment transmettre la modernité, et à quel prix?
  • The Sound of Music parle de famille, de musique et de résistance morale au nazisme. Pour le public américain, l’histoire permet de réaffirmer une valeur centrale: la famille comme lieu de conscience et de refus face à un pouvoir totalitaire.
  • Fiddler on the Roof, lui, se déroule à Anatevka, mais sa réception américaine est inséparable de l’histoire de l’immigration juive et de la mémoire des communautés déplacées. Le spectacle ne parle pas directement de l’Amérique contemporaine, mais il parle à une Amérique faite d’exils, de transmissions et de recompositions.

Le Golden Age construit donc le mythe américain même lorsqu’il quitte géographiquement l’Amérique. Il utilise l’ailleurs comme miroir. Il met en scène des mondes étrangers pour interroger l’identité, la tradition, l’autorité, la famille et l’intégration. Broadway parle souvent de l’Amérique en faisant semblant de parler d’autre chose.

4.A.8) Le mythe américain est aussi une mise en ordre

Le musical du Golden Age ne se contente pas de refléter des valeurs nationales. Il les organise.

  • La frontière devient un récit de communauté.
  • La ville devient un récit de mouvement.
  • L’immigration devient un récit de transformation.
  • La réussite devient un récit de métamorphose.
  • La famille devient un récit de continuité.
  • Le final devient souvent une image d’unité, même fragile.

Cette mise en ordre est très importante. L’Amérique de 1943 à 1964 n’est pas simple: guerre mondiale, Guerre froide, ségrégation, migrations internes, urbanisation, banlieues, tensions générationnelles. Le musical propose des formes qui rendent ce monde lisible. Il ne le rend pas toujours juste. Il ne le rend pas toujours complet. Mais il lui donne une forme. Et cette forme est puissante parce qu’elle est populaire.

Un spectateur peut ne pas réfléchir consciemment au mythe de la frontière en regardant Oklahoma!. Il peut pourtant sentir que le spectacle raconte la naissance d’un « nous ». Il peut ne pas analyser le melting pot en écoutant America dans West Side Story. Il entend pourtant que le rêve américain est à la fois désiré et contesté. Il peut ne pas formuler une théorie de la tradition en regardant Fiddler on the Roof. Il ressent pourtant ce que signifie perdre un monde commun.

C’est ainsi que fonctionne le mythe théâtral. Il passe moins par l’explication que par l’expérience. Le Golden Age donne au public l’impression de reconnaître l’Amérique, même lorsque cette Amérique est stylisée, déplacée, idéalisée ou critiquée.

4.A.9) Les angles morts du récit national

Mais il faut rester vigilant. Tout récit national SÉLECTIONNE. Il montre certains groupes, certains désirs, certaines valeurs, et en laisse d’autres dans l’ombre.

Dans Oklahoma!, le mythe de la frontière laisse largement hors champ les peuples autochtones. Dans South Pacific, le racisme est dénoncé, mais les personnages non blancs restent souvent moins développés que les personnages blancs qui doivent « apprendre » à dépasser leurs préjugés. Dans The King and I, la rencontre culturelle est filtrée par un regard occidental. Dans Flower Drum Song, la visibilité accordée aux personnages asiatiques-américains reste traversée par des simplifications.

Même West Side Story, œuvre beaucoup plus critique, construit une image de l’immigration portoricaine à travers des créateurs majoritairement extérieurs à cette communauté. Cela ne retire pas la force du spectacle, mais cela oblige à le lire avec précision.

Le Golden Age participe donc à la construction du mythe américain de deux manières:

  1. Il donne une forme magnifique à certaines aspirations: communauté, mobilité, intégration, désir de justice, appartenance.
  2. Mais il révèle aussi les limites de l’Amérique qui se raconte elle-même.
  • Qui a le droit d’être au centre du récit ?
  • Qui chante sa propre histoire ?
  • Qui est représenté par d’autres ?
  • Qui reste décor, obstacle, couleur locale ou silence ?

Ces questions ne détruisent pas la valeur du Golden Age. Elles permettent de le comprendre plus profondément.

L’âge d’or est aussi un miroir: il montre ce que l’Amérique voulait croire d’elle-même, et ce qu’elle n’était pas encore prête à regarder en face.

4.A.10) Conclusion: Broadway donne une voix au rêve américain, mais aussi à ses contradictions

Le Golden Age participe pleinement à la construction du mythe américain. Il transforme les grandes idées nationales en théâtre vivant.

  • La frontière devient une communauté chantée dans Oklahoma!.
  • La démocratie locale devient une dynamique de voisinage, de fête et de décision collective.
  • Le melting pot devient une promesse, mais aussi une tension, dans On the Town, West Side Story ou Flower Drum Song.
  • La mobilité sociale devient une métamorphose, tantôt joyeuse, tantôt douloureuse.
  • La communauté devient le grand horizon émotionnel du musical classique.

Mais ce récit national n’est jamais neutre. Il célèbre, simplifie, oublie, critique parfois, contourne souvent. Il donne au public des images puissantes de l’Amérique, tout en laissant apparaître les blessures qui contredisent ces images.

C’est précisément ce qui rend le Golden Age si riche. Il ne se contente pas de produire un divertissement élégant. Il participe à l’imaginaire collectif d’un pays qui cherche à se définir après la guerre, dans la prospérité, la peur, l’expansion et les tensions sociales.

Broadway ne fabrique pas seul le mythe américain. Mais il lui donne des chansons. Et lorsqu’un mythe se met à chanter, il devient très difficile à oublier.

Cette première approche de l’apport du musical du Golden Age au récit national américain: frontière, démocratie locale, melting pot, mobilité sociale et communauté. La page suivante pourra entrer plus concrètement dans les espaces où ce mythe se déploie. Car le Golden Age ne parle pas seulement de l’Amérique par ses intrigues. Il la transforme en paysages symboliques: la prairie d’Oklahoma!, le Pacifique de South Pacific, le New York d’On the Town et de West Side Story, ou encore les villages et lieux étrangers qui servent de miroirs à l’Amérique d’après-guerre.

Autrement dit : après le musical comme récit national, nous allons observer les lieux où ce récit prend corps.

Notes de bas de page
  1. Le « box social » dans Oklahoma! est une fête communautaire traditionnelle organisée pour récolter de l’argent. Les jeunes femmes y préparent un panier-repas (“box lunch”) qui est ensuite mis aux enchères auprès des hommes du village. Celui qui remporte l’enchère gagne le droit de partager le repas avec la jeune femme qui l’a préparé.
    Dans le spectacle, ce moment dépasse largement le simple folklore rural. Le box social devient une véritable scène sociale où se jouent le désir, la jalousie, le prestige, les rivalités masculines et la place de chacun dans la communauté. C’est à la fois une fête, un rituel amoureux et une manière pour le village de se regarder lui-même. ↩︎
  2. À la fin de Oklahoma!, Jud meurt « accidentellement » lors d’une bagarre avec Curly. Mais le spectacle règle l’affaire extrêmement vite: un juge improvisé conclut presque immédiatement qu’il s’agit d’un accident et autorise la communauté à reprendre la célébration du mariage. Cette résolution expéditive montre à quel point le groupe cherche avant tout à préserver son unité et son ordre collectif, même si cela signifie absorber très rapidement une mort pourtant troublante. ↩︎
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