Chapitre 5 – 1943-1964 : Le "Golden Age"
L’apogée du modèle Rodgers & Hammerstein

Pourquoi le Golden Age reste malgré tout réconciliateur

5 ▸ 1943➙1964 – Le « Golden Age »
A▸Introduction : le « Golden Age »,
l’âge classique du musical intégré
4) Golden Age: Broadway participe à la construction du mythe américain

4.B) les paysages mythiques du Golden Age

« Quand les lieux deviennent des idées »

Dans le Golden Age, les lieux ne sont presque jamais de simples décors. Ils deviennent des paysages SYMBOLIQUES Une prairie, une île du Pacifique, une rue de New York ou un village juif d’Europe orientale ne servent pas seulement à situer l’action. Ils organisent une vision du monde.

C’est l’une des grandes forces du musical classique américain: il transforme l’espace en récit. Un lieu devient une promesse, une menace, une mémoire ou une contradiction. Il donne aux personnages une manière de bouger, de chanter, d’aimer, de se battre ou d’appartenir à un groupe.

On pourrait dire que chaque grand musical du Golden Age invente sa propre « Amérique symbolique« . Parfois, cette Amérique est directement située sur le territoire américain. C’est le cas de la prairie d’Oklahoma! ou du New York d’On the Town et de West Side Story. Parfois, elle est déplacée ailleurs: dans le Pacifique, au Siam, en Autriche, en Écosse ou dans la Russie tsariste. Mais même dans ces lieux étrangers, Broadway parle souvent de l’Amérique contemporaine: de ses désirs, de ses peurs, de ses préjugés, de ses rêves de communauté.

Le Golden Age ne cartographie donc pas seulement des espaces. Il construit un imaginaire géographique. Il donne à l’Amérique des paysages où elle peut se reconnaître, se rêver ou se contredire.

4.B.1) Oklahoma! : la prairie comme NAISSANCE D’UN MONDE

Avec Oklahoma!, le paysage devient fondateur.

Le spectacle ne se déroule pas dans un État déjà stabilisé, mais dans un territoire en train de devenir société. La prairie n’est pas un simple arrière-plan pastoral. Elle représente une Amérique en formation, encore ouverte, encore disputée, encore incertaine. Elle est à la fois un espace de promesse et un espace de conflit.

Curly chante un matin magnifique (Oh, What A Beautiful Mornin’), mais ce matin appartient à un monde qui doit encore trouver son ordre. Les fermiers et les cow-boys n’ont pas le même rapport à la terre. Les uns veulent s’installer, cultiver, clôturer. Les autres incarnent une liberté plus mobile, liée à l’espace ouvert. Le conflit est concret, mais il devient vite symbolique: comment transformer un territoire en communauté? C’est là que la prairie d’Oklahoma! devient mythique. Elle raconte une Amérique qui croit pouvoir se construire à partir du sol. La terre n’est pas seulement possédée. Elle est chantée. Le final transforme cette appartenance en identité collective: dire « Oklahoma », c’est nommer un lieu, mais aussi affirmer un « nous ».

Ce mythe est puissant parce qu’il est simple, lumineux, immédiatement lisible. Mais il est aussi partiel. La prairie du spectacle semble disponible pour ceux qui vont y bâtir une société nouvelle. Elle laisse largement hors champ l’histoire des peuples autochtones et la violence de la conquête. C’est le paradoxe du mythe de la frontière: il chante la naissance d’une communauté en effaçant souvent ceux que cette naissance a déplacés.

La prairie d’Oklahoma! est donc un paysage fondateur, mais pas innocent. Elle donne au Golden Age son premier grand mythe spatial: l’Amérique comme terre à organiser, à unir, à transformer en chant collectif.

4.B.2) South Pacific: le Pacifique comme MIROIR MORAL de l’Amérique

Avec South Pacific, le paysage change totalement. Nous ne sommes plus dans la prairie américaine, mais sur une île du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, ce déplacement ne fait pas sortir le musical du récit américain. Au contraire: le Pacifique devient un lieu où l’Amérique se révèle à elle-même. L’île est d’abord un espace militaire. Les soldats y attendent, plaisantent, rêvent, s’ennuient, se préparent au danger. Le paysage est lointain, tropical, parfois idéalisé, mais il est traversé par la guerre. Il n’est donc pas seulement exotique. Il est stratégique, provisoire, chargé d’incertitude.

Mais surtout, le Pacifique met les personnages américains face à des réalités qu’ils ne peuvent plus éviter. Nellie Forbush, infirmière venue de l’Arkansas, tombe amoureuse d’Émile de Becque. Elle découvre ensuite qu’il a eu des enfants avec une femme native de l’île. Son amour se heurte alors à un préjugé racial profondément intériorisé. De son côté, le lieutenant Cable aime Liat, une jeune femme polynésienne, mais il sait qu’une union avec elle serait rejetée par l’Amérique blanche et ségrégationniste dont il vient.

Le Pacifique devient donc un miroir moral. Loin du continent, les personnages transportent avec eux les valeurs et les limites de leur culture d’origine. Ils peuvent voyager, combattre, désirer, aimer, mais ils ne quittent pas si facilement l’Amérique qui les a formés. C’est ce qui rend South Pacific si important. Le paysage n’est pas un simple ailleurs romanesque. Il oblige l’Amérique à se regarder hors de ses frontières. La guerre mondiale donne au pays une puissance nouvelle, mais cette puissance n’efface pas ses contradictions internes.

L’île du Pacifique devient ainsi un lieu de test. Elle demande: que vaut l’idéal américain lorsqu’il rencontre l’autre? Que vaut l’amour lorsqu’il affronte les préjugés culturels? Que vaut la liberté proclamée par une nation qui n’a pas encore désappris son propre racisme?

Dans South Pacific, le paysage lointain ne permet pas l’évasion. Il rend le retour à soi inévitable.

4.B.3) On the Town: New York comme ville du MOUVEMENT

New York est l’un des grands paysages mythiques du Golden Age. Mais il n’y a pas un seul New York. Il y en a plusieurs.

Dans On the Town, la ville est d’abord un espace d’énergie, de vitesse et de désir. Trois marins y débarquent pour vingt-quatre heures de permission. Le temps est court, la guerre est en arrière-plan, et la ville apparaît comme une promesse condensée. Tout doit aller vite. Voir, aimer, rire, danser, se perdre, se retrouver. New York devient une ville de circulation. Les personnages la traversent comme on traverse un rêve éveillé. Elle est trop grande pour être entièrement connue, mais précisément pour cela, elle semble capable de tout offrir.

Ce New York-là est profondément américain. Il ne repose pas sur la stabilité de la terre, comme dans Oklahoma!, mais sur le mouvement. L’identité ne vient pas d’un enracinement, mais d’une expérience intense. Les marins ne possèdent pas la ville. Ils l’empruntent. Ils la vivent le temps d’une journée. La ville devient ainsi le contraire de la prairie. Dans Oklahoma!, l’espace promet la construction d’un avenir durable. Dans On the Town, l’espace promet la fulgurance du présent. L’un dit : « Nous allons appartenir à cette terre. » L’autre dit : « Nous avons vingt-quatre heures pour vivre. »

Mais cette légèreté porte déjà une ombre. Les marins sont en permission parce que la guerre continue. La fête est provisoire. La chanson Some Other Time donne à cette joie une mélancolie très particulière. Il y aura peut-être un autre moment. Ou peut-être pas.

New York devient donc un paysage double: ville de la liberté immédiate, mais aussi ville du temps compté. Elle incarne l’Amérique urbaine dans ce qu’elle a de plus séduisant: l’élan, la rencontre, la possibilité. Mais elle rappelle aussi que cette possibilité peut disparaître très vite.

4.B.4) West Side Story : New York comme TERRITOIRE FRACTURÉ

Avec West Side Story, le même New York change de visage. La ville n’est plus l’espace ouvert et euphorique d’On the Town. Elle devient un champ de tensions. Les rues ne sont plus seulement des lieux de circulation. Elles deviennent des territoires à défendre. Les murs, les escaliers, les grillages et les coins de rue produisent une géographie de l’affrontement. Les Jets et les Sharks ne vivent pas dans New York de la même manière. Les uns se pensent comme les occupants légitimes d’un quartier. Les autres cherchent leur place dans une ville qui les rejette autant qu’elle les attire. La rivalité des gangs transforme l’espace urbain en enjeu d’identité. Qui appartient à la ville ? Qui a le droit d’y être visible ? Qui peut y aimer, y rêver, y survivre ?

C’est ce qui rend West Side Story si percutant. La ville n’est pas seulement le décor moderne d’un Roméo et Juliette transposé. Elle est la force qui enferme les personnages. Tony et Maria voudraient créer un espace à eux, un « ailleurs » où les appartenances de groupe ne les condamneraient pas. Mais cet ailleurs reste presque impossible. La ville les rattrape.

La chanson Somewhere exprime précisément ce désir d’un lieu qui n’existe pas encore. Ce n’est pas seulement une chanson d’amour. C’est une utopie spatiale: quelque part, il pourrait y avoir un endroit pour nous. Le fait même qu’il faille l’imaginer montre que le New York réel ne l’offre pas.

Ainsi, entre On the Town et West Side Story, Broadway propose deux mythes urbains opposés. Dans le premier, New York est une promesse de mouvement. Dans le second, elle est une prison de territoires. Le Golden Age ne donne donc pas une image uniforme de la ville américaine. Il montre son éclat, puis ses fractures. New York devient à la fois la capitale du possible et le lieu où le rêve du melting pot se brise sur le bitume. Jolie matière pour une carte postale; moins pratique pour y vivre en paix.

4.B.5) Fiddler on the Roof: Anatevka comme mémoire de l’immigration

Avec Fiddler on the Roof, le paysage est à nouveau déplacé hors des États-Unis. L’action se situe dans un village juif de la Russie tsariste. Mais pour Broadway, en 1964, Anatevka n’est pas seulement un lieu étranger. C’est un paysage de mémoire. Le spectacle parle à une Amérique composée d’immigrations, d’exils et de transmissions. Pour de nombreux spectateurs, notamment juifs américains, Anatevka représente un monde ancestral: celui des villages d’Europe orientale, des traditions familiales, de la langue, des rites et des départs forcés. Mais l’œuvre dépasse aussi cette mémoire particulière. Elle transforme Anatevka en symbole plus large: un monde que l’on aime, que l’on voit changer, puis que l’on doit quitter.

Le village est construit comme une communauté complète. Il a ses règles, ses fêtes, ses hiérarchies, ses habitudes, ses conflits et son humour. La chanson Tradition ne présente pas seulement un thème. Elle donne au lieu une architecture morale. Le spectateur comprend comment Anatevka tient debout.

Puis, peu à peu, ce monde se fissure. Les filles de Tevye déplacent les limites du mariage traditionnel. Les idées politiques entrent dans le village. L’antisémitisme extérieur devient plus menaçant. Enfin, les habitants doivent partir. Anatevka devient alors un paysage mythique de l’immigration non parce qu’il montrerait directement l’arrivée en Amérique, mais parce qu’il raconte ce qui précède souvent l’immigration: la perte d’un monde, le départ, l’obligation d’emporter avec soi ce qui peut survivre.

Le Golden Age touche ici à une dimension fondamentale du récit américain. L’Amérique se raconte volontiers comme terre d’accueil, mais Fiddler on the Roof rappelle que l’arrivée commence souvent par un arrachement. Avant le nouveau départ, il y a le village quitté. Avant l’intégration, il y a la mémoire.

Anatevka est donc l’un des paysages les plus importants du Golden Age: non pas une Amérique géographique, mais une Amérique intérieure, faite de souvenirs déplacés.

4.B.6) Les lieux étrangers comme miroirs de l’Amérique

Le Golden Age adore aussi les lieux étrangers. Écosse, Siam, Autriche, Russie, Angleterre: Broadway voyage beaucoup. Mais ces voyages sont rarement neutres. Ils permettent souvent de parler indirectement de l’Amérique contemporaine.

  • Brigadoon, par exemple, invente une Écosse magique, suspendue hors du temps. Deux Américains découvrent un village qui apparaît seulement à de rares intervalles. Le lieu n’est pas réaliste. Il est une tentation. Pour Tommy, Brigadoon devient l’image d’un monde plus pur, plus stable, plus intense que sa vie moderne. Sous le décor écossais, le musical parle donc d’un malaise américain: la fatigue de la modernité, le désir d’un enracinement perdu, la nostalgie d’une communauté qui aurait encore un sens.
  • The King and I situe son intrigue au Siam, mais le spectacle interroge des questions très présentes dans l’Amérique d’après-guerre : l’éducation, la modernisation, le pouvoir, la rencontre entre cultures. Anna arrive avec une confiance occidentale dans le progrès et la raison. Le roi veut moderniser son royaume sans perdre son autorité. Derrière le conflit exotique, Broadway met en scène une question plus vaste: comment une société change-t-elle sans se détruire?
  • The Sound of Music, situé en Autriche à la veille de l’Anschluss, fonctionne encore autrement. Le paysage alpin devient le lieu d’une morale familiale et politique. La famille von Trapp se rassemble par la musique, puis doit fuir un pouvoir totalitaire. Pour le public américain, ce récit affirme une valeur très forte de l’après-guerre: face à la tyrannie, la famille, la conscience et le chant peuvent devenir des formes de résistance.
  • Même My Fair Lady, pourtant située dans l’Angleterre édouardienne, parle à Broadway d’une question que l’Amérique reconnaît immédiatement: peut-on changer de place dans le monde en changeant de langage ? Londres devient ici un laboratoire de mobilité sociale. Eliza Doolittle n’est pas américaine, mais son parcours touche un mythe très américain : l’idée qu’une identité peut être transformée, reconstruite, réinventée.

Ces lieux étrangers ne sont donc pas de simples décors pittoresques. Ils sont des miroirs. Broadway y déplace ses questions pour les regarder autrement. Parfois, le détour permet d’adoucir le conflit. Parfois, il permet de le rendre plus universel. Parfois aussi, il révèle les limites du regard américain sur les autres cultures.

Mais dans tous les cas, l’ailleurs parle aussi d’ici.

4.B.7) Le paysage comme manière de faire chanter une communauté

Dans ces musicals, le paysage n’est pas seulement visuel. Il est sonore.

  • La prairie d’Oklahoma! chante l’appartenance à la terre.
  • Le Pacifique de South Pacific mêle ballades romantiques, chants militaires et appels d’un ailleurs mystérieux.
  • New York, dans On the Town, a le rythme d’une ville qui ne s’arrête pas.
  • Dans West Side Story, la ville sonne comme un affrontement : percussions, syncopes, cris, silences, tensions.
  • Anatevka, dans Fiddler on the Roof, possède une couleur musicale liée à la tradition juive d’Europe orientale, mais stylisée pour Broadway.

Chaque paysage produit donc un langage musical. On ne chante pas la prairie comme on chante New York. On ne danse pas Anatevka comme on danse un gymnase de Manhattan. Le Golden Age prévoit pour chaque lieu une manière de respirer.

C’est l’une des raisons pour lesquelles ces œuvres restent si mémorables. Le spectateur n’entend pas seulement des chansons isolées. Il entend un monde. La musique donne au lieu une identité, et cette identité devient indissociable du récit.

Le paysage mythique n’est donc pas seulement ce que l’on voit sur scène. C’est ce que l’on entend.

4.B.8) Des paysages qui rassurent, inquiètent ou déplacent

Les paysages du Golden Age ne produisent pas tous le même effet.

  • Certains rassurent. La prairie d’Oklahoma! donne l’image d’un monde qui peut s’organiser. Le village de The Music Man, même comique et crédule, propose une Amérique locale encore capable de se rassembler.
  • D’autres inquiètent. Le New York de West Side Story révèle la violence d’une ville fragmentée. Le Pacifique de South Pacific montre que les préjugés américains ne disparaissent pas simplement parce que l’on quitte le continent.
  • D’autres encore déplacent. Anatevka, le Siam, l’Autriche ou Brigadoon permettent à Broadway de parler d’identité, de mémoire, de pouvoir et de modernité à travers des lieux éloignés.

C’est cette diversité qui rend le Golden Age si riche. Il ne possède pas un seul paysage symbolique. Il en invente plusieurs, parfois contradictoires. L’Amérique du Golden Age peut être une prairie ouverte, une ville trop rapide, une île de guerre, un quartier déchiré, un village perdu, une famille en fuite ou une communauté qui essaie de durer. Le mythe américain ne tient pas dans un seul décor. Il circule d’un lieu à l’autre.

4.B.9) Conclusion : l’Amérique comme géographie imaginaire

Les paysages du Golden Age ne sont pas seulement des lieux. Ce sont des formes de pensée:

  • L’Ouest d’Oklahoma! raconte une Amérique qui veut transformer un territoire en communauté.
  • Le Pacifique de South Pacific montre une Amérique projetée hors de ses frontières, mais rattrapée par ses propres préjugés.
  • Le New York d’On the Town célèbre le mouvement, l’urgence et la rencontre.
  • Le New York de West Side Story révèle la fracture urbaine, raciale et sociale.
  • Anatevka, dans Fiddler on the Roof, donne à l’Amérique d’immigration une mémoire d’avant le départ.
  • Et les lieux étrangers du Golden Age — Écosse, Siam, Autriche, Angleterre — permettent souvent de parler indirectement de questions américaines : modernité, identité, pouvoir, famille, mobilité sociale ou résistance morale.

Le Golden Age construit donc une véritable géographie imaginaire. Il ne montre pas l’Amérique telle qu’elle est. Il montre les lieux où l’Amérique se rêve, se justifie, se critique ou se souvient. C’est pourquoi ces paysages restent si puissants. Ils ne sont pas seulement sur scène. Ils entrent dans la mémoire du public. Broadway ne donne pas seulement des histoires à l’Amérique. Il lui donne des lieux où chanter ce qu’elle croit être.

Après s’être intéressé uax paysages mythiques du Golden Age, il faut maintenant regarder ce qui se passe lorsque ces images quittent Broadway. Les grandes œuvres de cette période ne restent pas enfermées dans les théâtres new-yorkais. Elles circulent par les tournées, les cast albums, le cinéma, la télévision et les productions internationales. Avec elles, c’est toute une vision de l’Amérique qui voyage.

La page suivante pourra donc aborder cette question: comment le Golden Age transforme-t-il Broadway en instrument mondial du rêve américain?

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