Chapitre 4 – 1927-1943 : Difficultés
De "Show Boat" à "Oklahoma!"

Vivian Ellis: 1928-1931 La conquête

4 ▸ 1927➙1943 – Entre crise et mutation
F▸Les musicals en Europe dans les années ’30
🇬🇧 Deuxième partie: les « Theatrical Thirties » 🇬🇧
2) Les grands artistes anglais des années ’30 🇬🇧 (23/)

2.C) Vivian Ellis (1904-1996) (1/4)

Comme nous l’avions vu (), avant 1928, Vivian Ellis est encore un musicien en devenir plutôt qu’un maître installé du West End. Né à Hampstead dans une famille très musicale, il se forme sérieusement au piano et à la composition, avec l’ambition initiale de devenir pianiste de concert. Mais dans le Londres des années 1920, il glisse peu à peu de la musique “classique” vers la chanson légère, la revue et les spectacles de variétés, notamment en travaillant pour l’éditeur Francis, Day & Hunter et en fournissant des numéros à plusieurs productions. Quand arrive Mr Cinders, Ellis n’est donc pas un débutant : il a déjà derrière lui une vraie école du rythme scénique, du refrain efficace et du goût très britannique pour l’élégance légère.

2.C.1) 1928-1931 — Phase de conquête

2.C.1.a) 1928 — Le déclencheur : Mr Cinders à Blackpool

En réalité, 1928 est l’année-charnière de la carrière de Vivian Ellis. Avec Mr Cinders, il commence à sortir de ce statut de fournisseur élégant de chansons pour devenir un compositeur associé à un vrai spectacle identifiable: cette année-là, Ellis passe du monde de la revue à son premier grand succès dans le monde des musicals.

Ce qui se joue en 1928, ce n’est donc pas encore la consécration londonienne — elle viendra en 1929 — mais la naissance du phénomène. Mr Cinders est monté d’abord à Blackpool, le 25 septembre 1928, puis part en tournée pendant environ trois mois avant d’entrer dans le West End. Ce détour par la province est typique du théâtre britannique de l’époque : on teste, on ajuste, on coupe, on affine, puis seulement on vise Londres.

Le spectacle lui-même est très habile. Mr Cinders est une inversion de Cendrillon : au lieu d’une jeune fille humiliée par sa belle-famille, on suit ici Jim, jeune homme relégué au rang de domestique à Merton Chase. En face de lui, la figure du « prince charmant » devient Jill, riche héritière moderne, vive et décidée, qui se fait d’abord passer pour une simple soubrette. Invitée à un bal costumé donné par son père, Jill aide Jim à s’y rendre déguisé en grand explorateur sud-américain, le comte de Ditcham. Mais la supercherie tourne mal: on découvre dans sa poche le précieux collier Verity, censé avoir été volé. Avec l’aide de Jill, Jim s’échappe, démasque le véritable voleur — le majordome Smith — puis est finalement reconnu grâce à un chapeau retrouvé après l’exploit. Il gagne la récompense, découvre la véritable identité de « Sarah », et tout s’achève par un triple happy end sentimental.

Cette torsion du conte donne au show une saveur très fin-de-siècle 1920 : légère, spirituelle, un peu impertinente, et très consciente des jeux de genre et de classe qui amusent alors le public britannique. Autrement dit, Mr Cinders ne se contente pas d’être charmant: il modernise le vieux matériau féerique en le mettant au goût d’une Angleterre mondaine, automobile et costumée.

Sur le plan des collaborations, 1928 est aussi crucial parce qu’Ellis ne signe pas seul: la musique est de Vivian Ellis avec Richard Myers, tandis que le livret et les paroles sont dus à Clifford Grey et Greatrex Newman. Ce qu’on voit émerger ici, c’est moins un auteur total à la Coward qu’un compositeur capable de s’insérer avec une grande efficacité dans une fabrique collective du musical britannique.

Et surtout, 1928 voit apparaître la matière qui fera durer l’œuvre au-delà de son intrigue. Les sources sur Mr Cinders mettent déjà en avant plusieurs numéros appelés à devenir les signatures du show, en particulier Spread a Little Happiness, mais aussi Ev’ry Little Moment et On the Amazon. Autrement dit : dès la phase de lancement, Ellis montre ce qui restera sa grande force, celle d’écrire des mélodies immédiatement mémorisables, capables de survivre au spectacle lui-même.

Donc, ce n’est pas encore l’année du triomphe public définitif, mais c’est l’année où Vivian Ellis trouve enfin la forme dramatique qui convient à son talent. Avant, il brillait par touches; avec Mr Cinders, il commence à exister comme compositeur de spectacle. Et dans une histoire du musical britannique, c’est un vrai tournant — discret, très anglais, mais décisif.

2.C.1.b) 1929 — Mr Cinders à Londres

Après son try-out à Blackpool en septembre 1928 et une tournée de plusieurs mois, Mr Cinders ouvre à l’Adelphi Theatre le 11 février 1929, puis est transféré au London Hippodrome le 15 juillet 1929. Les sources donnent un total de 528 ou 529 représentations selon les sources. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un triomphe durable, celui qui installe enfin Ellis parmi les compositeurs qui comptent à Londres. En 1929, avec Mr Cinders, il devient le compositeur que l’on associe à un titre, à un succès identifié, à une couleur scénique propre. Autrement dit, 1929 est l’année où Vivian Ellis cesse d’être seulement un excellent artisan pour devenir un vrai nom du théâtre musical britannique.

Le succès est d’autant plus intéressant qu’il ne repose pas sur une révolution esthétique tonitruante. Mr Cinders reste une musical comedy britannique légère, élégante, très construite autour de vedettes et de numéros bien calibrés. Mais le spectacle a une idée dramatique simple et brillante : reprendre le conte de Cendrillon en inversant les sexes, avec Jim dans la position de l’être humilié et Jill dans celle de la figure active, moderne et presque princière. Cette mécanique, à la fois familière et légèrement irrévérencieuse, donne au show une modernité très 1929 : un vieux conte, mais passé à la moulinette mondaine de l’entre-deux-guerres.

Le vrai coup de génie, bien sûr, est musical. La partition contient Spread a Little Happiness, l’un des titres les plus durables d’Ellis, ainsi que Ev’ry Little Moment et On the Amazon, qui contribuent fortement au charme du spectacle. On peut dure que Binnie Hale porte Spread a Little Happiness, sans oublier parmi les interprètes principaux Binnie Hale, Bobby Howes, Basil Howes, Ruth Maitland, Jack Melford et Sebastian Smith. En clair, 1929 révèle non seulement un compositeur, mais un compositeur capable d’écrire des chansons qui survivent à leur spectacle — ce qui, dans ce métier, vaut presque un titre de noblesse.

Il y a aussi, dans cette année 1929, une petite touche de roman biographique. Ellis est absent de la première de Mr Cinders parce qu’il est alors gravement malade dans le sud de la France. C’est une image presque ironique : au moment précis où le West End l’adopte enfin, le principal intéressé n’est pas là pour savourer son entrée en scène. Mais cette distance renforce presque la portée symbolique du moment : désormais, le succès existe sans lui, ou plutôt au-delà de lui. Son nom commence à circuler tout seul.

Autre point essentiel : Mr Cinders ne donne pas seulement à Ellis un succès, il lui ouvre un nouveau réseau professionnel. Ce spectacle est le début de l’association avec Charles B. Cochran, qui deviendra l’un des grands cadres de sa carrière dans les années 1930. Cela compte énormément, parce qu’Ellis n’est pas un “poète solitaire” à la Novello : c’est un compositeur qui prospère dans un système de producteurs, de vedettes, de librettistes et de scènes très structurées. 1929, c’est donc aussi l’année où il entre vraiment dans la grande machinerie du West End.

On peut donc résumer 1929 ainsi : si 1928 était l’année de l’étincelle, 1929 est l’année de la confirmation publique. Mr Cinders prouve qu’Ellis peut porter un grand succès londonien, écrire des chansons qui restent, et occuper autre chose que la périphérie brillante de la revue. Il n’est pas encore l’institution qu’il deviendra plus tard, mais il a désormais franchi la ligne décisive : il appartient au premier rang des compositeurs de musical comedy britanniques de son temps.

2.C.1.c) 1930 — Premiers doutes mais constructifs

En 1930, Vivian Ellis entre dans l’année avec un problème très classique au théâtre: que faire après un premier grand succès ? Après Mr Cinders, il n’est plus un simple compositeur de revues; il devient un nom qu’il faut confirmer. Or 1930 ne sera pas l’année d’un second triomphe comparable, mais plutôt celle d’une mise à l’épreuve. Les notices biographiques résument d’ailleurs ce moment comme une période de « mixed fortunes »: Ellis travaille beaucoup, attire de gros noms, mais les résultats restent inégaux.

17 septembre 1930 – Follow a Star

Le premier grand test est Follow a Star, créé au Winter Garden le 17 septembre 1930, puis repris du 22 décembre 1930 au 10 janvier 1931, pour un total de 118 représentations. Le spectacle est signé musicalement par Ellis, sur des paroles de Douglas Furber, avec un livret de Furber et Dion Titheradge; Jack Hulbert en assure la mise en scène et la chorégraphie. L’entreprise est ambitieuse, presque voyante: le show est bâti autour de Sophie Tucker, absente de Londres depuis dix ans, avec un long numéro de cabaret conçu pour elle. L’intrigue, assez folle, fait passer l’action d’un night-club new-yorkais à une Angleterre des milieux chics, avec chanteuse vedette, mari prestidigitateur calamiteux, pseudo-meurtre, chantage et ascension mondaine. Bref, une machine de music-hall plus qu’un ouvrage d’une grande élégance dramatique.

Mais précisément, c’est là que le bât blesse. Malgré la présence de Hulbert et Tucker, Follow a Star est un échec financier. Même si Sophie Tucker y chante le morceau bluesy If Your Kisses Can’t Hold the Man You Love, qu’elle reprendra ensuite pour clore son numéro de cabaret. Over the Footlights précise même le mécanisme du revers: après six semaines, le public commence à se raréfier; Tucker quitte le spectacle pour une tournée de variétés; la production est remaniée, relancée avec Maisie Gay, puis referme sur une perte de plus de 5.000£. Autrement dit: beaucoup de prestige, beaucoup d’agitation, mais pas de vraie assise durable.

19 novembre 1930 – Little Tommy Tucker

L’automne 1930 apporte pourtant un second essai avec Little Tommy Tucker, créé au Daly’s Theatre le 19 novembre 1930 et joué 83 fois. Ici, Ellis collabore notamment avec Desmond Carter, ainsi qu’avec Caswell Garth, Bert Lee et R. P. Weston pour le livret et les paroles. Le spectacle raconte les mésaventures sentimentales de Thomasina « Tommy » Tucker, jeune femme issue d’une famille aristocratique ruinée, qui tombe amoureuse d’une vedette de la radio sans connaître sa véritable identité. Pour aider les siens, elle accepte de chanter dans un night-club, ce qui déclenche une chaîne de quiproquos amoureux avant le règlement final. Le ton est plus léger, plus conventionnel aussi, avec cette petite touche britannique où même la gêne financière conserve un col amidonné.

Là encore, le résultat reste mitigé. Le spectacle arrive à Londres après une tournée de six semaines, déjà remanié et partiellement redistribué; il reçoit des critiques plutôt favorables, mais ne prend pas vraiment auprès du public et s’arrête au bout d’environ deux mois et demi. Pourtant, tout n’est pas à jeter: cette collaboration avec Desmond Carter compte pour Ellis, et la chanson Let’s Be Sentimental sort du lot.

A son retour en Grande-Bretagne, Ellis écrit avec Carter la chanson Wind in the Willows, intégré à la Cochran’s 1930 Revue, qui connaîtra une belle popularité. Cela veut dire qu’en 1930, même lorsque les spectacles ne s’imposent pas pleinement, les chansons, elles, commencent à faire leur chemin.

Et c’est peut-être cela, au fond, le vrai sens de 1930 chez Vivian Ellis. Ce n’est pas une année glorieuse au sens spectaculaire du terme; c’est une année de consolidation professionnelle. Il travaille avec de grandes vedettes, il entre plus solidement dans l’orbite de Charles B. Cochran, association appelée à devenir l’une des plus importantes de sa carrière, et il confirme qu’il peut fournir des numéros mémorables même au sein de spectacles imparfaits. En d’autres termes, 1930 ne prolonge pas le miracle de Mr Cinders ; il construit les fondations de la décennie Ellis. Moins feu d’artifice, plus charpente — ce qui, dans le West End, est souvent le vrai début d’une carrière durable.

2.C.1.d) 1931 — Une année charnière hyperactive

On peut considérer que 1931 va être une année charnière. Ellis y est partout à la fois : Folly to Be Wise au Piccadilly, The Song of the Drum à Drury Lane, Blue Roses au Gaiety, puis Stand Up and Sing au London Hippodrome. L’impression générale n’est donc pas celle d’un recul, mais d’une suractivité dont les résultats sont très contrastés.

8 janvier 1931 – Folly to Be Wise

Folly to Be Wise ouvre l’année sur un terrain que Vivian Ellis connaît parfaitement: la revue. Le spectacle, monté au Piccadilly et porté notamment par Cicely Courtneidge, tient 257 représentations; autrement dit, Ellis reste solidement installé dans la fabrique collective du divertissement west-endien. Mais ce succès relève encore du monde de la revue et du numéro de vedette plus que d’un grand «ouvrage Ellis» à lui seul: c’est un signe de présence forte, pas encore une domination esthétique.

9 janvier 1931 – The Song of the Drum

Avec The Song of the Drum, Ellis enchaîne avec quelque chose d’ample et spectaculaire. Créé à Drury Lane le 9 janvier 1931, ce musical play (pèce de théâtre musical) tient 131 représentations, jusqu’au 2 mai. La partition est cosignée avec Herman Finck, sur des paroles de Desmond Carter et un livret de Fred Thompson et Guy Bolton. Tout, dans la production, sent le grand appareil: bazar luxuriant, troupes militaires, danseuses, figurants, et même un vrai chameau dans un spectacle monté avec une distribution d’environ 125 personnes. Et pourtant, malgré cette débauche de moyens et des numéros comme « Within My Heart », l’ouvrage reste un demi-échec: une production fastueuse, mais pas un grand triomphe.

Dans The Song of the Drum, le capitaine Darrell aime Sheila McKenna, mais un rival, le major Bonnington, a ruiné sa réputation et compromis ses chances auprès d’elle. Pour reconquérir à la fois son honneur et la jeune femme, Darrell se lance dans une mission d’espionnage périlleuse en territoire ennemi, où il doit tromper une espionne redoutable, la comtesse Olga von Haulstein, et déjouer les intrigues de l’Ilkhani de Kahlek. En parallèle, une intrigue secondaire unit Judy, la sœur de Sheila, à Chips Wilcox.

20 janvier 1931 – Blue Roses

Quelques jours plus tard – et on est déjà au troisième spectcale en deux semaines – Blue Roses confirme cette fragilité. Après un try-out à Birmingham en décembre 1930, le spectacle arrive au Gaiety le 20 janvier 1931 et ne tient l’affiche que 54 représentations. Le musical, écrit avec Desmond Carter, semble pourtant parfaitement aligné sur les qualités habituelles d’Ellis — élégance mélodique, comédie légère, titres accrocheurs comme Dancing in Your Sleep, Where Have You Been Hiding? ou If I Had Three Wishes — mais il ne rencontre pas son public londonien. C’est typiquement le genre d’épisode qui annonce l’« ajustement » à venir : le talent est là, le résultat scénique beaucoup moins.

Dans Blue Roses, Chepstow Potts, élégant mondain monoclé jusqu’au bout de la boutonnière, se met en quête des mystérieuses fleurs volées appelées « Blue Roses ». Aidé de son ami Jimmy, il accumule les déguisements — détective, vendeur français, steward — pour déjouer le méchant Américain Otis van Tuyt. Au passage, il conquiert Susan, tandis que Jimmy gagne le cœur de sa sœur Ann, avec l’aide finale d’un vrai détective, Egbert Parkinson.

5 mars 1931 – Stand Up and Sing

Le grand correctif de l’année, c’est Stand Up and Sing. Le spectacle ouvre au London Hippodrome le 5 mars 1931 et y reste jusqu’au 28 novembre, pour 325 représentations. Il est porté par Jack Buchanan et Elsie Randolph, avec une musique signée Philip Charig et Vivian Ellis. C’est le spectacle le plus réussi de cette séquence: l’ouvrage aligne des chansons solides — There’s Always Tomorrow, It’s Not You, entre autres —, un montage scénique très mobile, de la country house à l’Égypte, et même un premier rôle marquant pour la jeune Anna Neagle. Ici, Ellis retrouve ce qui lui réussit le mieux: un véhicule de vedettes, un rythme léger, et des chansons assez nettes pour survivre à l’intrigue.

Dans Stand Up and Sing, Rockingham Smith, jeune homme plutôt paresseux, accepte de devenir valet dans la maison des Clyde-Burkin. Il y tombe amoureux d’Ena, femme de chambre de Mary Clyde-Burkin, au moment même où de précieux documents ont été volés. L’enquête entraîne maîtres et domestiques sur un paquebot puis jusqu’en Égypte, où Rockingham et Ena vivent une série d’aventures avant de récupérer les papiers disparus.

1931 n’est pas un vrai creux, mais le moment où le besoin d’ajustement devient visible. Ellis travaille énormément, passe de la revue au musical play spectaculaire puis à la musical comedy plus pure, et voit coexister dans la même année un succès solide, des déceptions franches et un vrai hit. C’est précisément pour cela que 1931 est passionnant: il montre un compositeur déjà central dans le West End, mais pas encore stabilisé dans la formule qui lui assurera ses meilleurs succès du milieu des années 1930.

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