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🎶 « Sunset Boulevard » (New Victoria Theatre – Woking – UK)

C’est évidemment très bizarre pour nous d’aller voir Sunset Boulevard en Angleterre avec toute l’équipe avec laquelle on va rêver et créer notre propre Sunset Boulevard à Bruxellons! cet été.
Nous n’allons donc évidemment pas assister simplement à un spectacle. Nous allons regarder chaque choix, chaque décor, chaque costume, chaque personnage avec cette question en tête: et nous, qu’allons-nous en faire? Autant avouer dès à présent que nous n’y allons donc pas de manière très neutre…

Autre «détail» — même si le mot ne convient pas du tout — qui a suscité en moi une attente démesurée: le rôle de Norma Desmond est joué par Ria Jones.
Qui est Ria Jones?
L’histoire est assez extraordinaire. En 1991, alors qu’Andrew Lloyd Webber travaille encore à la création de Sunset Boulevard, c’est Ria Jones qui est la toute première interprète de Norma Desmond, lors d’un workshop privé au Festival de Sydmonton, chez Lloyd Webber. Elle n’a que 24 ans et est évidemment beaucoup trop jeune pour jouer réellement Norma, mais elle participe donc à la naissance même du rôle.
Vingt-cinq ans passent. Je la vois pour la première fois en avril 2016. Nous allions alors voir Sunset Boulevard au London Coliseum avec Glenn Close dans le rôle principal. Et ce soir-là, Glenn Close est malade. Ria Jones, qui est sa standby, doit assumer le rôle. Et pas dans n’importe quelles circonstances. Une bonne partie du public n’est pas venue voir Sunset Boulevard: elle est venue voir Glenn Close dans Sunset Boulevard. Lorsque l’absence de la star est annoncée avant le spectacle, il y a des remous dans la salle, des protestations, des hurlements, des huées, des gens qui réclament leur argent…
Ambiance sympathique pour entrer en scène et chanter With One Look. Le spectacle commence donc – les premières scènes sont sans Norma – et on ressent très vite qu’il y a une énorme tension entre la troupe et la salle. Ils sont en guerre contre nous. Contre nos à priori. Et ils ont l’intention de gagner.
Et, trois heures plus tard, c’est une salle debout qui hurle tellement l’interprétation de Ria Jones a été sublime. Elle salue en larmes. Enfin, non, elle est prise de sanglots et le reste de la troupe a les larmes aux yeux. Quel événement…
Images de l’époque des saluts – Ria Jones rayonnante et une troupe fière d’avoir gagné cette guerre contre le public
Et la petite histoire est encore plus belle lorsqu’on sait qu’elle n’avait jamais joué le spectacle en entier avec cette distribution ni même chanté le rôle avec l’orchestre avant de devoir remplacer Glenn Close!
Alors lorsqu’est annoncée cette nouvelle tournée britannique de Sunset Boulevard, cette fois avec Ria Jones officiellement en tête d’affiche, j’ai évidemment très envie de la revoir. 26 ans après avoir été la première Norma du workshop, le rôle est enfin véritablement à elle. Autant dire que l’attente est immense.
La déception va être à la hauteur de l’attente!
La production est créée au Curve Theatre de Leicester avant de partir en tournée à travers le Royaume-Uni. Nikolai Foster signe la mise en scène et Colin Richmond les décors et costumes. Et leur idée centrale est très claire: puisque Sunset Boulevard parle du cinéma et de ses illusions, ils décident de nous montrer en permanence la fabrique de Hollywood. Le plateau devient donc essentiellement un studio de cinéma. On voit les artifices, les projections, les éléments de décor. Même les voitures peuvent devenir des carcasses manipulées à vue tandis que défile derrière elles une route filmée. Sur le papier, je comprends.
Sur scène, je déteste.
La scénographie est pour moi un non-sens absolu. On est majoritairement au studio. Même lorsque les meubles de Norma sont présents, nous restons dans cet univers de plateau de tournage. Or la maison de Norma devrait précisément être l’endroit où Hollywood s’est arrêté, un mausolée dans lequel une femme vit encore entourée des fantômes de sa gloire passée. Ici, le studio contamine tout. Cela donne une sensation de flou permanent entre les différents lieux. Ou, pire encore, une sensation d’artificiel.
Je comprends évidemment que c’est précisément l’effet recherché: montrer que Hollywood est une immense machine à fabriquer de l’illusion et que Norma elle-même vit dans cette illusion. Mais comprendre une idée ne veut pas dire qu’on est obligé de l’aimer. Et je ne l’aime pas. Les costumes sont hideux. Surtout ceux de Norma.




Et les personnages ne me convainquent guère davantage.
Adam Pearce, qui joue Max von Mayerling, est très faible à mes yeux. Il n’incarne rien. Ni passé, ni présent, ni futur. Or Max est pour moi l’un des personnages les plus fascinants de Sunset Boulevard. Il n’est pas simplement le majordome de Norma. Il a été son réalisateur, son premier mari, l’homme qui a contribué à fabriquer la star qu’elle est devenue et qui, désormais, entretient quotidiennement son illusion — jusqu’à lui écrire lui-même les lettres de ses admirateurs imaginaires. Il devrait porter sur ses épaules tout le passé de Norma. Ici, je ne le sens jamais.
Mais le pire, c’est Joe, joué par Danny Mac. Et c’est évidemment gênant, parce que Joe est notre guide dans cette histoire. C’est par son regard cynique que nous découvrons Norma, Hollywood et cette immense machine à rêves qui broie tranquillement ceux qui croient encore en elle. Je n’y crois pas. Et lorsque Joe ne fonctionne pas, c’est tout l’équilibre du spectacle qui devient beaucoup plus fragile.
Même Ria Jones ne m’émeut pas. Et ça, franchement, je ne m’y attendais pas. Comme je l’ai rappelé ci-dessus, je l’avais vue bouleversante au Coliseum dans des conditions presque impossibles. J’étais venu ici en grande partie pour elle. Elle chante toujours magnifiquement, évidemment. Mais cette fois, je ne retrouve pas ce qui m’avait tellement bouleversé en 2016.
On n’y croit pas. En fait, on s’en fout !
Et pour Sunset Boulevard, c’est quand même un fameux problème. Il faut cependant reconnaître une chose: musicalement, la production ne lésine pas. Seize musiciens jouent en direct, ce qui est devenu suffisamment rare dans une tournée britannique pour être souligné. Et la partition d’Andrew Lloyd Webber conserve évidemment toute son ampleur.
Il y a aussi une vraie surprise positive.
Pour la première fois, on se rend réellement compte de l’existence d’Artie, le fiancé de Betty et ami de Joe. C’est un personnage que le spectacle laisse facilement disparaître derrière le quatuor Norma–Joe–Betty–Max. Ici, il existe vraiment, et cela rend d’ailleurs la relation naissante entre Betty et Joe un peu plus concrète: leur rapprochement ne se fait pas dans le vide, il implique aussi quelqu’un d’autre. Mais bon… C’est maigre comme satisfaction. Avouons-le.
Le plus amusant — rétrospectivement — est peut-être de constater que certains critiques britanniques ont adoré précisément ce qui nous agace. Le studio hollywoodien visible, les décors volontairement artificiels, les projections: tout cela a été salué comme une manière intelligente de rappeler que l’univers de Norma n’est qu’une construction.
Même Adam Pearce, que je trouve ici désespérément vide, sera particulièrement loué par certains critiques pour son Max!
Comme quoi… Nous étions sans doute ce soir-là un public particulièrement difficile. Mais nous avions une excuse: quelques mois plus tard, ce serait à notre tour de nous retrouver devant une page blanche et de décider à quoi devait ressembler notre Sunset Boulevard. Et parfois, voir très clairement ce que l’on ne veut pas faire peut être presque aussi utile que de découvrir ce que l’on veut faire.
La journée en plus se terminera d’ailleurs difficilement. Daniel, fatigué, décide de rentrer à Londres en taxi plutôt qu’en train avec nous. Mauvaise idée. Il n’arrivera jamais à temps pour prendre l’Eurostar et devra dormir à Londres.
Décidément, ce Sunset Boulevard ne nous aura rien épargné…


