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🎭 « Moutoufs » (Théâtre Le Public – Grande salle)

Un choc… C’est toujours bizarre d’aller voir un spectacle du théâtre dans lequel on travaille, pour lequel on a fait le budget, dont on a croisé les comédiens en répétitions. C’est d’autant plus bizarre quand ce sont des amis qui ont écrit et qui jouent dans ce même spectacle. Détestant assister aux premières des spectacles-maison, je traine souvent pour aller m’asseoir dans une des salles, sur un strapontin, pour ne pas faire vrai spectateur.
Nous voici donc dans la dernière semaine de représentation de Moutoufs et je décide in extrémis d’assister au spectacle, fuyant Bord de mer qui risque de trop m’ébranler. Et pourtant, je vais vivre un choc… Un vrai!
J’adore les spectacles où les artistes ne se bornent pas à nous donner une leçons de morale, où ils ne nous donnent pas une liste d’idées auxquelles il est de bon ton d’adhérer. Ici, rien de ça. Ce spectacle est extrêmement fort parce qu’il se borne à poser des questions sans y répondre. Des questions extrêmement simples. Et que les comédiens ne jouent rien. Ils parlent d’eux-mêmes. Jasmina par exemple à qui l’on demande pourquoi elle a donné des noms bretons à ses enfants. Et Jasmina n’a pas de réponse. Ils se demandent pourquoi ils ne parlent pas arabe. Peut-on soi-même transmettre une part de la culture marocaine à ses propres enfants sans parler un mot d’arabe? Les couples mixtes ne peuvent-il réussir que si l’un des deux renonce à sa propre culture? Peut-on être musulman en mangeant du porc et en buvant de la bière?

Ces cinq artistes ont un point commun: être né d’un père marocain et d’une mère belge. Aujourd’hui, comme les saumons remontent la rivière, leurs pères sont retournés dans leur pays natal, et c’est au tour de leurs enfants de remonter à la source pour comprendre ce qui a forgé leur identité. Ils ont récolté les témoignages de leurs parents, ont dévidé le fil de leurs propres souvenirs, ont déterré quelques photos d’archive, pour tisser une écriture polyphonique brassant mille questions passionnantes.
Il y a aussi un vrai questionnement sur le couple-mixte, sur sa viabilité. Mais la vraie interrogation de ces cinq moutoufs est « Qui sommes-nous« ? Et vous savez ce qui rend ce spectacle magistral, c’est que moi qui suis bruxellois depuis 25 générations – dont pas moutouf pour un gramme – j’en arrive à me poser la même question: qu’est-ce qui a fait ce que je suis? On est avant tout le moutouf de soi-même.
Le trajet de spectacle a été éprouvant pour ces artistes à la recherche de leurs racines, de leur vérité. La maman de Jasmina et Monia est décédée durant les répétitions. Comme celle de Myriem. Le papa d’Othmane a été atteint d’un cancer. Ils en parlent à la fin du spectacle face à une vidéo de vaguelettes s’échouant inlassablement sur une plage. Les vagues envahissent nos yeux et nos âmes. Ils ne reste plus qu’à applaudir. A dire merci. Et à partir tenter de répondre à toutes ces questions.
