â Retour Ă la saison : Saison 2017-2018
đ¶ « Romantics Anonymous » (Wanamaker Playhouse)

Et bien voilĂ , cette fois c’est fait. J’ai rencontrĂ© un OVNI. Romantics Anonymous est un nouveau musical créé au dĂ©part du film belge Les Ă©motifs anonymes de Jean-Pierre AmĂ©ris et Philippe Blasband. Et c’est complĂštement dingue. En plus, Romantics Anonymous est Ă la fois une crĂ©ation mondiale, le premier musical prĂ©sentĂ© au Sam Wanamaker Playhouse et le dernier nouveau spectacle mis en scĂšne par Emma Rice comme directrice artistique du Shakespeareâs Globe. Il y a donc derriĂšre cette petite histoire de chocolat beaucoup plus dâenjeux quâil nây paraĂźt.
Pour tout dire, pendant l’installation des spectateurs, des artistes costumĂ©s caricaturalement en français moyen des annĂ©es ’70 (du moins vu par les anglais, style Les Demoiselles de Rochefort de Demy) distribuent du chocolat au public, en leur parlant intĂ©gralement en français: « Ne le mangez pas maintenant, uniquement quand on vous le dira« . J’ai mĂȘme dĂ» traduire Ă certains anglais qui ne parlaient pas français. Le monde Ă l’envers, non?




Le musical commence… En français. Texte. Parole de la premiĂšre chanson en français. Sur le cĂŽtĂ© fou du chocolat. Ils nous disent alors de manger le chocolat reçu. Et la magie du chocolat opĂšre… Le musical se transforme en anglais. Le ton est donnĂ©. Et on recommence Ă zĂ©ro. SincĂšrement, c’est super. Et tout est Ă ce niveau.
AngĂ©lique est une chocolatiĂšre exceptionnellement douĂ©e⊠mais dâune timiditĂ© maladive. DĂšs que lâattention se porte sur elle, elle perd tous ses moyens. Pendant des annĂ©es, elle a donc fabriquĂ© anonymement les chocolats de Monsieur Mercier, qui faisait croire quâils Ă©taient lâĆuvre mystĂ©rieuse dâun ermite vivant dans les montagnes.
Ă la mort de Mercier, elle doit chercher un emploi. Elle se prĂ©sente dans une petite fabrique de chocolat en difficultĂ© dirigĂ©e par Jean-RenĂ©. Malentendu: alors quâelle est une remarquable chocolatiĂšre, il lâengage comme commerciale â probablement le pire mĂ©tier imaginable pour quelquâun incapable de parler Ă des inconnus.

Le problĂšme est que Jean-RenĂ© souffre pratiquement du mĂȘme mal quâelle. Lui aussi est terriblement anxieux, particuliĂšrement lorsquâil sâagit de relations sentimentales. AngĂ©lique frĂ©quente un groupe dâ«émotifs anonymes»; Jean-RenĂ© tente de vaincre ses peurs Ă lâaide de mĂ©thodes et dâenregistrements de dĂ©veloppement personnel.
Et évidemment, ils tombent amoureux.

Tout lâhumour du spectacle vient alors de deux personnes qui dĂ©sirent dĂ©sespĂ©rĂ©ment se rapprocher mais qui sont pratiquement incapables de communiquer. Un simple dĂźner au restaurant devient une Ă©preuve olympique â Jean-RenĂ©, submergĂ© par le stress, doit notamment aller plusieurs fois changer de chemise tellement il transpire.
ParallĂšlement, AngĂ©lique comprend que la chocolaterie est condamnĂ©e si elle ne renouvelle pas ses produits. Sans rĂ©vĂ©ler quâelle est elle-mĂȘme la mystĂ©rieuse chocolatiĂšre qui avait fait le succĂšs de Mercier, elle entreprend donc de crĂ©er de nouveaux chocolats afin de sauver lâentreprise.
Les deux intrigues avancent ensemble: AngĂ©lique doit progressivement accepter son propre talent et sortir de lâanonymat, tandis quâAngĂ©lique et Jean-RenĂ© doivent trouver le courage de reconnaĂźtre ce quâils Ă©prouvent lâun pour lâautre. Le chocolat devient finalement une jolie mĂ©taphore: quelque chose peut ĂȘtre Ă la fois doux et amer â exactement comme lâamour et la vie.

Moi qui dĂ©teste Demy, et beaucoup de comĂ©dies musicales françaises, il y a ici quelque chose de magique. Et qui dĂ©montre quelque chose que j’ai toujours ressenti mais n’ai jamais su, par manque de culture, dĂ©montrer. Il y a une musique française de comĂ©die musicale (Ă la scĂšne ou cinĂ©matographique). Et je ne l’aime pas. Sauf ici, parce que c’est parodique. Et dĂšs les premiĂšres notes, le public anglais s’esclaffe de cette musique tellement elle colle bien aux personnages sur scĂšne, dont on se moque, mĂȘme si on finira par les aimer. Prodigieux.
Mais cette piĂšce nous oblige d’aborder une polĂ©mique dont Philippe Blasband m’a informĂ©e.
Emma Rice et la bataille des lumiĂšres

Lorsque Emma Rice prend la direction artistique du Shakespeareâs Globe en avril 2016, elle arrive avec une conception du théùtre trĂšs diffĂ©rente de celle qui avait jusque-lĂ dominĂ© au Globe. Venue de Kneehigh, elle utilise volontiers musique amplifiĂ©e, micros, Ă©clairages Ă©lectriques, projections et effets scĂ©niques contemporains.
Or le Globe avait Ă©tĂ© conçu comme une sorte de laboratoire: non pas pour reproduire servilement le théùtre Ă©lisabĂ©thain, mais pour explorer les conditions dans lesquelles Shakespeare et ses contemporains travaillaient. Lâun de ses principes caractĂ©ristiques Ă©tait le «shared light»: acteurs et spectateurs restent Ă©clairĂ©s ensemble, comme ils lâĂ©taient Ă lâĂ©poque oĂč les reprĂ©sentations avaient lieu en plein jour.
Emma Rice bouleverse cela dĂšs sa premiĂšre saison. Son A Midsummer Nightâs Dream, par exemple, emploie Ă©clairages artificiels et son amplifiĂ©. Artistiquement, câest parfaitement cohĂ©rent avec son univers; institutionnellement, cela provoque une vĂ©ritable crise sur ce que doit ĂȘtre le Globe.


En octobre 2016, Ă peine six mois aprĂšs son entrĂ©e en fonction, le conseil dâadministration annonce quâelle quittera son poste. La raison officiellement avancĂ©e est prĂ©cisĂ©ment cette divergence: Ă partir dâavril 2018 (date prĂ©vue de son dĂ©part), le Globe veut revenir Ă des productions fondĂ©es sur le shared light, sans dispositifs modernes permanents de son et dâĂ©clairage.
Rice dira ensuite que l’affaire Ă©tait plus profonde qu’une simple querelle d’ampoules: pour elle, elle concernait la confiance du conseil envers sa vision artistique et sa libertĂ© de crĂ©ation.
Et c’est lĂ que Romantics Anonymous devient particuliĂšrement intĂ©ressant. Romantics Anonymous est créé au Sam Wanamaker Playhouse le 20 octobre 2017, alors que tout le monde sait dĂ©jĂ qu’Emma Rice est sur le dĂ©part. C’est son dernier spectacle comme metteuse en scĂšne Ă la tĂȘte du Globe.
Et elle choisit justement de crĂ©er un musical, le premier prĂ©sentĂ© au Sam Wanamaker Playhouse â lieu encore plus emblĂ©matique de cette rĂ©flexion sur l’Ă©clairage historique puisque cette petite salle intĂ©rieure avait Ă©tĂ© conçue pour ĂȘtre jouĂ©e principalement Ă la chandelle.
Rice ne renonce pourtant absolument pas Ă son langage théùtral. Dans Romantics Anonymous, elle utilise notamment des enseignes au nĂ©on, des effets lumineux contemporains et un vĂ©ritable dessin d’Ă©clairage signĂ© Malcolm Rippeth. Certaines critiques remarquĂšrent mĂȘme que les habituels chandeliers du Sam Wanamaker avaient Ă©tĂ© retirĂ©s pour cette production.

C’est donc assez savoureux: Emma Rice fait ses adieux au Globe avec un spectacle qui illustre exactement ce pour quoi le Globe a dĂ©cidĂ© de se sĂ©parer d’elle.
Et cela rĂ©sonne jusque dans le sujet du musical. AngĂ©lique est une chocolatiĂšre extraordinairement douĂ©e qui doit sortir de sa peur; Jean-RenĂ© a hĂ©ritĂ© d’une chocolaterie enfermĂ©e dans ses traditions; pour survivre, l’entreprise doit accepter de «break the mould» â briser le moule. L’Observer relevait explicitement que cette idĂ©e faisait Ă©cho aux propres difficultĂ©s de Rice lorsqu’elle avait voulu rompre avec certaines traditions du Globe.
Mais Rice n’a pas transformĂ© ce spectacle en rĂšglement de comptes. Au contraire. Les critiques furent frappĂ©s par la gĂ©nĂ©rositĂ© et la joie du spectacle. Le Guardian le qualifiait de vĂ©ritable cadeau d’adieu au Globe, «not a brickbat, but a bouquet».

