🎭 « Ink » (Duke of York’s Theatre)

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🎭 « Ink » (Duke of York’s Theatre)

Par Ol de Bulles / Sam 2 Déc 17 · ⏰ 19:30

Ink, ce n’est pas rien. C’est une pièce de James Graham, mise en scène par Rupert Goold. Elle est créée à l’Almeida Theatre: previews à partir du 17 juin 2017, première presse le 27 juin, jusqu’au 5 août. Le succès est tel que la production est transférée presque immédiatement dans le West End, au Duke of York’s Theatre, où elle joue à partir du 9 septembre 2017, avec première officielle le 19 septembre, jusqu’au 6 janvier 2018. Et cette pièce a eu plein de nominations pour plein de prix…

En 1969: le « nouveau » The Sun

Le spectacle est très … politique. Il s’attaque de front au journal The Sun. Qu’est-ce que The Sun? Actuellement c’est le journal le plus lu en Angleterre. Il fait le double de lecteurs du The Times, par exemple…

Le journal a été lancé en septembre 1964, pour remplacer le Daily Herald en perte de vitesse. The Sun, édité à quelque 3.500.000 exemplaires, tombe en quelques semaines à 1.200.000 et en 1969 n’en est plus qu’à 800.000. Un échec total. Il perd à ce moment 2 millions de Livres Sterling par an. Ce journal est cependant un soutien actif au Labor Party, les travaillistes anglais (gauche).

Rupert Murdoch rachète le journal. Et c’est toute l’histoire de la première année d’existence qui nous est racontée dans ce spectacle.

Tout commence par Murdoch qui engage Larry Lamb et le nomme rédacteur en chef du journal. Lamb est un journaliste expérimenté mais qui nourrit une certaine rancœur envers l’establishment de la presse britannique. L’objectif qui lui est donné est très clair: en un an, transformer ce journal moribond et devenir le premier journal d’Angleterre. Quels que soient les moyens. Mais pas financiers, car l’équipe est quatre fois moins nombreuses que celle du Mirror.

Comment y arriver? Et bien c’est ce que nous explique le spectacle. Le premier The Sun de l’ère Murdoch sort le 17 novembre 1969 annonçant une «exclusivité» concernant un entraîneur de chevaux de course qui aurait reconnu avoir dopé ses chevaux, avec comme gros titre: « Horse Dope Sensation » (« Scandale de dopage dans les courses hippiques »). Un beau début!

Ce titre est intéressant parce qu’il montre immédiatement la nouvelle philosophie du journal. Pour lancer le nouveau Sun, Murdoch et Larry Lamb ne mettent pas en une une grande affaire politique ou internationale, mais un sujet mêlant sport, scandale, tricherie et exclusivité, formulé en trois mots très courts et très agressifs. Le ton du futur Sun est déjà là

Dans Ink, on voit clairement Murdoch et Lamb faire table rase du passé et repartir pratiquement de zéro. Lamb recrute une équipe de journalistes parfois marginalisés ou considérés comme des seconds couteaux et leur pose la question essentielle: « Qu’est-ce que les gens ont réellement envie de lire? » La réponse n’est pas forcément ce que les patrons de presse pensent qu’ils devraient lire. Ils veulent du sport, de la télévision, des célébrités, de la météo, des concours, des histoires incroyables, des titres qui accrochent immédiatement le regard… et du sexe.

La première partie de la pièce raconte avec énormément d’énergie cette invention collective du nouveau Sun. On assiste aux conférences de rédaction, à la recherche des titres, au recrutement des journalistes et même au processus physique de fabrication du journal. Et Graham réussit quelque chose d’assez pervers: on se surprend à souhaiter leur réussite. Dumoins c’est vraiment ce que j’ai ressenti.

Ce sont les outsiders contre le puissant Mirror. Ils cassent les conventions, se moquent des vieilles hiérarchies de Fleet Street et semblent apporter quelque chose de joyeux et d’irrévérencieux. Puis le spectacle change progressivement de nature…

Au deuxième acte, Graham commence à poser la question du prix à payer pour cette course au lectorat. Le rival Hugh Cudlipp, du Mirror, avertit Lamb en substance: si un journal crée chez ses lecteurs un appétit toujours plus grand pour le scandale et la sensation, il faudra continuellement nourrir cet appétit. Et deux événements cristallisent cette évolution.

Le premier est l’enlèvement de Muriel McKay, épouse d’Alick McKay, bras droit de Murdoch. En décembre 1969, elle est réellement enlevée par des hommes qui la prennent par erreur pour Anna Murdoch, l’épouse de Rupert Murdoch. Elle ne sera jamais retrouvée et ses ravisseurs seront condamnés pour son meurtre.

Dans la pièce, l’affaire oblige Lamb à répondre à une question terrible: que doit faire un journal lorsqu’un drame touchant sa propre famille devient précisément le genre d’histoire qui fait vendre? Graham ne prétend pas que la presse est responsable de la mort de McKay; il utilise l’épisode pour poser la question des limites éthiques de la couverture médiatique.

La « Page 3 » du 17 novembre 1970 pour le premier anniversaire du nouveau format tabloïd du journal, avec Stephanie Rahn (également connue plus tard sous le nom de Stephanie Marrian)

Des tas de règles sont mises en place. D’abord, se demander ce que les gens ont envie de lire. Et c’est la théorie des 5 W: What, Where, Who, When, Why.

Et puis cette réflexion en salle de rédaction sur ce qui excite chacun des chefs de service… Et c’est bien sûr le sexe qui va ressortir en premier. Larry Lamb est persuadé que c’est d’ailleurs la première chose qui intéresse ses concitoyens.

Alors, il vont inventer la « Page 3« .

Qu’est-ce que la « Page 3 » du The Sun?

C’est très simple: une photo de charme. La première année, ce sera une jeune femme en T-shirt moulant Et pour fêter le premier anniversaire du journal, elle sera Topless. Il faut dire qu’il fallait arriver à atteindre l’objectif d’être le premier journal d’Angleterre en un an. Cette discussion de la photo du 1er anniversaire est d’ailleurs un des moments importants de la deuxième partie du spectacle. A l’occasion de ce 1er anniversaire, Lamb décide de franchir une nouvelle limite en publiant une jeune femme seins nus. Le procédé contribue à définir l’identité du nouveau Sun et symbolise dans la pièce le moment où la logique du «donner aux lecteurs ce qu’ils veulent» devient beaucoup plus difficile à contrôler.

Aujourd’hui, plus de 9.000 jeunes filles seront passées par la page 3. Mais qu’en est-il du pari? Réussi? Raté? Et bien, au bout d’un an, The Sun sera devenu numéro UN.

La mise en scène de Rupert Goold

La scénographie de Bunny Christie est dominée par une incroyable montagne de bureaux, chaises et machines à écrire, qui s’élève vers le fond du plateau. The Guardian la décrit comme un véritable «Everest» de bureaux.

Photo perso à l’entracte…

Bertie Carvel est un Murdoch assez extraordinaire car il évite la caricature du méchant magnat. Son Murdoch est relativement jeune, étranger aux codes de Fleet Street, presque mal à l’aise socialement, mais extrêmement observateur. Son corps est voûté, sa tête avance, ses mains semblent parfois avoir une vie propre. Cette interprétation lui vaudra en 2018 l’Olivier Award du meilleur acteur dans un second rôle. Ink sera également nommé comme Best New Play, Rupert Goold pour la mise en scène et Bunny Christie pour la scénographie.

Richard Coyle, lui, donne à Larry Lamb quelque chose de beaucoup plus explosif: c’est l’homme qui doit concrètement inventer chaque jour le journal que Murdoch imagine. Le rapport entre les deux est fascinant: Murdoch lance les idées, observe et pousse; Lamb se consume à essayer de les réaliser.

Toutes les photos ci-dessus © Marc Brenner

C’est en cela que le spectacle est fascinant: il ne se contente pas de raconter la naissance d’un journal, il nous montre la fabrication progressive d’une formule qui va fonctionner — et fonctionner formidablement bien. On assiste presque en direct à l’invention d’un langage: des titres courts, agressifs, immédiatement lisibles; pas de gros titre comportant plus de cinq «E»; une hiérarchie de l’information entièrement repensée; le sport, le sexe, les célébrités, les faits divers, les concours…

Tout est étudié pour attirer l’œil, retenir le lecteur et lui donner envie d’acheter le numéro suivant.

Ce qui est assez vertigineux, c’est de constater à quel point quelque chose qui peut sembler spontané, populaire, presque instinctif est en réalité fabriqué avec une précision redoutable. Rien n’est laissé au hasard. Et, plus troublant encore, nous voyons peu à peu cette mécanique produire exactement les résultats espérés: le journal gagne des lecteurs, impose son ton, bouleverse les habitudes de Fleet Street et finira par devenir le quotidien le plus vendu du Royaume-Uni.

Mais Ink ne transforme jamais cela en démonstration pesante. Au contraire, le spectacle est drôle, rapide, insolent, incroyablement vivant. Il nous fait partager l’excitation de cette aventure journalistique avant de nous obliger, presque insensiblement, à regarder ce qu’elle est en train de mettre en place. Nous sommes séduits par la machine au moment même où nous commençons à nous méfier d’elle. C’est probablement l’une des grandes réussites de la pièce.

Ne lisant pas The Sun, je ne peux évidemment pas savoir ce que ressentait un lecteur régulier du journal devant ce spectacle ravageur. Mais je suis presque certain d’une chose: après avoir vu Ink, il doit être difficile d’ouvrir le journal exactement de la même manière qu’avant.

Une une, un titre, une photo, la place accordée à une histoire… tout à coup, on ne voit plus seulement ce qui est imprimé: on commence aussi à imaginer les choix, les calculs et les mécanismes qui se cachent derrière.

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