🎶 « Jane Eyre » (Southwark Playhouse Elephant)

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🎶 « Jane Eyre » (Southwark Playhouse Elephant)

Mon avis : 8/10

Par Ol de Bulles / Lun 12 Oct 26 · ⏰ 19:00

J’ai hâte de ce spectacle… Tout d’abord parce que cela va être mon premier musical d’après Bruxellons! 2026 – qui fut, il faut le dire aussi magnifique que lourd. Mais aussi parce que c’est une œuvre importante que je n’ai jamais vue et que je vais enfin pouvoir découvrir, même s’il s’agit d’une version profondément remaniée. Et enfin, parce que pour la première fois, je vais me rendre dans l’une des deux salles du Southwark Playhouse: l’Elephant. (Mon avis sur le spectacle ➡)

le roman de Charlotte Brontë, bien plus qu’une grande histoire d’amour

Publié en 1847, Jane Eyre est le premier roman publié de Charlotte Brontë. Il paraît sous le titre complet Jane Eyre: An Autobiography et sous le pseudonyme masculin de Currer Bell.

Dingue, non? Et pourtant, le procédé n’était pas exceptionnel pour une femme écrivain à l’époque: Charlotte et ses sœurs Emily et Anne avaient choisi les noms de Currer, Ellis et Acton Bell, qui leur permettaient notamment d’échapper aux préjugés attachés aux œuvres écrites par des femmes.

La première édition de Jane Eyre, en trois volumes, paraît en octobre 1847 et connaît rapidement un succès considérable.

À première vue, l’histoire possède tous les ingrédients du grand roman romantique et gothique. Jane, orpheline maltraitée pendant son enfance puis envoyée dans la sinistre école de Lowood, devient gouvernante à Thornfield Hall. Elle y rencontre le propriétaire des lieux, le sombre et énigmatique Edward Rochester. Ils tombent amoureux, mais la demeure cache un secret: Rochester est déjà marié et son épouse, Bertha Mason, atteinte de graves troubles mentaux, vit enfermée dans une partie reculée de la maison.

Il serait pourtant très réducteur de ne voir dans Jane Eyre que l’histoire d’amour de Jane et Rochester.

Le roman est un « roman d’apprentissage »: nous suivons Jane depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, à travers une succession d’épreuves au cours desquelles elle construit progressivement son identité, son indépendance et ses propres principes moraux.

Le roman mêle ainsi réalisme social, romance et éléments gothiques.

Mais ce qui frappe surtout – je n’ai pas lu le roman mais l’ai écouté sur Audible comme quoi je suis un peu moderne, non? – c’est que Charlotte Brontë place au centre du récit une héroïne tout à fait inhabituelle pour son époque. Jane n’est ni riche, ni belle selon les critères du temps, ni socialement puissante. Elle est gouvernante, une position particulièrement ambiguë dans la société anglaise victorienne: suffisamment éduquée pour appartenir au monde des « ladies », mais obligée de travailler et donc située quelque part entre la famille qui l’emploie et les domestiques. En 1851, quelque 25.000 femmes exerçaient ainsi comme gouvernantes en Grande-Bretagne.

Jane exige pourtant d’être considérée comme l’égale morale et intellectuelle de ceux qui lui sont socialement supérieurs. C’est notamment ce qui rend sa relation avec Rochester si singulière. Elle l’aime profondément, mais refuse que cet amour se fasse au prix de son indépendance ou de ses convictions. Lorsqu’elle découvre qu’il est marié, elle préfère le quitter plutôt que d’accepter une situation contraire à ses principes. Elle ne pourra revenir vers lui que lorsque les circonstances auront profondément modifié leur rapport et qu’elle pourra le choisir librement.

Cette affirmation de soi fut suffisamment nouvelle pour provoquer des réactions violentes en 1847. Certains critiques admirèrent immédiatement la puissance du roman; d’autres furent scandalisés par cette jeune femme qui refusait de rester à la place que la société lui avait assignée. La critique conservatrice Elizabeth Rigby reprocha ainsi au livre son esprit de rébellion, rapprochant même cette contestation de l’ordre établi des mouvements politiques révolutionnaires de l’époque.

C’est ce qui explique aussi la modernité persistante de Jane Eyre. Derrière l’histoire d’amour, les brumes du Yorkshire, les incendies et la femme mystérieusement enfermée dans le grenier, le roman pose une question beaucoup plus simple: comment aimer quelqu’un sans renoncer à soi-même?

Cette question deviendra également le cœur du musical imaginé, près d’un siècle et demi plus tard, par Paul Gordon et John Caird.

Jane Eyre, le musical : trente ans pour trouver sa forme

L’histoire de Jane Eyre sur scène est presque aussi mouvementée que celle de son héroïne. Entre sa première production en 1995 et la version que j’ai vue au Southwark Playhouse en 2026, le musical de Paul Gordon et John Caird n’a cessé d’être écrit, coupé, agrandi puis réduit, jusqu’à devenir un spectacle assez différent de celui qui arriva à Broadway au tournant du siècle.

1995 — Wichita : la première Jane Eyre

L’idée du musical était venue quelques années auparavant à Paul Gordon. Après avoir découvert Les Misérables, le compositeur et parolier américain avait envie, lui aussi, de transformer un grand roman classique en musical. Il raconte avoir acheté Jane Eyre dans une librairie d’aéroport au début des années 1990 et avoir compris, après quelques pages seulement, qu’il tenait son sujet.

Une maquette de ses chansons finit par parvenir à John Caird, justement codirecteur et coadaptateur de Les Misérables, qui rejoint le projet et en écrit le livret ainsi que des paroles supplémentaires. Je dois avouer que de voir un musical créé par un des créatifs de Les Miz, ajoute beaucoup à mon attente.

Une première version scénique voit le jour au Wichita Center for the Arts – un très important théâtre dans le Kansas – le 29 novembre 1995, mise en scène par John Caird. MTI (l’un des principaux organismes internationaux de gestion et de licence des droits de représentation des musicals) parle prudemment d’une «earlier version», mais John Caird lui-même la présente comme la première mondiale de l’œuvre.

Le musical est alors encore conçu à grande échelle. Caird et Gordon tentent pratiquement de mettre tout le roman sur scène, avec une distribution importante et une narration largement chantée.

« Jane Eyre » – Wichita
1996 — Toronto : le musical prend des dimensions considérables

Un an plus tard, Jane Eyre est produit par David et Ed Mirvish au Royal Alexandra Theatre de Toronto. La production ouvre en novembre 1996 avec Marla Schaffel dans le rôle de Jane et Anthony Crivello dans celui de Rochester.

Cette version est ambitieuse, vaste, peuplée de nombreux personnages et cherche encore à conserver une très grande partie du roman. On est en plein âge du mega-musical (Les Miz, Miss Saigon, Martin Guerre, The Phantom of the Opera, Lion King, …)

Paul Gordon reconnaîtra plus tard qu’à Toronto, les auteurs avaient pratiquement essayé de «jouer le roman sur scène». Le résultat était riche mais encombré, et le projet de transfert à Broadway qui avait été envisagé après Toronto n’aboutit pas immédiatement.

Il faut dire que la presse n’est pas tendre, reprochant une grandiloquence qui retire de la sincérité et de l’émotion à l’œuvre: « Jane Eyre, a great evening that ultimately fails to score » (Stage Door)

C’est pourtant à Toronto que commence réellement le long processus qui va définir l’histoire de Jane Eyre: à chaque nouvelle production, Caird et Gordon vont enlever, déplacer ou réécrire des éléments afin de mieux dégager le parcours de Jane.

J’adore cette affiche où en seconde lecture on voit le visage de Jane dessiné par les branches d’arbres.

1999 — La Jolla : première grande cure d’amaigrissement

Après plusieurs années de travail et de workshops, une nouvelle version est montée au La Jolla Playhouse, près de San Diego, durant l’été 1999. Ce théâtre est lui aussi un lieu fondamental de création de musicals ou de « Pre-Broadway Try-Outs ». Elle constitue la première production américaine importante du musical. John Caird partage désormais la mise en scène avec Scott Schwartz.

Le spectacle a considérablement changé depuis Toronto. La distribution est réduite, certaines péripéties disparaissent et la narration est simplifiée. On gagne donc fortement en clarté. Caird explique alors qu’il cherche déjà à transformer ce qui était devenu un « mega blockbuster » en quelque chose qui ressemble davantage à un « chamber musical« . Autrement dit, l’idée de la version que j’ai vue au Southwark Playhouse à Londres est déjà présente depuis ce moment-là … mais il faudra encore plus de vingt ans pour qu’elle arrive réellement à son terme.

2000 — Et enfin Broadway: Brooks Atkinson Theatre

Après le La Jolla Playhouse, Jane Eyre arrive finalement au Brooks Atkinson Theatre de Broadway. Les previews commencent le 9 novembre 2000 et la première officielle a lieu le 10 décembre.

Marla Schaffel reprend Jane Eyre, face à James Barbour en Rochester. La scénographie est signée John Napier — le créateur des décors de Cats et de Les Misérables , rien de moins! — mais le spectacle reste, malgré les réductions effectuées depuis Toronto, une production relativement imposante, même à Broadway. La scénographie comporte de nombreux changements et permet notamment de matérialiser l’incendie de Thornfield Hall.

La production tient la scène pour 209 représentations, jusqu’au 10 juin 2001. Commercialement, c’est un flop. Playbill écrivait au moment de la fermeture que le spectacle avait «struggled for an audience», que les pertes étaient trop importantes et qu’Alanis Morissette avait même injecté 150.000$ pour lui permettre de rester à l’affiche jusqu’aux Tony Awards. Il a obtenu cinq nominations dont Best Musical, Best Book, Best Original Score, Best Actress pour Marla Schaffel et Best Lighting Design.

C’est aussi cette version qui sera longtemps connue grâce à l’enregistrement de la distribution originale de Broadway.

Marla Schaffel (Jane Eyre) et James Barbour (Edward Rochester) dans Jane Eyre, La Jolla Playhouse, 1999. © John Johnson.

On aurait pu croire l’histoire du musical terminée. Pas du tout.

2007 — Caird et Gordon décident de recommencer

Quelques années après Broadway, les deux auteurs décident de se repencher sur leur œuvre. En 2007, Paul Gordon annonce qu’ils travaillent à une véritable « refonte » de Jane Eyre. Leur objectif n’est plus simplement de rendre le spectacle moins coûteux: ils souhaitent revenir à l’essence même du roman et surtout clarifier la manière dont Jane raconte elle-même sa propre histoire. Ils envisagent même de récupérer du matériel qui existait avant Broadway et avait été supprimé au fil des transformations.

C’est une évolution essentielle. La version Broadway utilisait largement l’ensemble pour raconter l’histoire de Jane. Caird et Gordon veulent désormais que tout ce qui se passe semble davantage provenir de sa mémoire et de son regard. Le grand musical romantique commence progressivement à devenir un véritable chamber musical.

2018 — Cleveland: naissance de la « Chamber Version »

Le projet prend une forme concrète au Cleveland Musical Theatre en 2018, après une année de travail entre Caird, Gordon et le metteur en scène Miles J. Sternfeld.

Le spectacle est radicalement réduit: une distribution qui comptait plus de vingt interprètes à Broadway devient une petite troupe d’une dizaine d’acteurs jouant plusieurs personnages. De nouvelles chansons apparaissent, d’autres sont supprimées ou déplacées, et la narration devient beaucoup plus collective et abstraite.

Les crédits officiels de MTI qualifient aujourd’hui cette production de workshop production de la nouvelle version. Elle constitue en tout cas le laboratoire décisif du Jane Eyre actuel.

2023 — Tokyo: la nouvelle version prend officiellement son envol

Et c’est au Japon que cette nouvelle Jane Eyre connaît sa véritable première mondiale. Cela paraitra sans doute bizarre à de nombreuses personnes, mais moi cela me rassure quant à la tenue de l’œuvre.

Rappelons que le Japon et la Corée du Sud comptent aujourd’hui parmi les grands territoires du musical. De nombreuses œuvres du topissime Frank Wildhorn y sont nées… Sans parler de la célèbre Takarazuka Revue (compagnie japonaise fondée en 1913, composée uniquement de femmes, qui interprètent aussi bien les rôles féminins que masculins dans des productions très spectaculaires mêlant théâtre, chant, danse et revue).

Le 11 mars 2023, la Chamber Version est créée au Playhouse Theatre de Tokyo, avant de poursuivre ses représentations à Osaka. Music Theatre International considère aujourd’hui cette production comme la world premiere officielle de la Chamber Version.

Le changement n’est plus seulement une question de taille de spectacle. Caird et Gordon ont profondément modifié le livret, les paroles, la structure de plusieurs scènes et l’orchestration. Certaines chansons familières de Broadway ont disparu; d’anciens morceaux sont revenus; d’autres chansons sont nouvelles. Les motifs musicaux se répondent davantage d’un bout à l’autre de la soirée.

Et surtout, la nouvelle version est désormais celle que les auteurs privilégient: elle est destinée à remplacer officiellement et définitivement l’ancienne version Broadway pour les productions futures. Il faut déjà dire qu’à l’époque des mega-musicals, cette grande version n’avait pas su se forger sa place, alors aujourd’hui!

2024 — Retour à l’anglais

Le 29 mai 2024, cette vraie « Chamber Version » est montée au Theatre Raleigh, en Caroline du Nord, avec Julie Benko en Jane et Matt Bogart en Rochester. Il s’agit de sa première production en langue anglaise. Elle est mise en scène par Megan McGinnis, qui jouera un rôle déterminant dans l’étape suivante de l’histoire du spectacle.

Music Theatre International mentionne dès lors cette Chamber Version comme la version officielle publiée de Jane Eyre, en remplacement du matériel de Broadway.

2026 — Et enfin … Londres

Soulignons quelque chose finalement d’assez étonnant: bien que son librettiste John Caird soit britannique, que Charlotte Brontë soit évidemment l’une des grandes romancières anglaises et que Caird soit indissociable de l’histoire du théâtre britannique, Jane Eyre n’avait encore jamais connu de production professionnelle au Royaume-Uni. Il faut attendre 2026, plus de 30 ans après Wichita et 26 ans après Broadway. Et on se demande pourquoi je suis impatient?

Cette nouvelle production au Southwark Playhouse Elephant est co-mise en scène par John Caird et Megan McGinnis, avec Charlie Burn dans le rôle de Jane et Ashley Gilmour dans celui de Rochester. Le spectacle est présenté explicitement comme la première britannique du musical au parcours, rappelons-le encore une fois, est assez extraordinaire: Jane Eyre est né dans les années 1990 à une époque où triomphaient les grands musicals spectaculaires hérités de Les Misérables et du Phantom of the Opera. Pendant trente ans, ses propres auteurs ont progressivement démonté cette énorme machine: moins de décors, moins de personnages, moins de musiciens, moins de péripéties… mais davantage de Jane.

  • 1995 : raconter le roman.
  • 2000 : en faire un musical de Broadway.
  • 2026 : raconter l’histoire à travers Jane.

Peut-être fallait-il finalement trois décennies à Jane Eyre pour devenir aussi indépendant que son héroïne.

la version du Southwark Playhouse de Londres de 2026

C’est très étonnant qu’en 23 ans de fréquentation intensive des salles de spectacle de Londres, je n’ai jamais rien vu au Southwark Playhouse qui est un théâtre de musical très important de Londres. J’ai vu de nombreux de leurs spectacles en « video-pirate », mais rien en live. Shame on me! En plus ces dernières années on peut vraiment dire que ce théâtre nomade est devenu une vraie institution. Et comme ceux qui me suivent le savent, je m’intéresse autant aux spectacles que je vais voir qu’aux maisons qui les produisent afin de comprendre le fossé qui sépare le théâtre anglais de notre théâtre francophone… Alors, arrêtons-nous quelques instants sur le Southwark Playhouse.

Le Southwark Playhouse: Théâtre nomade est devenu une vraie institution

Le Southwark Playhouse est fondé en 1993 par Juliet Alderdice et Tom Wilson avec une double ambition: offrir à de jeunes compagnies et artistes un espace professionnel où créer leurs spectacles, tout en entretenant un lien étroit avec la population locale. Ils installent le théâtre dans un ancien atelier au 62 Southwark Bridge Road, dans un quartier beaucoup moins bourgeois qu’aujourd’hui. C’est fou comme les quartiers du sud de la Tamise ont changé en 20 ans.

En 2006, le Playhouse doit quitter son premier bâtiment. L’année suivante, il s’installe dans un lieu beaucoup plus insolite: les voûtes situées sous la gare de London Bridge, un peu comme l’avait fait aussi l’Union Theatre sous les arches d’un viaduc ferroviaire victorien, celui de la ligne reliant Blackfriars à Elephant & Castle, dans le quartier de Southwark. De 2007 à 2013, ces arches de briques, avec leurs trains passant littéralement au-dessus des spectacles, donnent au théâtre une identité très particulière. Attention, ces « petits théâtres » montent très professionnellement de très grandes et ambitieuses œuvres comme Company et Parade. En fait on est dans un lieu créatif comparable au Menier Chocolate Factory.

L’historien se doit de faire ici un clin d’œil caduque: à quelques centaines de mètres plus au nord de l’actuel Southwark Playhouse, le Bankside accueillait aux XVIème et XVIIème siècles le Rose, le Swan, le Globe et le Hope. Il n’existe évidemment aucune filiation directe entre ces théâtres élisabéthains et le Southwark Playhouse, mais j’avais juste envie de le dire. Ce nouveau théâtre s’inscrit dans un quartier dont l’histoire théâtrale est particulièrement riche!

Mais le réaménagement massif de la London Bridge Station – les transports en commun sont prioritaires sur la culture à Londres – oblige une nouvelle fois le théâtre à partir. En 2013, il déménage au 77–85 Newington Causeway, entre Borough et Elephant & Castle, dans un ancien atelier reconverti. Ce qui devait être une installation provisoire dure finalement plus de dix ans. Ce théâtre comprend aujourd’hui deux salles, The Large et The Little, et a été rebaptisé Southwark Playhouse Borough.

C’est durant cette période que le Southwark Playhouse devient particulièrement visible pour les amateurs de musicals. Sa programmation associe créations, œuvres rarement reprises et « nouvelles lectures » de titres connus. Plusieurs spectacles y prennent leur essor avant de poursuivre leur vie ailleurs: la production londonienne d’In the Heights de Lin-Manuel Miranda (l’auteur de Hamilton) y est créée en 2014 avant son transfert à l’éphémère King’s Cross Theatre où je l’ai adoré plusieurs fois; l’hilarant et décalé Operation Mincemeat y connaît plusieurs séries entre 2020 et 2022 avant de gagner le West End où je l’ai découvert. Et, c’est de là aussi que vient le SUBLIME The Curious Case of Benjamin Button, que j’ai aussi vu lors de son transfert dans le West End.

2023: enfin un vrai foyer permanent

Après des années de lieux provisoires, le Southwark Playhouse ouvre en janvier 2023 son premier théâtre conçu comme un foyer permanent: Southwark Playhouse Elephant, à moins d’un kilomètre du Southwark Playhouse Elephant qui conserve ses deux salles. Encore un vrai nouveau théâtre à Londres! Il est en fait au rez-de chaussée d’un tour d’habitations… Le projet était dans les cartons depuis… 17 ans. La salle principale peut accueillir environ 310 spectateurs, répartis sur deux niveaux. Lieu très accueillant:

Aujourd’hui, les deux lieux fonctionnent parallèlement. Borough conserve davantage le caractère «fringe», avec ses deux petites salles et son aspect d’atelier reconverti ; Elephant permet des productions un peu plus ambitieuses techniquement tout en conservant la proximité entre acteurs et spectateurs qui fait partie de l’identité du Southwark Playhouse. L’institution revendique désormais plus de mille productions présentées depuis 1993 et de nombreux transferts vers le West End ou en tournée. Il était temps que j’y aille non?

Quelle magnifique histoire…
L’espace de jeu vu de ma place. Attention au centre, c’est le mur de fond, pas un espace qui va s’ouvrir.

Le roman est vraiment respecté même si les années d’enfance et de jeunesse sont comprimée à 25 minutes). Et plus important, ici aussi, c’est Jane Eyre qui nous raconte une histoire. Dans la première partie on aura d’ailleurs sur scène Jane enfant et la Jane qui raconte, dans de magnifiques duos musicaux…

La naissance de Jane Eyre

Jane Eyre est orpheline car ses parents ont été emportés par le typhus. Son père est un pasteur pauvre qui a épousé sa mère contre la volonté de la famille de celle-ci, notamment de son frère, John Reed. Les parents de Jane sont morts du typhus, que son père avait contracté en visitant des paroissiens pauvres et qu’il avait transmis à son épouse. Jane est alors recueillie par son oncle maternel, M. Reed, qui l’accueille dans sa demeure de Gateshead. Mais celui-ci meurt à son tour alors qu’elle est encore très jeune, après avoir demandé à sa femme de prendre soin de l’enfant. Mme Reed, sa tante, n’a jamais accepté Jane. Elle la considère comme une intruse et subit notamment les brutalités de son cousin John.

La petite Jane Eyre
Jane Eyre, Mme Reed et son horrible fils John

Après que John l’a accusée d’avoir déchiré les pages d’un livre – ce qu’il avait bien sûr fait lui-même – sa tante finit par l’envoyer à Lowood, une institution austère pour jeunes filles pauvres, dirigée par le sévère Mr Brocklehurst. Les conditions de vie y sont terribles. Jane y trouve pourtant une amie, Helen Burns, dont la douceur et la foi l’impressionnent profondément. Helen tombe malade et meurt, laissant à Jane une leçon qui l’accompagnera toute sa vie: ne pas laisser la haine décider à sa place.

On peut déjà dire à ce stade la qualité du cast. Alors bien sûr Charlie Burn (Jane Eyre) a joué pendant un an Éponine dans Les Miz au Sondheim Theatre. Mais la petite Poppy Jason qui joue à ce stade la jeune Jane est tout bonnement exceptionnelle, tant dans le jeu que dans le chant. Et elle ne quitte pas la scène pendant les 25 premières minutes. Mais revenons-en à l’histoire.

Devenue adulte, Jane quitte Lowood et obtient un poste de gouvernante à Thornfield Hall, où elle doit s’occuper d’une petite Française (toujours jouée par la petite Poppy Jason, et elle parle un français magnifique) Adèle, placée sous la protection du propriétaire des lieux, Edward Rochester. Jane rencontre Rochester presque par hasard, avant même de savoir qui il est, lorsqu’il chute de cheval sur une route glacée. Cette scène est particulièrement intéressante parce que c’est un des nœuds du roman. Il est bien impossible sûr d’avoir un cheval ici, mais c’est une option chorégraphique qui est reprise avec tout l’ensemble qui incarne le cheval. Très très réussi. Entre cet homme riche, autoritaire et volontiers sarcastique et la jeune gouvernante sans fortune s’installe rapidement une relation étrange. Rochester découvre en Jane quelqu’un qui ose lui parler franchement; Jane, derrière son caractère rugueux, devine un homme plus fragile qu’il ne veut le montrer.

Jane et Edward Rochester

Mais Thornfield cache quelque chose. Jane entend parfois des rires inquiétants dans la maison et, une nuit, découvre la chambre de Rochester en flammes. Elle parvient à le sauver, mais celui-ci refuse de lui expliquer réellement ce qui s’est passé. C’est la seule scène où, personnellement, je n’y crois pas. Le feu avec des projecteurs rouges qui clignotent… Mais après Rebecca à Bruxellons!, on connait la difficulté du vrai feu. En fait, on s’en fout, cela dure 20 secondes. La mystérieuse Grace Poole, une domestique au comportement étrange, semble liée à ces événements. Pendant ce temps, Jane comprend qu’elle est tombée amoureuse de Rochester.

L’arrivée de la belle et aristocratique Blanche Ingram semble pourtant mettre un terme à ses espoirs. Rochester laisse croire qu’il va l’épouser et pousse même Jane à imaginer qu’elle devra bientôt quitter Thornfield. Mais tout cela n’est qu’un jeu assez cruel: c’est Jane qu’il aime. Lorsqu’il lui demande finalement de l’épouser, elle accepte. Pour celle qui s’est toujours considérée comme pauvre, sans beauté particulière et insignifiante aux yeux du monde, le bonheur semble enfin possible.

Blanche Ingram, épouse « potentielle »

Le jour du mariage, cependant, la cérémonie est interrompue. Rochester est déjà marié. Sa femme, Bertha Mason, est toujours vivante: c’est elle qui est enfermée dans une partie isolée de Thornfield et dont Jane entendait les rires. C’est également elle qui avait mis le feu à la chambre de Rochester. Celui-ci explique avoir été entraîné des années auparavant dans un mariage désastreux et avoir caché Bertha lorsque son état mental s’est gravement détérioré.

Rochester supplie Jane de rester avec lui malgré tout. Elle l’aime toujours, mais elle comprend qu’accepter reviendrait à renoncer aux principes qui l’ont construite. Elle choisit donc de partir. C’est sans doute la véritable morale de Jane Eyre: Jane ne refuse pas Rochester parce qu’elle ne l’aime plus, mais précisément parce qu’elle refuse que cet amour lui fasse perdre son indépendance et le respect qu’elle a d’elle-même.

Explication au sommet entre Rochester et Jane
Bertha Mason et la mystérieuse Grace Poole qui la soigne

Après avoir quitté Thornfield, Jane rencontre St John Rivers, un jeune pasteur qui lui propose une autre vie: l’accompagner comme missionnaire et devenir sa femme. Mais ce mariage sans amour constituerait une autre forme d’enfermement. Jane refuse une nouvelle fois de laisser quelqu’un décider de ce que doit être son existence.

Elle entend alors, presque surnaturellement, Rochester l’appeler au loin et retourne à Thornfield. On a beau chercher dans la salle où est Rochester, il n’y est pas. Cette voix vient d’ailleurs… Elle découvre la demeure détruite par un incendie provoqué par Bertha, qui est morte dans le sinistre. Rochester a tenté de sauver les occupants de la maison et a été grièvement blessé; il a notamment perdu la vue.

Jane le retrouve profondément changé. Leur relation n’est désormais plus celle d’un riche propriétaire et de sa gouvernante dépendante de lui. Jane revient librement, parce qu’elle l’a décidé, et Rochester ne peut plus exercer sur elle le même pouvoir qu’autrefois. Ils peuvent enfin se retrouver sur un pied plus égal.

Ils se marient et construisent ensemble une nouvelle vie. Rochester récupérera même partiellement la vue, suffisamment pour voir leur premier enfant.

Ce qui frappe aujourd’hui dans Jane Eyre, c’est à quel point cette œuvre, publiée en 1847, est d’une modernité extraordinaire. À une époque où l’on attend essentiellement d’une femme qu’elle soit une épouse dévouée, une mère respectable et, surtout, qu’elle reste à la place que la société lui a assignée, Charlotte Brontë imagine une héroïne qui ose dire non. Non à la soumission, non aux conventions sociales, non à l’idée que l’amour devrait nécessairement passer par le sacrifice de sa dignité. Jane est pauvre, sans beauté exceptionnelle, sans statut social, mais elle possède quelque chose que personne ne pourra lui enlever: sa liberté de penser et de choisir. Et elle entend bien la conserver, quitte à renoncer à ce qu’elle désire le plus au monde. En plein XIXème siècle, faire d’une femme qui revendique son indépendance morale et son égalité avec les hommes le personnage central d’un roman, c’est déjà un acte profondément révolutionnaire. Et près de 180 ans plus tard, force est de constater que le combat de Jane n’a rien perdu de sa pertinence.

Et puis, quel bonheur de découvrir un spectacle de cette qualité dans un théâtre qui ne dispose manifestement pas des millions de dollars des grandes productions de Broadway ou du West End! Parce que le théâtre, le vrai, ce n’est pas nécessairement une accumulation de décors gigantesques, d’effets spéciaux et de moyens techniques toujours plus impressionnants. C’est avant tout une histoire que l’on raconte, des émotions que l’on transmet et des artistes capables de nous faire croire, pendant quelques heures, à un monde qui n’existe que sur une scène. Ici, les moyens sont forcément limités, mais le talent, lui, semble ne connaître aucune limite. Et c’est peut-être cela qui rend cette production si précieuse : elle ne cherche jamais à masquer ce qu’elle n’a pas, mais exploite magnifiquement ce qu’elle possède. Des artistes formidables, une intelligence de la mise en scène et cette magie du théâtre qui permet de faire naître tout un univers avec finalement si peu de choses.

Alors oui, soyons clairs: Jane Eyre n’est probablement pas de ces musicals dont on sort en fredonnant trois ou quatre mélodies que l’on gardera en tête pendant des semaines. La partition ne cherche pas nécessairement à multiplier les grands airs destinés à devenir des standards. Mais est-ce vraiment cela qui fait la qualité d’un musical? Ici, la musique est au service du récit, elle accompagne les personnages, leurs tourments, leurs contradictions et leurs espoirs. Elle participe pleinement à la construction dramatique sans jamais chercher à prendre le dessus. Et le résultat est là: le spectacle tient la route de A à Z, sans temps mort, sans facilité et surtout sans compromis. Il raconte une histoire forte, complexe, profondément humaine, et lui reste fidèle jusqu’au bout. On ne ressort peut-être pas du théâtre avec une chanson sur les lèvres, mais avec quelque chose de bien plus précieux: le sentiment d’avoir vécu une véritable expérience théâtrale. Et pour moi, c’est exactement ce que devrait chercher à accomplir un grand musical.

Allez quelques mots sur les deux artistes principaux. Ashley Gilmour tout d’abord incarne à merveille Rochester, justement parce qu’il n’en fait jamais trop. On devine chez lui la noblesse, mais aussi quelque chose de désagréable, de brutal parfois, presque violent. Je dis bien «on devine»: rien n’est appuyé. Très vite, on sent également qu’il porte un secret, une fêlure, quelque chose qui le travaille profondément. Mais là encore, aucune grande démonstration, aucun effet pour nous expliquer qu’il est un homme tourmenté. Tout passe par petites touches. C’est sans doute pour cela que l’on croit aussi complètement à l’amour qui naît entre Jane et lui. Il ne s’agit pas d’un coup de foudre de musical posé là parce que le livret en a besoin: on voit réellement deux êtres qui se découvrent, se heurtent, puis finissent par se reconnaître. Et lorsque le passé de Rochester ressurgit brutalement, ce que l’on perd est d’autant plus douloureux que l’on avait cru à leur bonheur.

Cela donne aussi une force incroyable à sa voix lorsqu’elle revient, presque venue d’ailleurs, au moment où St John Rivers propose à Jane une autre vie et lui déclare son amour. Rochester n’est pas sur scène, mais sa présence devient soudain plus forte que celle de tous ceux qui l’entourent.

Et puis arrivent les dernières scènes. Rochester est désormais aveugle, diminué, débarrassé de sa maison, de son rang, de tout ce qui construisait jusque-là son apparence de puissance. Pourtant, on retrouve exactement le même homme. Simplement, c’est comme s’il avait enfin retiré son armure. Il est plus simple, plus calme, presque serein. À ce moment-là seulement, l’amour entre Jane et Rochester peut réellement devenir possible. Ils ne sont plus la gouvernante et son maître, ni la jeune femme pauvre et le propriétaire tout-puissant. Ils sont enfin deux êtres libres de se choisir.

Pour faire exister une telle évolution sans jamais la surligner, il fallait un grand comédien. Ashley Gilmour l’est. Et face à lui, Charlie Burn est tout aussi remarquable. D’abord parce qu’elle chante comme une déesse. Et le bonheur du Southwark Playhouse, c’est précisément cela: entendre une voix pareille à deux mètres de soi, sans la distance que crée une immense salle. On reçoit tout, la puissance bien sûr, mais surtout les nuances, les respirations, les fragilités. Et elle possède cette qualité assez rare de ne jamais donner l’impression de «faire un grand numéro vocal»: aussi impressionnante soit-elle, sa voix reste toujours au service de Jane.

Mais Charlie Burn joue tout aussi bien qu’elle chante. Et son rôle est particulièrement délicat puisqu’elle alterne en permanence entre deux positions: elle est Jane qui vit l’histoire, mais également Jane qui nous la raconte, comme si elle regardait parfois son propre passé tout en continuant à l’habiter. Le passage de l’une à l’autre est permanent et pourtant parfaitement fluide. Ce qui me frappe surtout chez sa Jane, c’est cette force tranquille qui semble avoir toujours été là. On la sent déjà chez l’enfant: Jane peut être humiliée, rejetée, privée de tout pouvoir, mais quelque chose en elle refuse obstinément de céder. Charlie Burn conserve cette ligne tout au long du spectacle. Sa Jane n’a pas besoin de hausser la voix pour être forte; elle possède une certitude intérieure, presque une colonne vertébrale morale, qui explique chacune de ses décisions.

Et c’est peut-être cela qui rend le personnage si profondément crédible: lorsqu’elle quitte Rochester alors qu’elle l’aime, on ne voit pas une héroïne accomplissant courageusement ce que le livret exige d’elle. On voit simplement Jane faire ce qu’elle a toujours fait depuis l’enfance: refuser de se perdre elle-même. Charlie Burn incarne cela à merveille.

Merci…

2 réflexions sur “🎶 « Jane Eyre » (Southwark Playhouse Elephant)”

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