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🎶 « Mean Girls » (Savoy Theatre)

Bon. Commençons par être honnête. Je vais voir … parce qu’il faut tout voir! Je n’ai pas du tout envie de voir ce truc… MAIS! J’ai dis la même chose avec Legally Blonde il y a une quinzaine d’années dans ce même théâtre (janvier 2010 – avril 2012), et j’ai adoré, mais ici, dire que je suis dubitatif est un euphémisme. J’ai peur de voir quelque chose de sirupeux, un peu comme 9 to 5. Oh tiens, encore un spectacle vu au Savoy. Bon commençons par la genèse de l’œuvre
Un long trajet créatif avant d’arriver auGrâce musical du savoy
ETAPE 1 – 2002 – Un livre: Queen Bees and Wannabes de Rosalind Wiseman
En 2002, l’éducatrice américaine Rosalind Wiseman publie Queen Bees and Wannabes, un ouvrage destiné principalement aux parents et consacré aux relations sociales entre adolescentes: hiérarchies, clans, exclusion, réputation, harcèlement, pression du groupe.
Wiseman y utilise toute une série d’archétypes:
- la «Queen Bee»: la meneuse du groupe, celle qui détient le plus de pouvoir social et décide largement qui est «in» ou «out»
- les «Wannabes»: celles qui cherchent à se rapprocher de la Queen Bee, à lui ressembler et surtout à obtenir son approbation.
- les victimes: celles qui deviennent la cible des moqueries, des rumeurs, de l’exclusion ou des humiliations du groupe
- les messagères: celles qui font circuler les informations, les confidences et les rumeurs entre les membres du groupe — parfois en servant d’intermédiaires, parfois en alimentant les conflits
- …
Grâce à ces archétypes, elle analyse ce qu’on appelle alors de plus en plus la relational aggression, une violence qui passe moins par les coups que par l’exclusion, la rumeur et la destruction de la réputation.
QUATRIEME DE COUVERTURE
«Ma fille était autrefois tellement adorable. Maintenant, j’ai parfois du mal à la supporter et elle ne me raconte plus rien. Comment savoir ce qui se passe?»
«Il y a, dans sa classe, un petit groupe de filles qui lui rend la vie impossible. Elle ne veut même plus aller à l’école. Celles qu’elle croyait être ses amies se retournent contre elle, et elle a trop peur pour réagir. Que puis-je faire?»
Bienvenue dans le merveilleux monde de l’adolescence de votre fille. Un monde où elle peut arriver un matin à l’école et découvrir que ses amies ont soudain décidé qu’elle ne faisait plus partie du groupe. Où elle peut être impitoyablement moquée parce qu’elle porte la mauvaise tenue ou fréquente la mauvaise personne. Où on peut lui coller une réputation dont elle n’arrive plus à se débarrasser. Où elle subit la pression du groupe et doit se conformer à ses règles sous peine d’en être exclue.
Pour le meilleur comme pour le pire, les amitiés de votre fille sont à la fois l’une des clés qui lui permettront de traverser l’adolescence… et l’une des principales menaces pour son bien-être.
Dans son ouvrage devenu une référence, Queen Bees and Wannabes, Rosalind Wiseman explore l’univers souvent invisible des amitiés entre adolescentes. Après avoir écouté pendant plus de dix ans des milliers de jeunes filles, elle analyse le rôle déterminant des clans dans leur manière de s’habiller, de parler, de se comporter avec les garçons et même de se percevoir elles-mêmes.
Wiseman décrit les différents rôles que l’on retrouve au sein de ces groupes — la « reine » dominante, celles qui cherchent à lui ressembler ou à gagner sa faveur, les messagères, les victimes, les témoins partagés entre plusieurs camps… — et montre comment les rapports de pouvoir s’exercent jusque dans les détails du quotidien : qui est invité à un anniversaire, où l’on peut s’asseoir à la cantine, qui fréquente qui. Elle étudie également la manière dont ces dynamiques influencent les rumeurs, la réputation, la mode, l’image du corps, les relations amoureuses, l’alcool, la drogue ou la sexualité.
En somme, Queen Bees and Wannabes décrit ce que Wiseman appelle le « Girl World », un véritable petit système social avec ses règles, ses hiérarchies et ses mécanismes d’exclusion — exactement la matière dont Tina Fey tirera ensuite l’univers de Mean Girls.

Queen Bees and Wannabes a été un best-selleret son éditeur le présente encore aujourd’hui comme un classique du livre parental sur l’adolescence et les relations entre filles. Le succès a été assez durable pour justifier plusieurs rééditions profondément mises à jour, notamment afin d’intégrer les réseaux sociaux, le cyberharcèlement et les nouvelles réalités adolescentes.
Et comme nous allons le voir, son destin a été démultiplié par le film Mean Girls.
ETAPE 2 – 2004 – Un film
La scénariste Tina Fey s’empare de cette matière pour écrire non pas une adaptation du livre au sens traditionnel, mais une fiction. Elle y ajoute ses propres souvenirs d’adolescence et construit autour de ces mécanismes sociaux le scénario de Mean Girls, réalisé par Mark Waters en 2004, avec Lindsay Lohan (Cady Heron) et Rachel McAdams (Regina George).
Mean Girls raconte l’arrivée de Cady Heron, une adolescente élevée en Afrique et jusque-là scolarisée à la maison, dans un lycée américain de l’Illinois. Complètement étrangère aux codes sociaux de l’établissement, elle se lie d’abord avec Janis et Damian, deux élèves marginaux qui lui expliquent la hiérarchie impitoyable du lycée. Tout en haut règnent Les Plastics: Regina George, reine absolue du groupe, Gretchen Wieners et Karen Smith.
Lorsque Cady est invitée à les rejoindre, Janis y voit l’occasion rêvée de se venger de Regina et convainc Cady d’infiltrer le groupe pour mieux le détruire de l’intérieur.
Mais Cady découvre rapidement les avantages de la popularité et se laisse prendre au jeu. Lorsqu’elle tombe amoureuse d’Aaron Samu<els, l’ex-petit ami de Regina, la rivalité devient personnelle. Manipulations, rumeurs et humiliations s’enchaînent jusqu’à ce que Cady finisse par adopter elle-même les comportements qu’elle reprochait aux Plastics. Après l’explosion du fameux Burn Book, carnet rempli de ragots et d’insultes sur les élèves du lycée, elle doit finalement reconnaître sa responsabilité et comprendre que battre Regina en devenant comme elle ne résout rien.

Le film s’achève sur une réconciliation générale et sur l’idée que la popularité ne vaut pas grand-chose si elle oblige à écraser les autres.
Le film devient rapidement beaucoup plus qu’une sympathique teen comedy. Ses répliques entrent dans la culture populaire — On Wednesdays we wear pink, Stop trying to make fetch happen, She doesn’t even go here! — et le film acquiert progressivement un véritable statut culte.
ETAPE 3 – 2018 – Un musical à Broadway
Le projet de création d’un musical réunit une équipe assez prestigieuse. Tina Fey adapte elle-même le scénario de son film et écrit le livret. Son mari Jeff Richmond, compositeur notamment de 30 Rock et Unbreakable Kimmy Schmidt, compose la musique. Les paroles sont confiées à Nell Benjamin, déjà coautrice des chansons de Legally Blonde. Et la mise en scène et la chorégraphie reviennent à Casey Nicholaw, cometteur en scène de The Book of Mormon et metteur en scène de Aladdin et Something Rotten!.
Le musical est créé au National Theatre de Washington, où les previews commencent le 31 octobre 2017 et la première officielle a lieu le 19 novembre 2017. Il arrive ensuite au August Wilson Theatre de Broadway, avec previews à partir du 12 mars 2018 et première le 8 avril 2018.


La production reçoit pas moins de douze nominations aux Tony Awards, dont meilleur musical, meilleure actrice pour Taylor Louderman et meilleurs seconds rôles pour Ashley Park et Grey Henson. Elle ne remportera finalement aucun Tony, mais s’installe durablement à Broadway. Sa carrière y sera brutalement interrompue par la fermeture des théâtres en mars 2020 suite au COVID: la production annoncera ensuite qu’elle ne rouvrira pas à la fin de la pandémie. Entre-temps, le spectacle est parti en tournée.
Et l’histoire devient encore plus amusante.
ETAPE 4 – 2024 – Le film du musical… du film
En janvier 2024, Paramount sort un nouveau Mean Girls au cinéma. Ce n’est pas un remake direct du film de 2004: c’est l’adaptation cinématographique du musical de Broadway qui était lui-même l’adaptation du film de 2004.
Tina Fey revient encore une fois au scénario, Jeff Richmond et Nell Benjamin retravaillent les chansons et plusieurs sont supprimées pour le film. Reneé Rapp, qui avait elle-même incarné Regina à Broadway, reprend le personnage à l’écran.
ETAPE 5 – 2024 – Le musical… version Londres
Et à peine cinq mois plus tard, le musical arrive enfin à Londres. Autrement dit, le public du Savoy pouvait parfaitement avoir vu quelques mois auparavant une version cinématographique plus récente d’un spectacle théâtral qu’il découvrait seulement alors en Angleterre.
Mais ce n’est pas le cas car la production londonienne ne revient pas simplement à la version Broadway de 2018. Elle la retravaille encore. Tina Fey et l’équipe ont profité de l’arrivée à Londres pour actualiser le livret – c’est un peu comme si Broadway avait été un Try-Out de Londres en fait 😂. De nouveaux gags font référence aux réseaux sociaux, aux habitudes numériques et à l’actualité très contemporaine — jusqu’à Ozempic, les air fryers ou certains phénomènes internet. D’autres plaisanteries du film de 2004 qui avaient mal vieilli (#MeToo est passé par là) sont abandonnées.
Mais la partition est également modifiée. Le final du premier acte Fearless, qui existait à Broadway, disparaît. Revenge Party est considérablement développé et devient désormais le grand final de l’acte I.
Mais c’est surtout, le spectaculaire numéro de Damian Stop — avec ses claquettes — qui est supprimé au début de l’acte II et remplacé par une nouvelle chanson de Cady, I’m Blowing Up. Celle-ci montre beaucoup plus clairement que Cady, après avoir fait tomber Regina, a elle-même pris sa place au sommet de la pyramide sociale. Si on en croit les commentaires sur les réseaux sociaux, le morceau reprend d’ailleurs l’idée d’une chanson intitulée Bossed Up qui avait existé lors des Try-Out de Washington avant Broadway. Enfin, Do This Thing, numéro de la compétition de mathématiques, disparaît lui aussi au profit d’une reprise de Stupid With Love. Tout cela rend la version londonienne plus concentrée sur le parcours de Cady.
Tout ceci est évidemment bien théorique pour moi, car je n’ai jamais vu la version de Broadway ni, avouons-le, écouté la version de Broadway. Mais le fait de trouver cette version londonienne un peu « gentille » avec un manque de force des personnages m’étonne d’autant plus que la version de Broadway semble encore moins costaude au niveau des personnages. Apprendre que le parcours de Cady a été renforcé me laisse sans voix ou presque!
L’histoire
Cady Heron (Charlie Burn) a grandi en Afrique et a toujours été instruite à domicile. Lorsqu’elle arrive pour la première fois dans un lycée américain, North Shore High School dans l’Illinois, elle découvre une jungle dont les règles lui sont totalement étrangères.

Ses premiers amis, Janis Sarkisian (Elena Skye) et Damian Hubbard (Tom Xander), lui expliquent la géographie sociale de l’établissement: sportifs, intellos, artistes, Mathletes (l’équipe de compétition de mathématiques du lycée – Cady, qui est très douée en maths, finira par rejoindre cette équipe) … et, tout en haut de la chaîne alimentaire, les Plastics.
Les Plastics, elles sont trois. Regina George (Georgina Castle) en est la souveraine absolue. Belle, populaire, crainte et admirée, elle détermine pratiquement qui a le droit d’exister socialement dans l’établissement. À ses côtés se trouvent Gretchen Wieners (Elèna Gyasi), toujours terrorisée à l’idée de perdre l’approbation de Regina, et Karen Smith (Grace Mouat), adorable et prodigieusement peu encombrée par l’intellect.

© Brinkhoff-Moegenburg
Lorsque Regina invite Cady à rejoindre leur table, Janis et Damian y voient l’occasion rêvée : Cady pourra infiltrer les Plastics et les aider à détruire Regina de l’intérieur.
Excellente idée. Mais, évidemment, elle va très mal tourner car Cady va découvrir rapidement le plaisir d’être populaire. Elle va même tomber amoureuse d’Aaron Samuels (Daniel Bravo), ancien petit ami de Regina, ce qui va lui être stratégiquement très utile. Mais n’allons pas trop vite. Avec Janis et Damian, elle entreprend de faire tomber la reine des Plastics: elle sabote son apparence, sa réputation et sa relation avec Aaron. Mais, à mesure que Regina perd son pouvoir, Cady prend insensiblement sa place. Elle s’habille comme elle, organise sa propre fête, délaisse Janis et Damian et va jusqu’à cacher son intelligence en mathématiques pour séduire Aaron. Celle qui devait seulement infiltrer les Plastics est devenue, à son tour, le «prédateur suprême» du lycée.

Lorsque Regina comprend qu’elle a été manipulée, elle riposte en diffusant dans toute l’école le contenu du Burn Book, le carnet dans lequel les Plastics accumulent insultes, ragots et méchancetés sur leurs camarades. North Shore sombre dans le chaos et Cady doit finalement reconnaître qu’elle a participé à cette cruauté autant que les autres. La situation prend un tour encore plus dramatique lorsque Regina, quittant l’école furieuse, est renversée par un bus — elle survivra à l’accident.
Mise à l’écart et contrainte de regarder en face ce qu’elle est devenue, Cady retrouve peu à peu celle qu’elle était. Elle rejoint l’équipe de compétition de mathématiques, les Mathletes, et contribue à la victoire de son lycée. Puis, lors du bal de fin d’année, elle est élue reine du Spring Fling. Plutôt que de conserver sa couronne, elle la brise et en distribue les morceaux aux autres filles, reconnaissant qu’aucune d’entre elles ne mérite d’être placée au-dessus des autres.
Cady se réconcilie avec Janis et Damian, retrouve Aaron et fait la paix avec Regina, Gretchen et Karen. Les anciennes hiérarchies ne disparaissent évidemment pas par magie, mais chacun semble avoir trouvé une place un peu moins dictée par le regard des autres. Le spectacle peut alors s’achever sur I See Stars, grand final qui affirme que chacun mérite d’être vu pour ce qu’il est — une conclusion résolument optimiste… et, selon moi, encore beaucoup plus sucrée que tout ce qui précède.🤮
Plein de bonnes intentions et autres…
La notion dramaturgique de jungle, beaucoup plus littérale qu’il n’y paraît
C’est, à mon avis, l’une des idées dramaturgiques les plus réussies du musical.
Cady a vécu sa jeunesse en Afrique, à proximité directe avec la jungle. La vraie jungle, avec des animaux sauvages, des vrais dangers, … Quand elle arrive dans le « système scolaire North Score », elle observe son nouvel environnement avec les outils qu’elle connaît: ceux de la zoologie et du comportement animal.
Les élèves forment des troupeaux. Certains animaux dominent. Les autres suivent. On protège son territoire. On adopte le comportement du groupe pour éviter d’en être exclu. Et Regina est évidemment le prédateur placé au sommet de la chaîne. D’où l’expression Apex Predator.
Cady ne comprend d’abord la cruauté de ses camarades qu’en la comparant à la nature. Le paradoxe est que la vraie jungle lui était beaucoup plus facile à comprendre que le lycée américain. Et lorsqu’elle apprend finalement parfaitement les règles de ce nouvel écosystème, elle devient elle-même dangereuse.
Un décor qui refuse pratiquement de s’arrêter
La scénographie de Scott Pask repose largement sur les immenses surfaces vidéo de Finn Ross et Adam Young. Tout ce que je déteste mais, avouons-le, c’est un choix adapté au spectacle et surtout à son rythme. On passe extrêmement vite :
- de la savane à l’école,
- du couloir à la cafétéria,
- de la salle de classe à une chambre rose,
- d’une soirée d’Halloween au Spring Fling.
Les meubles peuvent arriver et repartir tandis que les projections reconstruisent instantanément l’environnement. Lorsque les Plastics prennent possession de la scène, le monde devient rose. Il n’y a pratiquement jamais de pause. Et cela correspond totalement au travail de mise en scène et de chorégraphie de Casey Nicholaw: si une scène peut être racontée en mouvement, elle le sera. Moi cela me donne seulement un goût d’artificiel dans la bouche.




Le spectacle ressemble parfois à un écran de téléphone géant
C’est aussi là que les vidéos prennent un sens plus intéressant qu’un simple moyen économique de changer de décor. Les écrans de Finn Ross et Adam Young donnent au monde de North Shore une esthétique plate, brillante, immédiatement consommable. Une image chasse la précédente. Un lieu devient un autre. Une réputation aussi.
La mise en scène donne presque l’impression que toute l’école vit dans une interface.
Et le fameux Burn Book — ce livre dans lequel les Plastics inscrivent insultes, rumeurs et secrets sur les autres élèves — devient particulièrement puissant lorsqu’il quitte l’objet physique pour envahir tout l’espace visuel.

La seule chose qui me fait sourire à cette débauche d’écran, c’est qu’on est au Savoy, le premier théâtre au monde à avoir été équipé d’une éclairage de scène électrique…
La difficulté du rôle de Cady
Charlie Burn avec Cady a peut-être le rôle dramaturgiquement le plus délicat. Cady doit être crédible successivement comme :
- la fille naïve qui découvre l’école ;
- la jeune femme fascinée par Regina ;
- la conspiratrice qui veut la détruire ;
- la fille qui prend goût au pouvoir ;
- puis celle qui comprend qu’elle est devenue exactement ce qu’elle combattait.
Le risque serait de jouer deux Cady complètement différentes. Burn conserve au contraire une continuité: dès le début, on perçoit chez cette jeune fille intelligente une extraordinaire capacité d’adaptation. C’est précisément son talent. Et c’est précisément son danger.
Vous commencez à comprendre que je n’ai pas été vraiement séduit par le spectacle mais je reconnait totalement le talent de Charlie Burn dans son passage lent et continu passage de la Cady gentille et intellectuelle à la Cady manipulatrice et obsédée par son image.
La chanson I’m Blowing Up (qui semble être une nouveauté londonienne) renforce considérablement cette évolution: elle nous permet de voir Cady jouir réellement de son nouveau pouvoir, ce qui rend sa chute plus logique.
Mais il y un autre « petit détail » qu’il ne faut pas sous-estimer. Cady est une héroïne de musical qui aime les mathématiques. Pas secrètement. Pas parce qu’elle doit devenir « jolie » avant de pouvoir abandonner ses lunettes. Elle aime réellement les maths. Enfin quelque chose d’original dans Mean Girls… C’est presque comme un petit renversement des conventions du musical adolescent: une héroïne du West End peut proclamer sans ironie « I love calculus ».
Et lorsqu’elle commence à faire semblant d’être mauvaise en mathématiques pour attirer Aaron, elle ne trahit donc pas simplement ses amis. Elle commence à se rendre elle-même plus petite pour être acceptée. C’est beaucoup plus intéressant.
En fait le véritable sujet du musical n’est pas Regina, mais Cady. C’est probablement l’erreur que l’on peut faire en résumant Mean Girls: croire que le spectacle raconte comment Cady va vaincre Regina George. Ce n’est pas vraiment cela. Regina n’est pas le problème à résoudre. Le vrai sujet est la vitesse avec laquelle Cady apprend à devenir Regina. Janis et Damian croient pouvoir utiliser les mécanismes de la méchanceté pour combattre la méchanceté. Cady croit pouvoir manipuler les Plastics sans être transformée par elles.
Tout le monde se trompe.
Et c’est ce qui rapproche un peu Mean Girls de sa source sociologique initiale: les clans survivent moins grâce à une méchante exceptionnelle que parce que tout le monde accepte leurs règles.
Si Regina disparaît, quelqu’un d’autre peut prendre sa place. Cady le démontre immédiatement.
C’est vrai mais c’est un peu léger, non? Car, in fine, le message peut se résumer à : « Be a good person« . On est très loin de la noirceur que l’on peut retrouver dans un autre musical Heathers, que j’ai beaucoup aimé, lui…
« Mean Girls » ⬌ « Heathers »

Même si les deux situations de départs se ressemblent [étarangement], introduisons une petite nuance: dans Mean Girls, Cady est réellement une nouvelle venue au lycée, tandis que dans Heathers, Veronica Sawyer n’arrive pas à Westerburg High; elle y est déjà élève et vient récemment de se faire adopter par les Heathers. Mais dramaturgiquement, la situation est presque la même: une jeune fille qui n’appartient pas naturellement à l’élite entre dans un trio féminin dominant, découvre les privilèges que procure la popularité, participe à sa cruauté et finit par comprendre qu’elle est en train de devenir ce qu’elle méprisait.
Mean Girls et Heathers : deux descentes dans la même jungle
Le parallèle est frappant. D’un côté, Regina George, Gretchen Wieners et Karen Smith, les trois Plastics; de l’autre, Heather Chandler, Heather Duke et Heather McNamara. Dans chaque trio, une reine impose les règles — Regina ou Heather Chandler — tandis que les deux autres gravitent autour d’elle avec des degrés variables de soumission, de peur et d’ambition. Et dans les deux histoires, l’héroïne découvre que la cruauté n’est pas seulement exercée par quelques filles exceptionnellement odieuses: elle constitue tout un système social dont on bénéficie dès qu’on accepte d’en respecter les règles.
Cady et Veronica font d’ailleurs la même découverte dangereuse: il est très facile de condamner la popularité tant qu’on n’y a pas goûté. Cady devait seulement infiltrer les Plastics pour aider Janis à faire tomber Regina; Veronica sait parfaitement que les Heathers sont abominables, mais apprécie malgré tout la protection et le statut que lui procure leur amitié. Toutes deux commencent donc par croire qu’elles peuvent entrer dans le système sans être transformées par lui. Et toutes deux se trompent.
C’est à partir de là que les deux œuvres prennent des chemins radicalement différents.
Mean Girls veut réparer le système
Dans Mean Girls, la cruauté reste finalement une erreur de comportement. Les personnages peuvent apprendre, comprendre qu’ils ont blessé les autres, reconnaître leurs torts et changer. Regina elle-même cesse progressivement d’être uniquement une ennemie. Gretchen et Karen peuvent quitter leur rôle de satellites. Cady reconnaît ce qu’elle est devenue, demande pardon et retrouve ses amis.
Le message est limpide: personne n’a besoin d’écraser les autres pour avoir de la valeur.
Ce n’est évidemment pas un mauvais message. Le problème, pour moi, est que le musical insiste tellement dessus qu’il finit parfois par ne plus laisser au spectateur grand-chose à découvrir. I’d Rather Be Me, puis surtout le final I See Stars, transforment progressivement la satire en démonstration: soyez vous-mêmes, acceptez les différences, soyez gentils les uns envers les autres.
C’est généreux. C’est sympathique. Mais cela devient effectivement très sirupeux.
Le paradoxe est presque amusant: un spectacle qui s’appelle Mean Girls – ce qui en traduction directe veut dire « Machantes Filles » ou « Garces » – finit par avoir peur d’être vraiment mean.
Heathers, lui, ne cherche surtout pas à nous rassurer
Heathers part du même univers mais refuse presque systématiquement la solution confortable.
La cruauté du lycée n’y conduit pas seulement à une mauvaise réputation ou à une fête ratée: elle rencontre J.D., qui pousse la logique de destruction jusqu’au meurtre. La satire sociale devient alors une comédie noire où adolescents et adultes sont tous, à différents degrés, incapables de comprendre ce qui se passe.
Heather Chandler meurt ? Le lycée la transforme immédiatement en icône. Deux garçons sont assassinés ? Les adultes reconstruisent leur histoire pour en faire une grande démonstration de tolérance. Une adolescente est désespérée ? Son malheur devient presque immédiatement un objet collectif de récupération.
Le monde de Heathers possède une faculté prodigieuse à digérer la tragédie sans rien apprendre. Et c’est beaucoup plus dérangeant. Mais cela nous laisse une place, en tant que spectateur, pour exister, pour dénoncer, … Alors que dans Mean Girls, on est juste là pour applaudir à la fin le beau message énoncé!
La différence essentielle : Aaron et J.D.
On peut même mesurer la distance entre les deux œuvres à leurs personnages masculins principaux.
Aaron Samuels, dans Mean Girls, est fondamentalement un garçon gentil. Il sert surtout de révélateur: Cady commence à mentir sur elle-même, notamment sur son intelligence en mathématiques, parce qu’elle veut lui plaire.
J.D., lui, est une bombe à retardement. Veronica croit d’abord avoir trouvé quelqu’un qui, comme elle, voit l’hypocrisie du lycée. Mais J.D. tire de ce constat une conclusion terrifiante: si le système est pourri, il suffit de supprimer ceux qui l’incarnent. Puis, finalement, de supprimer tout le monde.
Et cela rend Heathers beaucoup plus intéressant moralement, parce que Veronica doit comprendre non seulement que les Heathers sont toxiques, mais aussi que la haine des Heathers peut devenir encore plus monstrueuse que les Heathers elles-mêmes.
Il n’existe donc aucune position morale confortable.
Même la « méchante » est plus inquiétante dans Heathers
Regina George peut être féroce, mais le musical cherche toujours à nous rappeler qu’elle reste une adolescente, elle aussi enfermée dans le système qu’elle domine.
Heather Chandler conserve davantage quelque chose d’inquiétant: elle n’a pas besoin d’une justification psychologique permanente. Elle possède le pouvoir, elle en jouit et elle l’exerce.
Et après sa disparition, le plus intéressant est que le système ne disparaît pas. Heather Duke prend sa place. C’est peut-être l’idée la plus noire de Heathers : tuer la reine ne détruit pas la monarchie.
Or Mean Girls possède exactement la même intuition lorsque Cady remplace Regina… mais il l’exploite beaucoup moins longtemps avant de nous conduire vers la réconciliation. Les deux spectacles parlent donc du groupe, mais pas de la même manière
Mean Girls dit essentiellement:
Le groupe nous pousse parfois à devenir quelqu’un que nous ne sommes pas. Ayons le courage d’être nous-mêmes.
Heathers va beaucoup plus loin:
Et si le besoin d’appartenir au groupe révélait quelque chose de profondément violent dans notre manière de vivre ensemble?
Voilà pourquoi Heathers continue à gratter longtemps après la représentation. Il ne propose pas vraiment de solution.
Même son très beau Seventeen n’affirme pas que tout va désormais bien. Veronica demande simplement à J.D. s’ils ne pourraient pas essayer d’être ordinaires, d’avoir dix-sept ans, de regarder un film, de manger quelque chose, d’avoir une vie banale. Après tout ce qui vient de se passer, la normalité devient presque une utopie.
C’est infiniment plus fragile que I See Stars. Et donc infiniment plus intelligent.
Et musicalement, cela change aussi tout
La partition de Heathers participe à cette ambiguïté permanente. Candy Store est irrésistiblement entraînant tout en étant une chanson d’intimidation. Dead Girl Walking est extrêmement drôle, sexy et désespérée en même temps. Meant to Be Yours commence presque comme une déclaration amoureuse avant de révéler pleinement la folie de J.D.. Les chansons peuvent donc dire une chose musicalement et en raconter une autre dramaturgiquement.
Dans Mean Girls, les chansons expliquent plus volontiers ce que ressent le personnage : Gretchen nous révèle son insécurité dans What’s Wrong With Me?, Janis proclame son indépendance dans I’d Rather Be Me, Cady comprend progressivement ses erreurs. C’est efficace, mais beaucoup plus lisible.
Heathers aime le trouble.
Mean Girls aime la clarté.
Et je crois que c’est là que se situe une bonne partie de la différence.
La comparaison avec Heathers m’est revenue continuellement pendant la vision de Mean Girls. Les deux musicals reposent sur une mécanique étonnamment proche: une jeune fille se retrouve absorbée par un trio qui règne sur son lycée, découvre les avantages de la popularité, participe à sa cruauté et finit par devoir affronter ce qu’elle est elle-même devenue. Mais là où Heathers utilise ce point de départ pour construire une comédie noire féroce, dérangeante et moralement ambiguë, Mean Girls semble constamment chercher à rassurer son public. Les blessures se réparent, les ennemies se comprennent, chacun finit par trouver sa place et le spectacle débouche sur un grand message d’acceptation de soi et de gentillesse. Tout cela est parfaitement respectable — peut-être même irréprochable — mais c’est précisément ce qui m’a laissé à distance. Là où Heathers me faisait rire tout en me mettant profondément mal à l’aise, Mean Girls me dit un peu trop clairement ce qu’il faut penser et ressentir. À force de vouloir délivrer le bon message, le spectacle perd une partie de la cruauté qui rendait son sujet intéressant. Et pour une œuvre intitulée Mean Girls, c’est tout de même un joli paradoxe.

