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🎶 « Eveybody’s Talking About Jamie » (Apollo)

Ca continue mes frustrations. En fait depuis que l’on tente, à notre petit niveau, de lancer une tradition de musicals de qualité au Festival Bruxellons!, je suis obsédé par le fait de me rendre compte de CE QU’IL NE FAUT PAS FAIRE en montant un musical.
Comment se rendre compte de cela?
Et bien en voyant beaucoup de musicals et en tentant de tirer des leçons des flops, ou de ce que l’on n’aime pas. Parce que quand on voit Matilda, que dire, si ce n’est: « C’est parfait« . Il y a peu de leçon à en tirer. Car faire ce qui est bien, c’est copier. C’est en se prémunissant des erreurs des autres (ou des siennes) que l’on se renforce. Comme quand on a appris à marcher.
Et bien, jusqu’à présent, à part Aladdin, ce voyage à Londres est vide d’enseignement à ce niveau. Car Everybody’s talking about Jamie, est à nouveau, dans son genre, une totale réussite.




Comme dans Billy Elliot, le musical se passe au sein de la classe laborieuse du nord de l’Angleterre. Et il parle de quelqu’un qui veut suivre son chemin. Il s’agit ici d’un jeune gars de 16 ans qui veut être Drag Queen. Mais attention, on est loin d’une Cage aux folles moderne. Non, on ne se bat pas pour les Drag Queen, ou même l’homosexualité. Non, il ne s’agit de montrer un gars qui met une robe, mais de se demander ce que ce geste change. Jamie a le courage de poser cet acte, et cela change tellement de gens autour de lui. Sa mère, son amie musulmane, … C’est bizarre pour nous, non anglo-saxon, de voir un personnage musulman voilé qui est le plus tolérant par rapport au trajet de Jamie. Cela replace de manière non verbale la religion à l’endroit où elle devrait toujours être: quelques chose d’intime et de personnel.

Le rôle de la mère est tenu par Josie Walker. Elle a entre autres, il y a 17 ans, tenu le rôle principal de Beautiful Game de Lloyd Webber. Elle est tout bonnement SUBLIME. Elle a un moment au beau milieu du second acte qui est inoubliable. Musicalement. Théâtralement. Psychologiquement. Philosophiquement. Enfin, INOUBLIABLE…
Mais n’allons pas trop vite, car si le premier acte est un délice, le second est un chef d’œuvre: le lendemain de sa première apparition en drag, toute l’école ne parle plus que de Jamie — d’où la chanson-titre, Everybody’s Talking About Jamie. Jamie savoure sa nouvelle célébrité et arrive en classe avec un maquillage spectaculaire. Miss Hedge lui demande de respecter les règles de l’école, tandis que Dean – macho et homophobe – continue à le provoquer. Jamie répond cette fois en l’embrassant sur la bouche, laissant Dean complètement décontenancé.
Jamie prépare maintenant son grand projet: venir au bal de fin d’année en robe. Mais Miss Hedge s’y oppose. Pour elle, le bal est celui de tous les élèves et Jamie ne doit pas le transformer en spectacle de Mimi Me, le nom de son nouveau personnage de Drag Queen.

C’est un point important de l’acte: Jamie commence lui-même à confondre son personnage de drag queen et son identité personnelle.


Il se réfugie auprès de Pritti, qui lui fait comprendre qu’il n’a pas besoin de Mimi Me pour être remarquable. Elle lui rappelle d’ailleurs que son prénom complet, Jamil, signifie «beau». Jamie décide alors d’aller voir son père, persuadé que celui-ci l’a malgré tout soutenu — notamment parce qu’il croit que les fleurs et certains cadeaux qu’il a reçus venaient de lui.
C’est là que survient la grande cassure de l’acte. Son père lui révèle brutalement qu’il n’a rien envoyé du tout et qu’il désapprouve profondément ce qu’est devenu son fils. Jamie comprend alors que Margaret, sa mère, lui ment depuis des années pour le protéger: elle écrivait notamment les cartes d’anniversaire censées provenir de son père.
Jamie rentre chez lui furieux. Il accuse Margaret de lui avoir construit une illusion, s’en prend à elle et part. Restée seule, Margaret chante He’s My Boy, probablement le grand moment émotionnel du deuxième acte: malgré tout ce qu’elle vient de recevoir en pleine figure, elle exprime l’amour inconditionnel qu’elle porte à son fils. Et bien voilà, c’est un choc. L’une des plus belles chansons que j’ai entendue d’une mère parlant de son fils. Et ce qui est magique, c’est que c’est un choc que l’on vit collectivement. On sait que son voisin ou sa voisine frissonne comme nous.
HE’S MY VOICE / HE’S MY CHANCE / HE’S MY SMILE / HE’S MY DAY / HE’S MY LIFE / HE’S MY PAIN / HE’S MY JOY // HE’S MY BABY / HE’S MY MAN / HE’S MY BOY
Tout est dit. Non tout est chanté, parce que Josie Walker nous chante cela droit dans les yeux. Ses yeux pleins de larmes. Les nôtres pleins de larmes. C’est ça ce que l’on ne peut vivre que dans une salle de spectacle vivant.
Jamie erre alors dans Sheffield, boit du cidre et se retrouve confronté à des garçons qui l’agressent avec des insultes homophobes. Hugo, son mentor et anciennement la drag queen Loco Chanelle, vient à son secours et lui fait comprendre qu’il doit rentrer chez lui et se réconcilier avec sa mère. Jamie et Margaret finissent par se retrouver dans My Man, Your Boy.

« Everybody’s Talking About Jamie », Apollo Theatre, Londres, 2017.
Et enfin, le bal. Le soir du prom, Pritti elle-même s’est transformée: celle qui était constamment moquée ose se présenter maquillée et en robe et finit par tenir tête à Dean. Puis apparaît Jamie.
Et le détail est essentiel: il ne vient pas en Mimi Me. Il vient en Jamie, vêtu d’une robe blanche. Ce n’est donc plus le costume protecteur de la drag queen: il assume simplement que Jamie peut être un garçon qui porte une robe.
Miss Hedge refuse malgré tout de le laisser entrer. Mais ses camarades prennent collectivement sa défense et restent dehors en scandant son nom. Devant cette solidarité, Miss Hedge finit par céder.
Jamie pourrait alors savourer sa victoire. Au lieu de cela, il remarque que Dean reste seul à l’extérieur. Et c’est Jamie qui fait le premier pas: il lui propose d’oublier leur conflit, au moins pour cette soirée. Dean accepte et les deux garçons entrent ensemble au bal.
C’est ce qui donne au final son sens: le deuxième acte ne raconte finalement pas tellement «Jamie devient drag queen», mais plutôt «Jamie découvre qu’il n’a pas besoin de devenir quelqu’un d’autre pour avoir le droit d’être lui-même». Mimi Me lui a permis de trouver le courage; au bal, il peut enfin laisser Mimi de côté et entrer simplement comme Jamie. C’est, à mon sens, la petite subtilité qui rend la fin plus intéressante que le simple triomphe d’un garçon en robe.
Le cast entier est de très bon niveau, même s’ils sont pour la majorité à la sortie de l’école et font ici leurs débuts professionnels.
Je m’endors en écoutant la musique en boucle….
