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🎭 « Young Marx » (Bridge Theatre)

C’est fou, une ville où les théâtres continuent de se créer! Il y a peu, je découvrais The Other Palace. Voici maintenant le tout nouveau Bridge Theatre, installé au bord de la Tamise, pratiquement au pied de Tower Bridge. Et nous y voici, à peine plus d’un mois après son ouverture.
Première impression: c’est magnifique. Moderne, chaleureux, confortable, mais sans cette froideur que peuvent parfois avoir les salles flambant neuves. On sent surtout que tout a été pensé comme un théâtre, et pas comme un bâtiment dans lequel on aurait ensuite essayé de faire entrer une scène et 900 fauteuils. Jugez plutôt…
Derrière ce nouveau lieu, il y a deux hommes qui connaissent plutôt bien le théâtre britannique et qui sont loin d’être des débutants: Nicholas Hytner et Nick Starr, respectivement directeur artistique et directeur exécutif du National Theatre pendant douze ans. Rien de moins. C’est à leur époque que le National a aussi profondément changé de visage.
Après leur départ du National en 2015, ils ont créé leur propre London Theatre Company et décidé de construire leur théâtre. Pas un petit espace expérimental: le Bridge est présenté comme le premier grand théâtre commercial entièrement nouveau construit à Londres depuis environ 80 ans.
Leur ambition est claire: produire essentiellement de nouvelles pièces, quelques classiques, et ce que Hytner appelle un théâtre «bold, popular», audacieux mais destiné à un large public.
Et le plus étonnant est peut-être la salle elle-même. Elle compte autour de 900 places, mais elle n’est pas figée. Une grande partie des gradins et de l’espace scénique est modulaire: on peut avoir une disposition assez traditionnelle, avec le public face à la scène, une scène qui s’avance au milieu des spectateurs, ou carrément transformer le parterre pour jouer en promenade, avec les spectateurs autour de l’action. Bref, un même bâtiment peut se rapprocher tantôt du théâtre «à l’italienne», tantôt d’un dispositif beaucoup plus élisabéthain ou même totalement immersif, avec public debout ou assis. Une très grande liberté.
Pour Young Marx, nous sommes encore dans une configuration assez classique; mais dès janvier, Hytner annonce un Julius Caesar en promenade. Voilà qui donne envie de revenir rien que pour voir la métamorphose.

Et donc pour inaugurer tout cela: Karl Marx!
Pour la première programmation, Hytner a choisi Young Marx, une nouvelle pièce de Richard Bean et Clive Coleman. Et le choix est plutôt savoureux pour inaugurer un théâtre commercial financé sans subvention publique: une comédie consacrée à Karl Marx!
Nous sommes en 1850. Marx a 32 ans et vit en exil à Dean Street, Soho, après les révolutions qui ont secoué l’Europe. La présentation officielle de la pièce s’amuse à le qualifier de «révolutionnaire le plus redouté d’Europe». Mais celui que nous découvrons ici est surtout fauché, poursuivi par ses créanciers, surveillé par la police, brouillé avec une partie de ses compagnons révolutionnaires et absolument incapable de terminer ce qu’il est censé écrire.
La pièce donne immédiatement le ton: Marx tente de mettre en gage de l’argenterie appartenant à sa femme, est soupçonné de vol et finit par s’enfuir sur les toits et dans une cheminée. On comprend vite que nous ne sommes pas venus assister à deux heures trente de dialectique matérialiste…
À la maison, la situation n’est guère plus brillante. Sa femme Jenny, issue d’une famille aristocratique, supporte de moins en moins la misère et les frasques de son mari. Les enfants manquent de tout. Leur fidèle Nym tente de faire fonctionner la maisonnée tant bien que mal. Marx boit, fume, fréquente les pubs, accumule les dettes et envisage même — horreur suprême pour le révolutionnaire — de chercher un emploi au chemin de fer.
Et heureusement qu’il y a Friedrich Engels. Élégant, financièrement beaucoup plus à l’aise, il soutient Marx, notamment avec son argent, mais commence sérieusement à perdre patience. Car Engels est convaincu d’avoir devant lui un esprit exceptionnel et voit son ami employer une énergie phénoménale à… tout sauf écrire. Cela pourrait devenir un drame social d’une noirceur absolue.
Eh bien non. On rit tout le temps.
Richard Bean et Clive Coleman traitent ce Marx-là comme un personnage de farce: brillant une minute, irresponsable la suivante; capable d’expliquer une théorie économique au milieu d’un petit-déjeuner puis de courir à travers Londres pour échapper à ses créanciers. À un moment, la politique révolutionnaire devient presque un débat de bistrot; ailleurs, une rencontre au British Museum se termine en bagarre. Et Marx et Engels vont jusqu’à se présenter comme une sorte de double act de music-hall, «Marx and Engels, Europe’s finest double act».
Mais ce qui est très malin, c’est que le discours politique ne disparaît jamais derrière les gags. On entend les divisions entre révolutionnaires, les discussions sur la violence politique, le constat de la misère ouvrière rapporté par Engels depuis Manchester, ou encore les idées que Marx commence à élaborer sur le travail et l’aliénation. Simplement, tout cela surgit au milieu du chaos de la vie quotidienne.
Et soudain, le rire s’arrête.
La mort de l’un des enfants de Marx fait brutalement basculer la pièce. C’est d’ailleurs l’un des endroits où Bean et Coleman prennent leurs libertés avec la chronologie: ils concentrent en Fawksey, le petit Guido Marx, plusieurs drames familiaux qui se sont en réalité étalés sur plusieurs années. Ce qui ressemblait jusque-là à une immense farce devient momentanément tragique et donne une tout autre dimension à la pauvreté que nous avions vue jusque-là comme source de gags.
Rory Kinnear est un Marx formidable: excessif, égoïste, charmant, agaçant, très drôle et soudain capable de laisser apparaître l’intelligence du personnage derrière le bouffon.
Face à lui, Oliver Chris est un Engels beaucoup plus posé — du moins relativement ! — et leur duo fonctionne parfaitement.
Oliver Chris avait joué dans le One Man, Two Guvnors de l’ère Hytner au National mais, surtout, Young Marx réunit une grande partie de l’équipe créative de cet immense succès du National Theatre: Richard Bean à l’écriture, Nicholas Hytner à la mise en scène, Mark Thompson aux décors et costumes et Grant Olding à la musique. On retrouve d’ailleurs quelque chose de la même mécanique: une farce menée tambour battant, mais construite avec une précision redoutable.
Le décor de Mark Thompson participe énormément à cette énergie: un énorme morceau de Soho victorien, avec ses appartements, ses escaliers, ses toits et ses cheminées, qui tourne sur lui-même et permet à la mise en scène de passer presque instantanément d’un lieu à l’autre. Le tout est ponctué par une musique volontairement très énergique, parfois presque punk, qui empêche définitivement le XIXème siècle de prendre la poussière.
Et voilà peut-être ce que j’ai préféré: Young Marx ne cherche pas tellement à nous expliquer Marx le monument historique. Il nous montre un jeune homme de 32 ans qui ne sait pas encore qu’un jour son visage ornera des statues, des affiches et quelques millions de livres. Il est pauvre, brillant, insupportable, drôle, parfois lâche, parfois généreux, entouré d’amis qui voient en lui beaucoup plus que ce qu’il est encore capable de produire.
Alors, cette pièce est-elle un drame politique et social ? Oui… mais surtout non.
On rit toutes les trente secondes, tout en entendant parfaitement ce que la pièce raconte de la pauvreté, des idées révolutionnaires et du monde dans lequel elles sont en train de naître. Et réussir cela sans transformer la soirée ni en cours d’histoire ni en tract politique est plutôt magique.

Une double découverte, donc : une pièce et un théâtre.
Et quand on voit ce nouveau Bridge Theatre, capable de se transformer complètement d’un spectacle au suivant, on se dit qu’il faudra évidemment revenir voir ce qu’ils vont en faire.
Comment mieux terminer une longue semaine de vacances à Londres ?











