🎭 My Neighbour ToToRo (Gillian Lynne Th.)

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🎭 My Neighbour ToToRo (Gillian Lynne Th.)

Par Ol de Bulles / Dim 19 Oct 25 · ⏰ 14:00

Et je termine en beautĂ©. Cela fait plusieurs fois que j’ai voulu voir ce spectacle, au Barbican. Voici une nouvelle reprise au Gyllian Lynne Theatre cette fois.

Je pourrais limiter mon post Ă  l’essentiel: WAOW!

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un avertissement amical: les spectateurs de Totoro sont invitĂ©s au dĂ©but du spectacle Ă  ne rien rĂ©vĂ©ler de ce qu’ils ont vu, afin de prĂ©server la surprise – et quelle surprise! Si vous n’avez pas encore vu la piĂšce, mieux vaut vous arrĂȘter ici : ce qui vous attend mĂ©rite d’ĂȘtre dĂ©couvert sans le moindre indice. Car la surprise est en fait un choc, un vrai choc!

Totoro n’est pas nĂ© d’un mythe ancien, ni d’un rĂ©cit populaire transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. C’est une crĂ©ation moderne, mais qui plonge ses racines trĂšs profondĂ©ment dans la sensibilitĂ© culturelle japonaise. Renseignements pris, Hayao Miyazaki, son crĂ©ateur, a puisĂ© dans trois sources essentielles: la nature, le folklore shinto (ensemble des croyances traditionnelles japonaises qui considĂšrent la nature comme habitĂ©e par des esprits (kami) prĂ©sents dans les arbres, les pierres, les animaux et les phĂ©nomĂšnes du monde) et ses propres souvenirs d’enfance. En assemblant ces Ă©lĂ©ments avec dĂ©licatesse, il a conçu une figure immĂ©diatement universelle, un compagnon silencieux et bienveillant qui semble exister depuis toujours.

Miyazaki grandit dans le Japon de l’aprĂšs-guerre, avec une enfance marquĂ©e par les longues absences de sa mĂšre, souffrant d’une grave tuberculose vertĂ©brale. Cette fragilitĂ© familiale imprĂšgne durablement son imaginaire: le sentiment d’attente, l’inquiĂ©tude diffuse, mais aussi l’émerveillement face aux petites choses qui subsistent malgrĂ© tout. La campagne japonaise oĂč il passait de longues heures devient un refuge et un espace de projection: arbres centenaires, chemins forestiers, bruits invisibles
 C’est lĂ  que se forme dĂ©jĂ  ce que deviendra Totoro – une prĂ©sence mystĂ©rieuse mais rassurante, un esprit de la forĂȘt qui ne parle pas, mais qui veille.

Hayao Miyazaki

Le folklore shinto joue aussi un rĂŽle essentiel. La spiritualitĂ© traditionnelle japonaise considĂšre la nature comme habitĂ©e de kami, des entitĂ©s qui rĂ©sident dans les arbres, les pierres, les riviĂšres ou les montagnes. Totoro n’est pas Ă  proprement parler un kami au sens religieux: il n’appartient Ă  aucun rĂ©cit canonique, n’a pas une fonction prĂ©cise. Mais son essence en dĂ©coule clairement. Miyazaki imagine un ĂȘtre qui pourrait parfaitement se glisser dans cette cosmologie: un gardien de la forĂȘt, massif mais doux, paisible, presque immobile, comme un animal ancestral dont le monde moderne aurait oubliĂ© l’existence.

Son nom mĂȘme participe de cet ancrage poĂ©tique. Dans le film, la petite Mei entend une histoire de « trolls » dans un livre illustrĂ©. Elle essaie de rĂ©pĂ©ter le mot, mais, comme beaucoup d’enfants, elle le transforme en un son plus rond, plus doux: Totoro. Miyazaki adopte immĂ©diatement cette sonoritĂ©, qui Ă©voque autant le conte occidental que la grandeur tranquille d’un ĂȘtre de la nature. Totoro devient ainsi une crĂ©ature entiĂšrement nouvelle, mais dont chaque dĂ©tail renvoie Ă  quelque chose de familier pour le spectateur: ses yeux ronds rappellent le hibou, sa silhouette Ă©voque le tanuki (le chien viverrin japonais), et son pelage fait penser Ă  un trĂšs gros chat que l’on aurait envie de serrer comme un coussin.

Lorsque Miyazaki commence Ă  travailler sur Mon voisin Totoro au milieu des annĂ©es 1980, il souhaite crĂ©er un film radicalement diffĂ©rent de la production d’animation de l’époque: une Ɠuvre sans mĂ©chant, sans conflit hĂ©roĂŻque, sans catastrophe Ă  repousser. La vĂ©ritable histoire, pour lui, est celle de deux sƓurs qui grandissent et affrontent la maladie de leur mĂšre. La magie ne doit pas rĂ©soudre les problĂšmes, mais simplement rendre le monde plus habitable. Totoro apparaĂźt alors comme une sorte de prĂ©sence tutĂ©laire: il ne parle pas, ne juge pas, n’intervient que rarement
 mais ses rares gestes – un sourire, un grognement, un trajet en chat-bus – suffisent Ă  rĂ©enchanter la vie quotidienne.

En ce sens, Totoro est moins un personnage qu’un symbole: celui d’une nature profondĂ©ment bienveillante, d’une enfance oĂč tout est encore possible, et d’une forme de poĂ©sie qui se niche dans les interstices du rĂ©el. Depuis la sortie du film en 1988, la crĂ©ature a dĂ©passĂ© son statut de hĂ©ros de fiction pour devenir une icĂŽne culturelle. Beaucoup au Japon le perçoivent aujourd’hui comme un vĂ©ritable esprit de la nature, une sorte de kami contemporain nĂ© non pas dans la nuit des temps, mais de l’imagination d’un artiste qui voulait rĂ©concilier l’enfance avec la douceur du monde.

Il va falloir plus de 30 ans pour que naisse la formidable transposition de Totoro au théùtre: un projet jugĂ© impossible
 avant qu’il ne triomphe.

L’adaptation scĂ©nique My Neighbour Totoro, produite par la RSC (Royal Shakespeare Company) et le Barbican, est l’un des plus grands succĂšs théùtraux du dĂ©but des annĂ©es 2020. DerriĂšre cette rĂ©ussite se cache une aventure artistique complexe, faite de doutes, de trouvailles et d’innovations techniques.

Pendant longtemps, Studio Ghibli refuse toute adaptation scĂ©nique de ses Ɠuvres. La crainte est simple: comment transposer des crĂ©atures aussi emblĂ©matiques, aussi « vivantes », sans tomber dans le mimĂ©tisme maladroit? L’élĂ©ment dĂ©clencheur vient de Joe Hisaishi, compositeur des musiques originales et producteur du projet. Il est convaincu qu’un spectacle vivant peut capter la poĂ©sie du film sans chercher Ă  copier l’animation. Il fĂ©dĂšre autour de lui la RSC (connue pour son excellence technique), le metteur en scĂšne Phelim McDermott, (spĂ©cialiste des esthĂ©tiques visuelles d’opĂ©ra) et surtout Basil Twist, maĂźtre de la marionnette moderne. Les images ci-dessous montrent Ă  quel point l’intervention de Twist est Ă©blouissante:

PlutĂŽt que d’utiliser des costumes anthropomorphes, l’équipe choisit la marionnette gĂ©ante, manipulĂ©e Ă  vue. Totoro devient alors massif, lent, poĂ©tique, mais prĂ©sent, presque palpable.

Une Ă©quipe de marionnettistes invisibles ou partiellement visibles anime le moindre mouvement du personnage. L’effet n’est pas rĂ©aliste: il est magique. Et cette magie fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce que le spectacle ne tente jamais de rivaliser avec le cinĂ©ma. Il propose autre chose: une prĂ©sence ou une incarnation.

Le Chat-Bus, quant Ă  lui, devient un chef-d’Ɠuvre de théùtre visuel, mi-marionnette, mi-installation lumineuse, conçu pour onduler, vibrer, avaler la scĂšne.

Je ne sais pas quoi dire sur la bande-son (jouĂ©e en live)
 Elle est parfaite. Il n’y a rien Ă  dire. Elle parachĂšve l’univers.

À sa crĂ©ation en 2022 au Barbican, le spectacle affiche complet pendant des mois. Les critiques britanniques parlent d’un miracle théùtral, d’un spectacle qui « rĂ©concilie les adultes avec « l’émerveillement ». La production est reprise en 2023 puis 2024, chaque fois sold out. Totoro devient alors l’un des plus grands succĂšs publics de l’histoire rĂ©cente du Barbican et de la RSC.

Les mots ne suffisent pas pour décrire le talent des artistes.

Au fond, My Neighbour Totoro est l’histoire d’une relation: celle qui unit deux enfants Ă  une forĂȘt vivante, pleine de mystĂšre et de tendresse.

Voilà cette histoire toute simple
.

Satsuki et Mei s’installent avec leur pĂšre dans une grande maison de campagne, Ă  proximitĂ© de l’hĂŽpital oĂč leur mĂšre est soignĂ©e. La scĂ©nographie rĂ©vĂšle peu Ă  peu un monde oĂč le quotidien le plus simple se charge de magie: les « poussiĂšres noires » envahissent la maison, les sons de la forĂȘt se font mystĂ©rieux, et des crĂ©atures minuscules semblent rĂŽder dans les sous-bois.

C’est Mei qui, la premiĂšre, dĂ©couvre un passage menant Ă  un gigantesque esprit de la forĂȘt: Totoro.

La scĂšne de leur rencontre devient un moment suspendu oĂč nous tous dans le public partageons la stupeur Ă©merveillĂ©e de la fillette face Ă  ce que la raison voudrait ĂȘtre une marionnette gĂ©ante, mais qui en rĂ©alitĂ© est bien plus que cela.

La relation entre les deux sƓurs est faite de jeux, de chamailleries, de confidences et d’inquiĂ©tudes. Tout cela rythme leur quotidien. La musique de Joe Hisaishi accompagne ces moments comme une respiration continue. L’apparition de Totoro Ă  l’arrĂȘt de bus sous la pluie – l’une des sĂ©quences les plus attendues si j’en juge par la rĂ©action de la salle – devient un tableau visuel d’une prĂ©cision hypnotique, oĂč le théùtre, la marionnette et la lumiĂšre fusionnent.

Lorsque l’état de la mĂšre se dĂ©grade temporairement, Mei, bouleversĂ©e, tente de rejoindre seule l’hĂŽpital pour lui apporter un Ă©pi de maĂŻs « qui la guĂ©rira sĂ»rement ». Elle disparaĂźt, dĂ©clenchant une panique immĂ©diate. Satsuki, dĂ©sespĂ©rĂ©e, appelle Totoro Ă  l’aide. Celui-ci rĂ©pond en invoquant le Catbus (l’Arbre-Chat) – une crĂ©ation scĂ©nique spectaculaire, mi-marionnette mi-installation vivante, qui traverse l’espace comme une apparition lumineuse et fĂ©line. Le Catbus conduit Satsuki jusqu’à Mei, retrouvĂ©e seule et Ă©puisĂ©e.

Le spectacle s’achĂšve sur un tableau tendre et lumineux: les deux sƓurs, rassurĂ©es, renouent symboliquement le lien avec leur mĂšre, tandis que Totoro et les esprits de la forĂȘt observent, complices et silencieux, avant de disparaĂźtre. Le final, conçu comme une image rituelle, scelle la rencontre entre la poĂ©sie du film et la puissance Ă©motionnelle du théùtre vivant.

Au fond, chaque phrase que je pourrais Ă©crire ici reste transparente: tout mot est illusoire. La seule maniĂšre de saisir le gĂ©nie de My Neighbour Totoro est de le voir
 puis de le revoir
 et, soyons honnĂȘtes, de le re-re-voir encore.

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