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🎭 « Kyoto » (@Sohoplace)

Un spectacle sur les négociations climatiques de Kyoto! Bizarre, non? Et bien, à tout dire ce n’est pas à priori ma tasse de thé. J’y vais pourquoi alors? Parce que c’est un spectacle RSC – comme cet après-midi, mais ici on est évidemment très loin du chef d’œuvre de Shakespeare – et aussi parce que c’est un spectacle qui se jour au @sohoplace, ce tout nouveau théâtre londonien que j’affectionne particulièrement.
Mais ces deux critères ne suffisent pas à passer un bon moment. Alors pendant le trajet entre le Barbican et le @sohoplace, je me pose la question existentielle de savoir comment les auteurs vont transformer des négociations climatiques internationales, des virgules diplomatiques et des objectifs d’émissions en véritable thriller théâtral.
Ce spectacle n’est pas né au @sohoplace – c’est un West End Transfer – mais bien au Swan Theatre (la plus petite des deux salles) de la RSC à Stratford-upon-Avon en juin 2024. La pièce est écrite par Joe Murphy et Joe Robertson et mise en scène par Stephen Daldry et Justin Martin. C’est rare qu’un West End Transfer soit totalement dénué d’intérêt. Et j’assiste à la première de ce transfert…
Une pièce sur… une conférence climatique
Le point de départ est la COP3 de Kyoto, en décembre 1997, celle qui doit aboutir au premier accord international juridiquement contraignant visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés.
Petit rappel: la COP 3
La COP 3 — troisième Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques — s’est tenue à Kyoto, au Japon, du 1er au 11 décembre 1997, avec des représentants de 158 Parties. Elle intervenait cinq ans après le Sommet de la Terre de Rio de 1992, où les États avaient reconnu la nécessité de lutter collectivement contre le réchauffement climatique, mais sans encore s’imposer de véritables objectifs chiffrés contraignants. À Kyoto, l’ambition était précisément de franchir ce pas.

Après des négociations extrêmement tendues, le Protocole de Kyoto est adopté le 11 décembre 1997.

Pour la première fois, les principaux pays industrialisés acceptent des objectifs juridiquement contraignants de limitation ou de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre. Globalement, ils doivent parvenir, pour la période 2008-2012, à des émissions au moins 5% inférieures à celles de 1990. Mais les efforts ne sont pas identiques pour tous: l’Union européenne accepte un objectif collectif de –8 %, les États-Unis –7 %, le Japon et le Canada –6 %, tandis que certains pays obtiennent davantage de marge en fonction de leur situation économique.
C’est aussi là que se situe l’un des grands conflits dramatiques racontés dans la pièce. Les pays en développement, notamment la Chine et l’Inde, ne reçoivent pas à ce stade d’objectifs chiffrés obligatoires comparables à ceux des pays industrialisés. Le principe est que les pays riches portent une responsabilité historique plus importante dans l’accumulation des gaz à effet de serre. Pour les États-Unis, cette distinction devient politiquement explosive: le Sénat américain avait déjà signalé qu’il n’accepterait pas un accord imposant des contraintes aux États-Unis sans engagements comparables des grandes économies émergentes.
Le protocole introduit également des mécanismes assez novateurs: les États peuvent notamment échanger des droits d’émission, financer des réductions d’émissions dans d’autres pays ou obtenir des crédits grâce au Mécanisme pour un développement propre. L’idée est de permettre d’atteindre les objectifs là où les réductions peuvent être réalisées le plus efficacement — système ingénieux pour les uns, porte ouverte à toutes sortes de contournements pour les autres.
Et il faut bien distinguer l’adoption du protocole en 1997 de son entrée en vigueur. Pour devenir effectif, il fallait que suffisamment d’États le ratifient, représentant au moins 55 % des émissions de CO₂ de 1990 des pays industrialisés concernés. Cette condition ne sera remplie qu’après la ratification de la Russie : le protocole entre finalement en vigueur le 16 février 2005, plus de sept ans après Kyoto!!!.
En pratique, au cours de la première période d’engagement, 38 pays développés, parmi lesquels l’Australie, l’Union européenne et ses 28 États membres de l’époque, ainsi que la Russie, se sont vu assigner des objectifs juridiquement contraignants visant à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5 % en moyenne par rapport aux niveaux de 1990.
Bien qu’ayant accepté le protocole, les États-Unis ne l’ont jamais ratifié et s’en sont retirés en 2001, estimant qu’il porterait préjudice à leur économie. Le Canada s’est retiré de l’accord en 2011, préférant cette solution plutôt que de risquer de très lourdes pénalités financières pour n’avoir pas atteint son objectif.
Au cours de la deuxième période d’engagement, 37 pays ont accepté de nouveaux objectifs contraignants. En revanche, le Japon, la Nouvelle-Zélande et la Russie n’ont pas souscrit à de nouveaux engagements. Le Canada et les États-Unis n’y ont pas participé.
Chronologie du Protocole de Kyoto
1992 – La première Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement, organisée à Rio de Janeiro, aboutit à l’adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).
1995 – Les Parties se réunissent à Berlin, en Allemagne, pour la COP1, afin de commencer à définir des objectifs précis en matière de réduction des émissions.
1997 – Les Parties se retrouvent à Kyoto, au Japon, pour la COP3 et s’accordent sur les grandes lignes d’objectifs juridiquement contraignants de réduction des émissions pour les pays développés.
2001 – Les États-Unis décident de ne pas ratifier le protocole et se retirent du processus.
2004 – La Russie ratifie le Protocole de Kyoto, permettant de franchir le seuil nécessaire à son entrée en vigueur.
2005 – Le Protocole de Kyoto entre officiellement en vigueur le 16 février 2005.
2008 – Début de la première période d’engagement (2008–2012): les pays concernés s’engagent à réduire collectivement leurs émissions d’environ 5 % par rapport aux niveaux de 1990.
2011 – Le Canada, très loin d’atteindre son objectif et risquant d’importantes conséquences financières, annonce son retrait du Protocole.
2012 – La première période d’engagement prend fin. Une deuxième (2013–2020) est mise en place par l’amendement de Doha, qui fixe de nouveaux engagements jusqu’en 2020.
2015 – L’Accord de Paris prend en quelque sorte le relais du Protocole de Kyoto. 196 Parties s’accordent pour maintenir l’augmentation de la température mondiale nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels, tout en poursuivant les efforts pour la limiter à 1,5 °C. L’accord vise également un équilibre entre les émissions et leur absorption dans la seconde moitié du siècle et prévoit que les pays développés apportent un soutien financier aux pays en développement pour réduire leurs émissions et s’adapter aux conséquences du changement climatique.
Pourquoi Kyoto reste un moment historique
Le protocole n’a évidemment pas «réglé» le changement climatique. Les émissions mondiales ont continué à augmenter, certains grands émetteurs n’étaient soumis à aucune obligation et les États-Unis sont restés en dehors du système. Mais ce serait une erreur de n’y voir qu’un échec.
Kyoto est la première fois que la communauté internationale réussit à transformer le principe de lutte contre le réchauffement en objectifs chiffrés et juridiquement contraignants. Il crée une bonne partie de l’architecture qui servira ensuite aux négociations climatiques internationales et constitue une étape essentielle sur le chemin qui conduira à l’Accord de Paris de 2015.
Et c’est justement ce qui rend le sujet si théâtral: en décembre 1997, autour de cette table, personne ne sait encore si un accord est possible. Les délégations ne sont pas en train de célébrer un événement historique; elles sont épuisées, s’affrontent sur chaque chiffre et chaque mot, défendent des intérêts économiques gigantesques et peuvent encore tout faire échouer.
C’est ce que Kyoto restitue formidablement: nous connaissons la fin de l’histoire, mais les personnages, eux, ne la connaissent pas encore.
L’ancien vice-Premier ministre britannique John Prescott (1997–2007) se souvient des négociations de Kyoto :
« Comment parvenir à un accord entre 150 pays lorsque chacun dispose d’un droit de veto ? Kyoto, en 1997, ressemblait à un immense puzzle. »
« Après un dernier round de négociations particulièrement âpres, nous sommes finalement parvenus à un accord alors que l’aube approchait. Nous avons simplement continué, 48 heures sans dormir, à chercher des compromis et à user les résistances. Mais nous y sommes arrivés. On pourrait appeler cela “la diplomatie par épuisement”. »
La pièce en elle-même
La pièce choisit de mettre le focus sur les toutes dernières heures de la conférence. Il est déjà 11 heures au-delà de l’heure prévue pour la fin des négociations, les délégations sont épuisées, les intérêts nationaux s’opposent et l’accord paraît encore impossible.
Et pourtant, au terme de ces discussions naîtra le protocole de Kyoto. Ce texte deviendra une étape historique, le premier véritable cadre international de réduction contraignante des gaz à effet de serre et précurseur de l’accord de Paris de 2015. Dit comme cela, on pourrait craindre deux heures trente de théâtre administratif! C’est précisément là que Kyoto devient assez brillant.
Faire d’un lobbyiste pétrolier le personnage principal
Les auteurs on pris une option dramaturgique déroutante mais extrêmement forte: le « personnage principal » qui guide le spectateur n’est pas un militant écologiste, mais celui qui tente d’empêcher l’accord. Le personnage central est Don Pearlman (Stephen Kunken), avocat et lobbyiste américain représentant les intérêts de l’industrie des combustibles fossiles. Il accueille le public, lui explique les règles du jeu, commente les négociations et nous entraîne avec une formidable aisance dans les coulisses du pouvoir.

C’est évidemment un piège. Un terrible pièce, car Pearlman est drôle, intelligent, brillant, cultivé et extrêmement séduisant. Il sait parfaitement comment parler à une salle. Et Stephen Kunken le joue avec suffisamment de charme pour que le spectateur se surprenne régulièrement à apprécier la compagnie d’un homme dont tout le travail consiste précisément à retarder une réponse politique au changement climatique.
C’est beaucoup plus intéressant que d’en faire un méchant caricatural.
La mécanique de la pièce repose sur cette séduction : Pearlman nous montre comment, au service des industries fossiles, on peut ralentir l’action politique sans avoir à réfuter réellement les scientifiques. Il suffit de semer le doute sur leurs conclusions, d’insister sur leurs marges d’incertitude, de présenter comme encore controversé ce qui fait déjà largement consensus, puis d’exploiter la lenteur des procédures internationales. L’objectif n’est pas tant de prouver que la science a tort que de faire croire qu’elle n’est pas encore assez certaine pour justifier des mesures contraignantes..
J’adore ma formulation de Time Out qui me semble résumer assez justement le secret de la pièce: « Derrière une conférence climatique potentiellement aride, Kyoto est surtout l’histoire d’un formidable salaud. »

© Manuel Harlan
Stephen Kunken : un formidable maître de cérémonie
Et on peut dire véritablement que Stephen Kunken porte véritablement le spectacle. Cet acteur américain, nommé aux Tony Awards pour Enron et connu à la télévision notamment pour Billions et The Handmaid’s Tale, fait avec Kyoto ses débuts à la RSC. Il avait créé le rôle à Stratford et le reprend maintenant a à Londres au @sohoplace.
Son personnage, Pearlman, fonctionne presque comme un maître de cérémonie. Il brise constamment le quatrième mur, circule parmi les délégations et s’adresse directement au public. Il possède le sourire rassurant de quelqu’un qui veut simplement vous expliquer comment fonctionne le monde — tout en manipulant ce monde devant vos yeux.

C’est ce qui rend la performance assez jubilatoire: nous savons qu’il est en train de nous manipuler, lui sait que nous le savons… et il continue quand même. La presse unanime parle d’une performance particulièrement puissante de Kunken.
Et @sohoplace devient réellement la conférence de Kyoto
L’autre grande réussite de cette version londonienne est évidemment l’utilisation du théâtre lui-même. [Ayant écrit cette phrase, je me demande si je suis objectif. J’aime tellement le @sohoplace. Mais je crois que je le suis…]

@sohoplace est un théâtre en rond, et la scénographe Miriam Buether en fait une véritable salle de conférence internationale. Au centre : une immense table de négociation. Autour : les délégations. Et puis : nous. Une partie des spectateurs était même installée dans des sièges vendus sous le nom de «Conference Seats», intégrés à la première rangée de la table et placés littéralement au milieu des négociations.
Même sans être assis à cette table, la configuration du théâtre produit un effet très particulier : on regarde les acteurs, mais on voit également constamment les autres spectateurs de l’autre côté du plateau. Cela transforme presque spontanément tout le public en assemblée diplomatique. Il n’y a plus vraiment de scène séparée de la salle : tout le monde semble participer à la conférence. Evidemment comme je suis à la première londonienne, je suis au deuxième étage, mais on ressent ce que j’imagine ressentent encore plus fort les spectateurs des stalls.

Et pour un spectacle consacré précisément à la question «comment des dizaines de pays peuvent-ils parvenir à une décision commune?», le dispositif est particulièrement intelligent.
A posteriori, j’aurais aimé être à la première rangée. Mais cette putain de peur de devoir « intervenir »…
La table comme terrain de bataille
Ce décor possède une autre vertu : il rend physiquement visible quelque chose qui pourrait rester terriblement abstrait. Les négociateurs se déplacent autour de la table, créent des alliances, changent de camp, se rapprochent ou s’isolent. La géopolitique devient presque chorégraphique.


L’Angela Merkel de la photo de droite est encore ministre fédérale de l’Environnement, de la Protection de la nature et de la Sécurité nucléaire dans le gouvernement d’Helmut Kohl et pas encore chancelière fédérale (2005 à 2021)…
Les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, l’Arabie saoudite, le Japon, les pays africains et les petits États insulaires ne sont plus simplement des noms dans un rapport des Nations unies : ce sont soudain des corps installés autour d’une même table, chacun tirant littéralement l’accord dans sa direction.






Daldry et Martin parviennent ainsi à donner du mouvement à une pièce dont l’action consiste essentiellement… à parler. Cela semble évident après l’avoir vu. Mais au départ cela devait être un éceuil excessivement complexe.
Un thriller dont l’arme principale est la ponctuation
L’un des plaisirs inattendus de Kyoto est son humour. La pièce ose montrer que les grandes négociations internationales peuvent se jouer sur des détails qui paraissent ridicules : un mot, une formulation, une virgule, l’ordre d’une phrase. À un moment, une partie de l’action devient littéralement une bataille autour de la ponctuation. Et cela fonctionne.
Mais derrière le gag se cache quelque chose de très sérieux. Dans un traité international, une virgule peut modifier une obligation juridique. Un « shall » n’est pas un « should ». Un pourcentage peut décider de milliards de dollars.
Et une formule suffisamment ambiguë permet parfois à tout le monde de signer en ayant l’impression d’avoir gagné.
La pièce montre donc admirablement que le langage est lui-même une arme politique.
On comprend assez bien pourquoi la RSC s’est intéressée au projet : manipulation du langage, pouvoir, alliances, trahisons, ambition individuelle… on n’est finalement pas si loin de Shakespeare.
Les pays deviennent des personnages
La pièce utilise un procédé assez particulier.
Plusieurs acteurs ne jouent pas qu’une personnalité historique précise mais tente d’incarner un pays ou un bloc diplomatique. Nancy Crane représente ainsi les États-Unis, Kristin Atherton l’Allemagne (même si on y voit avec délectation Angela Merkel), Kwong Loke la Chine, Raad Rawi l’Arabie saoudite, Aïcha Kossoko la Tanzanie et Andrea Gatchalian Kiribati les petits États insulaires.
Cela implique forcément une part de simplification. Certains journalistes soulignent que certains de ces personnages peuvent parfois frôler le symbole national ou le stéréotype. Je ne trouve pas.
Mais théâtralement, le système est redoutablement efficace: il permet au spectateur de comprendre immédiatement les grands rapports de force sans devoir mémoriser quarante noms de diplomates. Et certains véritables acteurs de la négociation sont, eux, individualisés.
Raúl Estrada : le héros inattendu
Parmi eux, il y a surtout Raúl Estrada Oyuela (Jorge Bosch). Diplomate argentin, il présidait réellement le comité chargé de conduire les négociations du protocole de Kyoto. Dans le spectacle, il devient progressivement le contrepoids de Pearlman.


Là où Pearlman maîtrise l’art de ralentir, de compliquer et de diviser, Estrada doit réussir l’exploit inverse : trouver une formulation derrière laquelle suffisamment de pays puissent se ranger. Jorge Bosch lui donne énormément de chaleur, d’humour et d’autorité. Ce qui est joli dramaturgiquement, c’est qu’il n’est pas présenté comme un super-héros visionnaire. Il est plutôt le type qui, au milieu d’une pièce remplie d’egos, continue obstinément à essayer de faire avancer la réunion. Et cela devient presque héroïque.

La performance de Bosch a d’ailleurs été suffisamment remarquée pour lui valoir une nomination à l’Olivier Award 2025 du meilleur acteur dans un second rôle.
Les petites îles face aux grandes puissances
L’un des fils les plus émouvants du spectacle vient des petits États insulaires. Andrea Gatchalian, représentant notamment Kiribati et l’AOSIS — l’Alliance of Small Island States — rappelle une évidence terrible : tous les pays autour de la table ne négocient pas la même chose.

Pour certains, il s’agit de croissance économique, d’industries, d’emplois ou de milliards de dollars. Pour les petits États insulaires, il s’agit potentiellement de savoir si leur territoire existera encore. Cette disproportion donne soudain une dimension humaine très forte à tous les chiffres que l’on entend. La pièce évite ainsi que le changement climatique ne reste une abstraction exprimée en fractions de degré.
Une drôle de paire : Angela Merkel et John Prescott
La pièce sait aussi exploiter certains détails historiques assez savoureux. On voit notamment apparaître Angela Merkel, alors ministre allemande de l’Environnement — bien avant de devenir chancelière — et le Britannique John Prescott. Les négociations internationales font parfois naître des associations que personne n’aurait imaginées comme couple comique, et Kyoto exploite avec gourmandise leurs différences de tempérament.
C’est très difficille de décrire l’humour produit par certaines de ces incarnations historiques mais c’est une qualité importante du spectacle : il ne confond jamais sujet sérieux et spectacle solennel. On rit énormément. Et c’est précisément ce qui permet de rester attentif lorsque les enjeux deviennent plus techniques.
Un spectacle qui commence bien avant 1997
La pièce ne raconte pas uniquement les dernières heures de Kyoto. Elle remonte aux années ’80 et au début des années ’90, lorsque les preuves scientifiques du changement climatique provoqué par les activités humaines deviennent suffisamment solides pour pousser les gouvernements vers un accord international.

Elle montre parallèlement l’organisation de la riposte des industries liées aux énergies fossiles : financements, lobbying, remise en cause publique du consensus scientifique, pression sur la politique américaine. Et c’est peut-être la partie la plus troublante pour le spectateur d’aujourd’hui. Parce qu’on comprend que beaucoup de choses que nous présentons encore comme des débats contemporains étaient déjà connues il y a trente ans. Les grandes questions étaient déjà clairement posées en 1997 — et, pour certaines, bien avant.
Pearlman a réellement existé
C’est important à préciser dans ton carnet: Don Pearlman n’est pas une invention destinée à donner un méchant à la pièce. Donald Pearlman était un avocat et lobbyiste américain qui travailla effectivement avec des groupes industriels opposés à des engagements contraignants de réduction des émissions.
La pièce dramatise évidemment les événements et condense certaines situations, mais son personnage central est donc ancré dans une réalité historique. C’est ce qui donne aux scènes les plus drôles un arrière-goût assez désagréable: on aimerait pouvoir se dire que les auteurs en font trop. Enfin, pas toujours.

Une pièce politique qui refuse pourtant le désespoir
C’est probablement ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans la conception des auteurs. Kyoto aurait très facilement pu devenir une pièce disant: « Nous savions tout en 1997, les politiques ont échoué, regardez où nous en sommes. » Mais ce n’est pas exactement ce qu’elle raconte.
Les deux auteurs, Murphy et Robertson, choisissent plutôt de rappeler quelque chose que nous avons tendance à oublier : en 1997, presque tous les pays du monde ont effectivement réussi à s’entendre sur quelque chose.
L’accord était incomplet.
Les États-Unis l’ont signé mais ne l’ont jamais ratifié.
Les limites du mécanisme apparaîtront rapidement.
Les émissions mondiales continueront à augmenter.
Mais malgré tout, après des années de négociations et d’obstruction, un accord juridiquement contraignant a existé. Les auteurs présentent donc Kyoto comme une histoire de compromis, mais aussi comme une histoire de coopération possible.
Ils l’ont d’ailleurs explicitement déclaré au moment du transfert londonien que dans une époque dominée par les désaccords et les nouvelles catastrophiques liées au climat, ils souhaitaient raconter une histoire d’espoir et rappeler ce qui peut arriver lorsque des gens acceptent de faire ce saut de confiance collectif.
Et c’est peut-être là que le spectacle devient politique au sens le plus intéressant
Il ne demande pas simplement : « Que devons-nous faire contre le changement climatique ? »
Il pose une question plus vaste : « Comment peut-on encore prendre une décision collective lorsque chacun a de bonnes raisons de défendre son propre intérêt ? »
Et cette question dépasse largement l’écologie.
Qu’est-ce qu’un compromis ?
À partir de quel moment devient-il compromission ?
Faut-il accepter un accord imparfait plutôt que pas d’accord du tout ?
Comment négocier avec quelqu’un dont on sait qu’il cherche précisément à faire échouer la négociation ?
Et comment une cinquantaine de personnes parlant des langues différentes, représentant des économies, des régimes politiques et des intérêts totalement opposés peuvent-elles réussir à écrire une seule phrase que toutes acceptent ?
C’est là que Kyoto devient beaucoup plus qu’une pièce sur le climat.
La presse : presque unanimement impressionnée
Le transfert londonien a reçu un accueil très fort. Time Out lui attribuait quatre étoiles, parlant d’un spectacle extrêmement divertissant et d’un thriller étonnamment efficace. The Standard, également quatre étoiles, saluait la manière dont Daldry et Martin transforment les négociations en thriller captivant, tout en soulignant la puissance de la performance de Kunken. WhatsOnStage est allé jusqu’à cinq étoiles, qualifiant la pièce de théâtre politique essentiel et insistant sur sa capacité à transformer protocoles, politique et procédures en véritable drame.
La production a ensuite été nommée à l’Olivier Award de la meilleure nouvelle pièce, et Jorge Bosch à celui du meilleur acteur dans un second rôle.
Un magnifique spectacle de plus au @sohoplace.

