â Retour au voyage : 2024/12 Londres âïž
đ « Fawlty Towers » (Apollo Theatre)

Attention! Tout d’abord, malgrĂ© le visuel ci-dessus, le spectacle n’est pas un spectacle du Mischief Theatre (le sublime The Play That Goes Wrong, le trĂšs trĂšs chouette The Comedy About a Bank Robbery, le transparent Magic Goes Wrong, et beaucoup d’autres).
Renseignements pris, Fawlty Towers â The Play qui se joue Ă lâApollo Theatre depuis le 4 mai 2024 avec un grand succĂšs trouve son origine dans Fawlty Towers, lâune des sitcoms les plus cĂ©lĂšbres de lâhistoire de la tĂ©lĂ©vision britannique – moi je n’en ai JAMAIS entendu parler. Heureusement que, parfois, je prĂ©pare certains spectacles…
Un succĂšs immĂ©diat mais cependant Ă©tonnant…
Il y a 50 ans Ă la BBC…
Lors de l’annonce officielle de la crĂ©ation de Fawlty Towers â The Play, lâopĂ©ration est trĂšs vite apparue aussi Ă©vidente que dangereuse. Ăvidente, parce que la sitcom Fawlty Towers est trĂšs cĂ©lĂšbre auprĂšs du grand public anglais. Dangereuse, parce que ses personnages sont indissociables des acteurs qui les ont créés: John Cleese, Prunella Scales, Andrew Sachs et Connie Booth.

La sĂ©rie originale nâavait pourtant produit que 12 Ă©pisodes, 6 en 1975 et 6 en 1979. Ce minuscule catalogue a suffi Ă lui assurer une postĂ©ritĂ© extraordinaire: en 2000, un sondage organisĂ© par le British Film Institute auprĂšs de professionnels de la tĂ©lĂ©vision la classe tout simplement meilleur programme britannique de tĂ©lĂ©vision de tous les temps. Bon… Je vais sans doute dĂ©couvrir quelque chose.
Lâhistoire de Fawlty Towers possĂšde une origine presque trop belle pour ĂȘtre vraie.
En mai 1970, lâĂ©quipe de la sĂ©rie TV Monty Pythonâs Flying Circus sĂ©journe au Gleneagles Hotel de Torquay, dans le Devon, pendant un tournage dans la rĂ©gion. LâĂ©tablissement est dirigĂ© par Donald et Beatrice Sinclair. Donald Sinclair laisse un souvenir impĂ©rissable au comĂ©dien John Cleese: Donald rĂ©primande notamment Terry Gilliam pour sa façon « amĂ©ricaine » de tenir ses couverts et se mĂ©fie tellement dâune valise dâEric Idle quâil la fait sortir de lâhĂŽtel, craignant quâelle ne contienne une bombe. La plupart des Pythons prĂ©fĂšrent rapidement changer dâhĂŽtel; Cleese, fascinĂ©, reste, rejoint par Connie Booth.
Quelques années plus tard, Cleese et Booth transforment ce souvenir en une idée formidablement simple: un hÎtel dirigé par un homme qui serait beaucoup plus heureux si aucun client ne venait jamais le déranger. Génial, non. Surtout à la sauce british. Je suis en appétit!
Ainsi naĂźt le personnage de Basil Fawlty.
Le premier Ă©pisode est diffusĂ© sur BBC Two le 19 septembre 1975. John Cleese joue Basil; Prunella Scales incarne son Ă©pouse Sybil; Connie Booth, coautrice de la sĂ©rie et alors Ă©pouse de Cleese, joue Polly; Andrew Sachs devient Manuel, le serveur espagnol dont la comprĂ©hension trĂšs approximative de lâanglais transforme chaque instruction en catastrophe.
Et si douze Ă©pisodes seulement existent, ce nâest pas parce que la sĂ©rie aurait Ă©tĂ© interrompue faute de succĂšs. Cleese et Booth considĂ©raient avoir poussĂ© leur formule aussi loin quâils le pouvaient et lâĂ©criture Ă©tait extrĂȘmement laborieuse: Cleese a racontĂ© quâun Ă©pisode pouvait leur demander plusieurs semaines de travail. Il prĂ©fĂ©ra donc arrĂȘter plutĂŽt que commencer Ă se rĂ©pĂ©ter. Certains pourraient prendre exemple…
De la tĂ©lĂ©vision au théùtre⊠via lâAustralie
La production londonienne que j’ai vue, n’est pas la crĂ©ation de la piĂšce. John Cleese – toujours lui – avait dĂ©jĂ rĂ©alisĂ© une premiĂšre adaptation scĂ©nique, Fawlty Towers Live, créée Ă Sydney en 2016, avec une distribution australienne. Elle utilisait dĂ©jĂ les trois Ă©pisodes qui constituent la piĂšce londonienne que j’ai vue et Ă©tait dĂ©jĂ mise en scĂšne par Caroline Jay Ranger, avec dĂ©cors et costumes de Liz Ascroft.
Il faudra pourtant attendre 2024, prĂšs de 50 ans aprĂšs la crĂ©ation tĂ©lĂ©visĂ©e, pour que Basil Fawlty fasse enfin ses dĂ©buts dans le West End. Et Cleese assume totalement le caractĂšre patrimonial de lâentreprise: plutĂŽt que dâinventer une nouvelle aventure de Basil, il choisit trois Ă©pisodes existants quâil affectionne particuliĂšrement, les dĂ©monte puis les assemble pour fabriquer une seule soirĂ©e de théùtre.
Les trois épisodes choisis sont :
- The Hotel Inspectors â premiĂšre sĂ©rie, 1975
- The Germans â premiĂšre sĂ©rie, 1975
- Communication Problems â deuxiĂšme sĂ©rie, 1979.
Cleese ajoute quelques Ă©lĂ©ments venus dâautres Ă©pisodes et surtout un nouveau grand final, permettant aux trois intrigues de converger au lieu de simplement prĂ©senter trois sketches successifs. Et le choix est particuliĂšrement malin, car les trois Ă©pisodes exploitent trois des grands moteurs de Fawlty Towers :
- la peur sociale de Basil,
- le mensonge qui devient impossible Ă contrĂŽler,
- et la communication qui ne fonctionne plus entre personne.
Autrement dit : tout ce quâil faut pour une bonne farce. Je n’ai plus l’appĂ©tit ouvert, lĂ , j’ai vraiment faim.
Lâhistoire
Basil Fawlty (Adam Jackson-Smith) dirige avec son Ă©pouse Sybil (Anna-Jane Casey) un petit hĂŽtel de Torquay. Ils sont aidĂ©s par Polly (Victoria Fox), seule personne de lâĂ©tablissement Ă conserver gĂ©nĂ©ralement son sang-froid, et par Manuel (Hemi Yeroham), serveur espagnol plein de bonne volontĂ© mais dont la comprĂ©hension de lâanglais transforme rĂ©guliĂšrement les ordres de Basil en dĂ©sastre.
Une rumeur annonce que des inspecteurs hĂŽteliers circulent incognito dans la rĂ©gion. Basil, qui traite normalement ses clients comme une nuisance personnelle, devient soudain obsĂ©dĂ© par lâidĂ©e dâidentifier les inspecteurs. Il soupçonne notamment le trĂšs bavard Mr Hutchinson (Steven Meo) et passe donc instantanĂ©ment de lâhostilitĂ© la plus fĂ©roce Ă un Ă -plat-ventrisme dĂ©lirant dĂšs quâil imagine que sa rĂ©putation professionnelle pourrait ĂȘtre en jeu.
Comme si cela ne suffisait pas, arrive Mrs Richards (Rachel Izen), cliente extrĂȘmement exigeante et presque sourde, qui refuse consciencieusement de laisser son appareil auditif allumĂ© parce que cela use les piles (đ). Au mĂȘme moment, Basil a gagnĂ© de lâargent aux courses et tente de dissimuler son pari Ă Sybil. Argent perdu, retrouvĂ©, confiĂ© Ă Manuel puis rĂ©clamĂ© par Mrs Richards: la situation devient une mĂ©canique de prĂ©cision dans laquelle chaque tentative de Basil pour rĂ©parer un problĂšme en crĂ©e gĂ©nĂ©ralement trois nouveaux.
Puis arrivent les cĂ©lĂšbres clients allemands. Entre un exercice dâincendie qui tourne mal et Basil qui sâest promis de surtout ne pas mentionner la guerre, on imagine aisĂ©ment ce qui va se produire: il devient naturellement la seule personne de lâhĂŽtel incapable de parler dâautre chose. Les intrigues jusque-lĂ parallĂšles finissent alors par entrer en collision dans le nouveau final construit par Cleese pour la scĂšne.
Câest donc moins une histoire au sens classique quâune gigantesque rĂ©action en chaĂźne.
Ce spectacle me fait irrĂ©mĂ©diablement penser Ă cette tradition de la farce théùtrale anglaise, et notamment Ă Noises Off (Silence en coulisses) de Michael Frayn ou Ă One Man, Two Guvnors (adaptation par Richard Bean de Le Serviteur de deux maĂźtres de Carlo Goldoni dans une mise en scĂšne de Nicholas Hytner et créée au National Theatre en mai 2011). MĂȘme prĂ©cision millimĂ©trĂ©e des entrĂ©es et sorties, mĂȘmes portes qui deviennent des piĂšges, mĂȘmes mensonges qui exigent immĂ©diatement dâautres mensonges et surtout mĂȘme plaisir pour le spectateur Ă voir arriver une catastrophe que les personnages ignorent encore.
Des Personnages cultes…
Et ce qui est trĂšs spĂ©cial, et je m’en suis rendu compte dĂšs le dĂ©but du spectacle, c’est que le grand public connait les personnages qui entrent sur scĂšne.
Basil Fawlty : lâhomme qui provoque lui-mĂȘme tous ses malheurs
L’Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique gĂ©nial du personnage est que Basil est presque toujours responsable de ce qui lui arrive:
- Il se considĂšre comme un homme intelligent entourĂ© dâimbĂ©ciles.
- Il rĂȘve dâune clientĂšle distinguĂ©e mais mĂ©prise la plupart de ses vĂ©ritables clients.
- Il traite Manuel comme un incapable puis lui confie des missions impossibles.
- Il ment Ă sa femme Sybil parce quâil en a peur, puis doit inventer de nouveaux mensonges pour protĂ©ger les prĂ©cĂ©dents.
Et surtout, il possĂšde une obsession trĂšs britannique pour la classe sociale. Face Ă quelquâun quâil considĂšre infĂ©rieur, il devient odieux; dĂšs quâil soupçonne devant lui un mĂ©decin, un lord ou â catastrophe suprĂȘme â un inspecteur hĂŽtelier, il se transforme instantanĂ©ment en serviteur rampant. Basil se considĂšre lui-mĂȘme comme le hĂ©ros et tous les autres comme ses ennemis. Câest une formidable clĂ© du personnage.
Il nâest pas seulement colĂ©rique. Il est frustrĂ©.
Il estime que la vie aurait dĂ» lui donner davantage que ce petit hĂŽtel de Torquay, cette clientĂšle mĂ©diocre et ce mariage dans lequel Sybil possĂšde manifestement beaucoup plus dâautoritĂ© que lui. Et plus il essaie de reprendre le contrĂŽle, plus le monde lui Ă©chappe.
Si j’en crois les commentaires de mes voisins dans la salle – que j’Ă©coute discrĂštement en faisant semblant de lire le programme – il semblait y avoir une vraie polĂ©mique sur la personne qui allait incarner ce rĂŽle mythique de Basil. Le comĂ©dien Adam Jackson-Smith se retrouvait face au mythe – ou au fantĂŽme mythique – du crĂ©ateur du rĂŽle, John Cleese. CâĂ©tait Ă©videmment le pari le plus dangereux de toute la production que de ne pas faire reprendre le rĂŽle, mĂȘme 25 ans plus tard, par John Cleese. Mais lui ne l’a pas voulu car il a Ă©crit l’adaptation théùtrale…


© WhatsOnStage

dans le rĂŽle de Basil sur scĂšne
Comment jouer Basil Fawlty lorsquâune immense partie du public connaĂźt les gestes, les intonations et les explosions de John Cleese presque par cĆur ?
L’option choisie est radicale : on ne cherche pratiquement pas Ă sâen Ă©loigner. Adam Jackson-Smith reproduit exactement le Basil de la sĂ©rie TV, avec la raideur de John Cleese, ses dĂ©placements brusques, son dĂ©bit coupĂ©, ses silences, ses regards vers le ciel lorsque lâunivers semble personnellement conspirer contre lui et, naturellement, cette utilisation extraordinaire dâun corps beaucoup trop grand pour rester digne lorsquâil perd le contrĂŽle. La quasi-totalitĂ© des critiques a saluĂ© sa performance. The Guardian la dĂ©crit mĂȘme comme une forme stupĂ©fiante de recrĂ©ation du Basil original.

Sibyl et son le fameux « Oh, I knooooow⊠»
Face Ă lui, Anna-Jane Casey reprend le rĂŽle de Sybil Fawlty, créée Ă la tĂ©lĂ©vision par Prunella Scales. Vu les rĂ©actions de la salle, ce «Oh, I knooooowâŠÂ» semble aussi mythique que lorsque Mme Chapeau explique dans Bossemans et Coppenolle que ce sont «les crapuleux de ma strotje» qui lâont baptisĂ©e ainsi, parce quâelle est «trop distinguĂ©e pour sortir en cheveux».
Ici encore, la ressemblance est volontaire : la voix, lâimmense rire, la maniĂšre de faire durer son cĂ©lĂšbre «I knowâŠÂ» au tĂ©lĂ©phone, les coiffures et les tenues seventies sont immĂ©diatement reconnaissables. Mais Sybil est surtout indispensable parce quâelle est lâunique personne dont Basil a rĂ©ellement peur.
Lorsquâelle est prĂ©sente, il rĂąle. Lorsquâelle tourne le dos, il complote. Lorsquâelle revient plus tĂŽt que prĂ©vu, il panique. Et toute lâintrigue du pari hippique fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce que Basil est prĂȘt Ă construire une machinerie absurde plutĂŽt que dâadmettre simplement Ă sa femme quâil a pariĂ© quelques livres.
Anna-Jane Casey m’a fait rire qrĂące Ă cet implacable comique de rĂ©pĂ©tition. On en arrive Ă regretter quâelle nâait pas davantage de matiĂšre Ă jouer dans cette piĂšce.

Manuel : « I know nothing! »
Pour le rĂŽle de Manuel – un immigrĂ© espagnol sympathique, dĂ©sireux de bien faire, mais dont lâanglais limitĂ© sert de dĂ©clencheur Ă une quantitĂ© invraisemblable de catastrophes – c’est Hemi Yeroham qui a relevĂ© le dĂ©fi d’incarner le rĂŽle probablement le plus dĂ©licat aprĂšs Basil.
Dans la version Ă la scĂšne, la presse signale que Manuel plus chaleureux, voire plus hĂ©roĂŻque, que celui de la sĂ©rie. Quoi qu’il en soit, on voit trĂšs clairement quâil fait sincĂšrement tout son possible alors que Basil lui donne souvent des instructions incomprĂ©hensibles avant de lui reprocher de ne pas les avoir comprises. Et lorsque surgit son «I know nothing!», une partie du public applaudit avant mĂȘme que le rĂ©plique ne soit terminĂ©e.


Ce qui nous amĂšne Ă parler de lâune des particularitĂ©s que je juge ĂȘtre les plus Ă©tranges de la soirĂ©e: un public qui connaĂźt dĂ©jĂ les punchlines. Dans Fawlty Towers, le rire ne vient pas toujours de la surprise. Une grande partie du public sait exactement ce qui va arriver. Il reconnaĂźt Mrs Richards. Il attend le pari sur Dragonfly. Il sait que les Allemands vont entrer. Il sait que Basil va se mettre Ă marcher au pas de lâoie. Et parfois, il commence mĂȘme Ă rire avant la rĂ©plique.
Le plaisir vient autant de la reconnaissance collective que de la dĂ©couverte. Câest trĂšs particulier parce que mĂȘme moi j’ai un plaisir au fait qu’il disent des rĂ©pliques – que personnellement je ne connais pas – mais que la salle entiĂšre apprĂ©hende collectivement. Normalement, lorsque nous connaissons dĂ©jĂ la chute dâun gag, celui-ci perd une partie de son efficacitĂ©. Ici, lâattente de la chute devient elle-mĂȘme une partie du plaisir. Câest un peu comme entendre les premiĂšres mesures dâune chanson cĂ©lĂšbre lors dâun concert.
Rachel Izen et la redoutable Mrs Richards
Parmi les rĂŽles secondaires, j’ai adorĂ© Rachel Izen en Mrs Richards. Le personnage est presque une adversaire parfaite pour Basil : elle est tout aussi dĂ©sagrĂ©able que lui. Elle entend mal, mais considĂšre naturellement que le problĂšme vient des autres. Elle se plaint de la chambre, de la vue, de lâargent qui disparaĂźt et de pratiquement tout ce qui peut faire lâobjet dâune plainte. Et Basil doit malgrĂ© tout continuer Ă lui sourire. Ce qui constitue dĂ©jĂ une forme de torture.


La star Paul Nicholas: un Major venu dâun autre monde
Le rĂŽle du Major Gowen est jouĂ© par Paul Nicholas, vĂ©ritable monument discret du show-business britannique. Avant de devenir le vieux militaire lĂ©gĂšrement Ă©garĂ© de Fawlty Towers, il avait créé Claude dans la production londonienne de Hair, JĂ©sus dans Jesus Christ Superstar, Danny Zuko dans Grease face Ă Elaine Paige et Rum Tum Tugger dans la distribution originale de Cats. Entre-temps, il avait Ă©tĂ© chanteur pop, acteur de cinĂ©ma â notamment dans Tommy et Lisztomania â puis immense vedette de la tĂ©lĂ©vision avec la sitcom Just Good Friends.





Le Major vit pratiquement Ă lâhĂŽtel et semble avoir conservĂ© un pied quelque part dans lâEmpire britannique dâavant-guerre. Confus, distrait, parfois incapable de suivre ce qui se passe autour de lui, il traverse les catastrophes de Basil avec une sĂ©rĂ©nitĂ© assez merveilleuse. Et, trĂšs sincĂšrement, Paul Nicholas est prodigieux…
Une sitcom qui était déjà presque du théùtre
Et depuis, j’ai regardĂ© les Ă©pisodes en vidĂ©os… Et j’y ai peut-ĂȘtre dĂ©couvert la vraie raison pour laquelle lâadaptation fonctionne si bien: la sĂ©rie Fawlty Towers a Ă©tĂ© construite comme une farce théùtrale filmĂ©e. Cleese et Booth Ă©vitaient autant que possible les ellipses temporelles. Une situation commence, un problĂšme survient, puis tout se dĂ©veloppe presque en temps rĂ©el jusquâĂ lâexplosion finale.
Avec l’avantage pour les arts vivants qu’Ă lâĂ©cran, le montage dĂ©cide Ă notre place oĂč regarder alors qu’au théùtre, le spectateur peut observer simultanĂ©ment plusieurs catastrophes en prĂ©paration. Câest essentiel dans Fawlty Towers.
Pendant que Basil ment Ă quelquâun, nous pouvons voir derriĂšre lui entrer prĂ©cisĂ©ment la personne qui va rendre son mensonge impossible. Le public sait quelque chose que Basil ignore. Ou Basil sait quelque chose que Manuel ignore. Ou Manuel sait quelque chose mais nâa absolument pas compris que câĂ©tait cela quâil savait.
Et tout le plaisir consiste Ă attendre la collision. La mĂ©canique de la farce mise Ă nu. Surtout avec la prĂ©cision extraordinaire de lâĂ©criture de Cleese et Booth. Prenons lâhistoire du pari hippique.
- Basil ne doit pas parier parce que Sybil le désapprouve.
- Il parie donc secrĂštement.
- Il gagne.
- Il ne peut pas garder lâargent sur lui.
- Il le confie Ă Manuel.
- Sybil apparaĂźt.
- Mrs Richards croit quâon lui a volĂ© de lâargent.
- Manuel possĂšde justement une somme dâargent suspecte.
- Et chaque nouvelle solution transforme la situation précédente en catastrophe.
- Ce nâest pas une accumulation alĂ©atoire de gags.
- Câest une construction mathĂ©matique.
MĂȘme lorsquâon ne rit pas, on peut rester fascinĂ© par cette architecture comique devenue encore plus visible sur scĂšne. Pour quelquâun qui aime observer comment fonctionne le théùtre, câest probablement lâun des aspects les plus intĂ©ressants de la soirĂ©e.
UNE Scénographie parfaite signée Liz Ascroft
Le dĂ©cor de Liz Ascroft participe Ă©normĂ©ment Ă cette rĂ©ussite. Ici encore, plutĂŽt que de proposer une interprĂ©tation contemporaine de Fawlty Towers, elle recrĂ©e presque littĂ©ralement lâunivers de la tĂ©lĂ©vision: papier peint vert Ă motifs, rĂ©ception, bureau de Basil, salle Ă manger, avec mĂȘme une chambre installĂ©e Ă lâĂ©tage.

Cela permet Ă plusieurs actions dâexister simultanĂ©ment sans nĂ©cessiter les changements de dĂ©cor quâimposerait une adaptation naturaliste.
Les costumes suivent la mĂȘme logique: nous sommes ostensiblement dans les annĂ©es 1970. Basil porte ses cardigans et ses cravates. Sybil arbore ses chemisiers, ses couleurs improbables et sa coiffure monumentale. Le spectacle ne ressuscite pas seulement des personnages. Il ressuscite une tĂ©lĂ©vision britannique de 1975.
La production fait un choix assez courageux : elle nâactualise pratiquement rien. Pas de smartphones. Pas de rĂ©servation Booking.com. Pas de commentaires TripAdvisor transformant Basil en psychopathe aprĂšs quarante-huit heures. Nous sommes dans les annĂ©es 1970, avec les mentalitĂ©s et les conventions comiques de lâĂ©poque.
La seule chose qui semble avoir Ă©tĂ© modifiĂ©e: les propos racistes du Major figurant dans lâĂ©pisode original The Germans (c’est vrai que ce n’est plus possible Ă notre Ă©poque) ont Ă©tĂ© supprimĂ©s. Mais le cĂ©lĂšbre passage autour des Allemands, en revanche, a Ă©tĂ© conservĂ©. Et il est intĂ©ressant de rappeler qui est rĂ©ellement la cible de la plaisanterie. Les clients allemands se comportent normalement. Câest Basil qui leur rĂ©pĂšte sans arrĂȘt quâil ne faut surtout pas Ă©voquer la guerre⊠avant de devenir lui-mĂȘme incapable de parler dâautre chose et de sombrer dans une caricature grotesque. La blague repose donc largement sur lâobsession et lâinsensibilitĂ© de Basil, pas sur les Allemands eux-mĂȘmes.
VoilĂ , je ne m’attendais pas du tout Ă me faire autant ceuillir par ce spectacle. Et cela, ça fait du bien!
