🎭 « Big Man. little Man. » (The Other Palace – Studio)

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🎭 « Big Man. little Man. » (The Other Palace – Studio)

Mon avis : 7/10

Par Ol de Bulles / Jeu 15 Oct 26 · ⏰ 16:00

Je dois avouer que j’ai Ă©tĂ© assez bluffĂ© par ce que j’ai dĂ©couvert avec Big Man, Little Man. Car il faut bien comprendre que nous sommes ici au petit Studio du The Other Palace face Ă  un workshop, autrement dit une toute premiĂšre Ă©tape dans le processus de crĂ©ation d’une nouvelle piĂšce. Et pourtant, Ă  aucun moment je n’ai eu l’impression d’assister Ă  un spectacle encore en chantier. Bien au contraire! Tout m’a semblĂ© dĂ©jĂ  incroyablement abouti, avec un professionnalisme, une intensitĂ© et un engagement qui n’avaient absolument rien Ă  envier Ă  ceux d’une production installĂ©e depuis plusieurs semaines.

Au dĂ©part, une seule reprĂ©sentation Ă©tait programmĂ©e Ă  19h30. Mais l’intĂ©rĂȘt suscitĂ© par le projet – et sans doute le thĂšme – ont amenĂ© les producteurs Ă  en ajouter une seconde, Ă  16h00, Ă  laquelle j’ai eu la chance d’assister.

J’aime Ă©normĂ©ment ces moments oĂč l’on dĂ©couvre une Ɠuvre alors qu’elle n’en est encore qu’à ses premiers pas. Comme c’Ă©tait gĂ©nial il y a 15 ans d’assister Ă  la premiĂšre avant-premiĂšre de Love Never Dies de Lloyd Webber. On ne sait pas ce qu’elle deviendra, quel chemin elle parcourra, si elle connaĂźtra une longue carriĂšre ou restera une aventure plus confidentielle. Mais on est lĂ , au tout dĂ©but de l’histoire, avec ce sentiment assez grisant d’assister Ă  la naissance de quelque chose. Et le Studio du The Other Palace est parfait pour ce type d’accouchement.

Et quand, en plus, ce premier rendez-vous atteint dĂ©jĂ  un tel niveau de qualitĂ©, je ne peux m’empĂȘcher de me dire: mais qu’est-ce que cela va donner lorsqu’ils auront encore travaillĂ© tout cela? VoilĂ  exactement le genre de dĂ©couverte qui me rappelle pourquoi, aprĂšs tant d’annĂ©es et tant de spectacles, je continue Ă  entrer dans une salle de théùtre avec la mĂȘme curiositĂ© et le mĂȘme enthousiasme!

Moses Azadeh (Tony)

De quoi parle cette piĂšce?

Depuis toujours, ou presque, notre sociĂ©tĂ© enseigne aux garçons qu’un homme doit ĂȘtre fort, qu’il ne doit pas montrer ses faiblesses, encore moins ses Ă©motions, et qu’il doit ĂȘtre capable d’affronter seul les difficultĂ©s de la vie. Mais que se passe-t-il lorsque ces principes, profondĂ©ment ancrĂ©s dans notre Ă©ducation, deviennent prĂ©cisĂ©ment ce qui empĂȘche un jeune homme d’appeler Ă  l’aide lorsqu’il en a dĂ©sespĂ©rĂ©ment besoin ?

C’est cette question que pose Big Man. Little Man., une piĂšce de Mark Harrington, en abordant des sujets rarement rĂ©unis au théùtre: la masculinitĂ© et les injonctions qui l’accompagnent – aujourd’hui renforcĂ©es par certains discours masculinistes
 -, la fragilitĂ© des adolescents, les mĂ©canismes de l’emprise psychologique, mais aussi la situation particuliĂšre des jeunes prĂ©sentant des troubles du neurodĂ©veloppement ou des besoins Ă©ducatifs spĂ©cifiques. Au Royaume-Uni, ces derniers sont regroupĂ©s sous l’appellation SEND (Special Educational Needs and Disabilities). Autant de rĂ©alitĂ©s dont on parle encore trop peu, et qui prennent ici une dimension particuliĂšrement bouleversante. L’histoire donc…

Tony est un adolescent qui souffre de TDAH et de troubles obsessionnels compulsifs. Sa scolaritĂ© est compliquĂ©e, et ses relations avec les autres ne le sont guĂšre moins. Heureusement, il peut compter sur Matt, un professeur qui, derriĂšre ses airs parfois bourrus, a su gagner sa confiance et l’aider Ă  trouver sa place.

Et puis Tony rencontre Zoe, une nouvelle Ă©lĂšve, elle-mĂȘme marquĂ©e par un passĂ© difficile. Pour lui, c’est le premier grand amour, avec tout ce que cela comporte d’enthousiasme, de maladresse et de dĂ©couvertes. Mais cette belle histoire de premier amour va progressivement se transformer en une relation de plus en plus toxique, oĂč l’amour se confond avec la manipulation et l’emprise. Lorsque Zoe tombe enceinte, la situation se complique encore davantage. Tony, incapable de comprendre ce qui lui arrive et plus encore de l’exprimer, s’enfonce dans une spirale destructrice: Zoe le quitte et il ne voit plus son enfant. Matt tente dĂ©sespĂ©rĂ©ment de lui venir en aide. Mais il se heurte aux rĂšgles de l’institution scolaire, notamment aux limites imposĂ©es aux relations entre enseignants et Ă©lĂšves. Alors qu’un vĂ©ritable lien de confiance, presque filial, s’est créé entre eux, Matt finit par ĂȘtre Ă©loignĂ© de Tony. Et voilĂ  que cet adolescent, qui avait enfin trouvĂ© un adulte capable de l’Ă©couter et de le comprendre, se retrouve privĂ© de son principal soutien au moment prĂ©cis oĂč il en a le plus besoin. Avec cette terrible question en filigrane: une institution peut-elle, au nom de la protection des jeunes, finir par leur faire davantage de mal que de bien?

James Crouch (Matt)

L’une des particularitĂ©s de Big Man. Little Man. est de reposer sur un dispositif théùtral d’une grande simplicitĂ©. Deux comĂ©diens seulement sont prĂ©sents sur scĂšne, Tony et Matt. Une troisiĂšme personne intervient, mais uniquement par la voix: celle d’une policiĂšre qui les interroge et les invite Ă  raconter chacun leur version des Ă©vĂ©nements. Le rĂ©cit se construit ainsi progressivement, entre les souvenirs, les tĂ©moignages et les scĂšnes qui nous permettent de dĂ©couvrir ce qui s’est rĂ©ellement passĂ©. Ce procĂ©dĂ© donne parfois l’impression d’assister Ă  une enquĂȘte, dont on reconstitue peu Ă  peu les diffĂ©rentes piĂšces.

Mais ce qui me semble particuliĂšrement intĂ©ressant, c’est que cette voix extĂ©rieure reprĂ©sente aussi, d’une certaine maniĂšre, le monde des institutions, dont les dĂ©cisions vont peser si lourdement sur le destin des personnages. Face Ă  elle, il n’y a que deux ĂȘtres humains, avec leurs fragilitĂ©s, leurs contradictions et cette relation si particuliĂšre qui s’est nouĂ©e entre eux. Tout repose donc sur les dialogues, les silences et, surtout, sur le talent des deux comĂ©diens. Et Ă  ce niveau, nous allons ĂȘtre particuliĂšrement gĂątĂ©s !

James Crouch joue le dĂ©part de Matt avec une dignitĂ© douloureuse, celle d’un homme conscient de son impuissance. Quant Ă  Moses Azadeh, il montre un Tony emportĂ© dans une dĂ©tresse qui s’aggrave de seconde en seconde. On voudrait presque monter sur scĂšne, lui tendre les bras et le sortir personnellement de cet enfer. MĂȘme s’il est un tout jeune comĂ©dien – et son CV le confirme – Moses Azadeh livre une interprĂ©tation superbe de Tony, faisant preuve d’une polyvalence totale lorsqu’il passe avec une aisance dĂ©concertante d’un comique qui provoque de vĂ©ritables Ă©clats de rire Ă  une vulnĂ©rabilitĂ© Ă©motionnelle profondĂ©ment bouleversante. Son sens du rythme comique est excellent mais c’est dans les moments les plus sombres de la piĂšce qu’il excelle vĂ©ritablement, lorsqu’il fait progressivement tomber la façade bravache de Tony pour rĂ©vĂ©ler un jeune homme terrifiĂ©, qui peine Ă  comprendre ce qui lui arrive.

Une scĂšne se distingue tout particuliĂšrement. Tony apprend une mauvaise nouvelle et perd complĂštement le contrĂŽle de lui-mĂȘme. Il explose dans une crise presque enfantine, mĂȘlant peur, frustration et dĂ©sespoir. Il se dĂ©chaĂźne, parcourt la scĂšne avec violence et dĂ©truit une grande partie du dĂ©cor dans un effondrement Ă©motionnel spectaculaire. C’est d’autant plus impressionnant qu’on est Ă  1 mĂštre de lui. La violence est vraie, pas jouĂ©e.

Son interprĂ©tation est extraordinaire. Il y a dans cette explosion quelque chose d’incroyablement brut et authentique, son engagement physique traduisant des Ă©motions que son personnage est tout simplement incapable d’exprimer avec des mots. Moses Azadeh maĂźtrise avec un talent exceptionnel les brusques passages de la tragĂ©die Ă  l’humour, offrant une interprĂ©tation aussi convaincante dans les moments comiques que dĂ©chirante lorsqu’elle rĂ©vĂšle toute la vulnĂ©rabilitĂ© du personnage.

James Crouch lui donne une rĂ©plique idĂ©ale. Son Matt apporte toute la stabilitĂ© nĂ©cessaire Ă  cette histoire. Il dĂ©gage une bienveillance discrĂšte, mais aussi une lassitude profonde. Et, sans mĂȘme qu’on s’en rende compte, cette douceur fatiguĂ©e finit par nous briser le cƓur. Le choc Ă©motionnel le plus violent arrive lorsque Matt est finalement sĂ©parĂ© de Tony. Voir un adolescent aussi fragile perdre soudainement la personne sur laquelle reposait une grande partie de sa sĂ©curitĂ© est absolument dĂ©chirant.

Il faut savoir que Mark Harrington, l’auteur de Big Man. Little Man., n’est pas un dramaturge qui s’est simplement documentĂ© sur les difficultĂ©s rencontrĂ©es par certains adolescents. Pendant plus de dix ans, il a lui-mĂȘme travaillĂ© comme enseignant auprĂšs de jeunes prĂ©sentant des besoins Ă©ducatifs particuliers ou en situation de handicap. Il connaĂźt donc intimement cet univers, ses difficultĂ©s, les relations de confiance qui peuvent se nouer entre un professeur et ses Ă©lĂšves, mais aussi les limites et les contradictions du systĂšme scolaire.

La piĂšce est directement nourrie de ce qu’il a vĂ©cu et observĂ© durant sa carriĂšre. Cela ne signifie pas que l’histoire de Tony et Matt soit une autobiographie, mais elle s’inspire de situations bien rĂ©elles auxquelles Harrington a Ă©tĂ© confrontĂ©. L’idĂ©e d’en faire une Ɠuvre théùtrale est d’ailleurs nĂ©e d’une question toute simple, posĂ©e par un jeune dont il s’occupait: «Pourquoi ne voit-on jamais des gens comme moi sur scĂšne ?» Une interrogation Ă  laquelle Harrington n’avait pas vraiment de rĂ©ponse. Alors, plutĂŽt que de se contenter de constater cette absence, il a dĂ©cidĂ© d’y remĂ©dier en Ă©crivant lui-mĂȘme la piĂšce.

Je suis sorti de ce Big Man. Little Man. profondĂ©ment touchĂ©. Bien sĂ»r, tout n’est pas encore parfait. Nous sommes devant un workshop, une Ɠuvre en cours de dĂ©veloppement, qui cherche encore certains de ses Ă©quilibres. Mais quelle belle promesse! Il y a dans ce spectacle une sincĂ©ritĂ©, une humanitĂ© et une envie de raconter quelque chose d’essentiel qui font oublier ses quelques imperfections. Et puis, il y a ces deux comĂ©diens, formidables, qui parviennent avec presque rien Ă  nous faire rire, Ă  nous Ă©mouvoir et parfois Ă  nous bouleverser.

Mais je voudrais aussi saluer l’initiative de The Other Palace. On ne mesure sans doute pas suffisamment l’importance de ces grands théùtres qui acceptent de mettre leur notoriĂ©tĂ©, leurs moyens et leurs espaces au service d’Ɠuvres qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Car le théùtre ne peut pas se contenter d’accueillir des spectacles dont on sait dĂ©jĂ  qu’ils fonctionneront. Il doit aussi prendre des risques, encourager de nouvelles Ă©critures, donner leur chance Ă  des auteurs et Ă  des artistes qui ont quelque chose Ă  dire, mĂȘme si leur projet n’est pas encore totalement abouti. C’est ainsi que le théùtre reste vivant, qu’il se renouvelle et qu’il continue Ă  nous surprendre.

Je ne sais pas quel sera l’avenir de Big Man. Little Man., ni si cette piĂšce connaĂźtra un jour le succĂšs qu’elle mĂ©rite. Mais je sais qu’en sortant de cette petite salle, j’avais le sentiment d’avoir assistĂ© Ă  quelque chose de prĂ©cieux. Pas simplement Ă  la naissance possible d’un beau spectacle, mais Ă  la rencontre entre des artistes qui avaient quelque chose d’important Ă  raconter et un public prĂȘt Ă  les Ă©couter.

Et finalement, n’est-ce pas aussi Ă  cela que sert le théùtre? À donner une voix Ă  ceux qu’on n’entend pas assez, et Ă  nous apprendre, le temps d’une reprĂ©sentation, Ă  mieux Ă©couter les autres.

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