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🎭 « A Midsummer Night’s Dream » (RSC au Barbican Theatre)

Pour cette après-midi, difficile de faire plus britannique : Shakespeare, la Royal Shakespeare Company et le Barbican. Trois institutions à elles seules capables de remplir quelques rayons de bibliothèque, plusieurs siècles d’histoire du théâtre… et, accessoirement, une bonne partie de mon programme londonien.
Au centre de ce joli triangle très anglais : A Midsummer Night’s Dream, l’un des textes les plus célèbres de Shakespeare, monté par la RSC dans ce théâtre monumental – mais contesté par beaucoup – qui fut longtemps sa maison londonienne. Autrement dit, avant même que Puck ne commence à semer la pagaille dans la forêt, il y avait déjà pas mal d’histoire dans la salle. Et n’oublions pas que le premier spectacle créé à Bruxellons! fut celui-là!
La RSC (Royal Shakespeare Company)
Bien avant la naissance officielle de la RSC, Stratford-upon-Avon – la ville natale de Shakespeare – possédait déjà une longue tradition de représentations consacrées à Shakespeare. En 1879 y ouvre le Shakespeare Memorial Theatre, construit pour accueillir un festival annuel autour de son œuvre. Après sa destruction par un incendie en 1926, un nouveau théâtre est inauguré en 1932.

En-dessous: Royal Shakespeare Theatre
La troupe qui y joue, connue sous le nom de Shakespeare Memorial Company, attire progressivement certains des grands acteurs britanniques et fait de Stratford un centre majeur de l’interprétation shakespearienne bien avant que l’acronyme RSC n’existe.
La Royal Shakespeare Company (RSC) est aujourd’hui l’une des grandes institutions théâtrales britanniques. Toujours basée à Stratford-upon-Avon, elle a pour mission première de faire vivre l’œuvre de Shakespeare, mais son répertoire dépasse largement le seul théâtre élisabéthain : la compagnie crée aussi des textes contemporains, adapte de grands romans et développe régulièrement des productions musicales ou familiales. Son principal lieu est aujourd’hui le Royal Shakespeare Theatre, auquel s’ajoute notamment le plus intime Swan Theatre.
L’histoire moderne de la compagnie commence véritablement en 1961, lorsque le metteur en scène Peter Hall transforme l’ancienne Shakespeare Memorial Company en Royal Shakespeare Company. Son ambition est alors révolutionnaire pour l’époque : ne plus considérer Shakespeare comme un monument à réciter avec respect, mais comme un auteur vivant, à jouer avec une troupe permanente, dans un répertoire mêlant classiques et créations contemporaines. La RSC fonctionne dès lors autour de deux pôles : Stratford-upon-Avon, son foyer historique, et Londres, où elle s’installe d’abord à l’Aldwych Theatre. Juste en guise de clin d’œil, c’est à la même époque que Laurence Olivier créée le National Theatre à l’Old Vic.
En 1982, la RSC quitte l’Aldwych pour le tout nouveau Barbican Theatre, spécialement conçu pour devenir sa maison londonienne. Pendant près de vingt ans, de nombreuses productions créées à Stratford y sont ensuite reprises. Cette période voit passer plusieurs générations majeures d’acteurs et de metteurs en scène britanniques, et la compagnie ne se limite pas à Shakespeare : c’est notamment à la RSC qu’est créée au Barbican, en 1985, le musical Les Misérables. avant son transfert au Palace Theatre dans le West End.
Le Barbican Theatre
Le Barbican Theatre fait partie du gigantesque Barbican Centre, l’un des ensembles culturels les plus singuliers de Londres.
Pour comprendre son histoire, il faut remonter à la Seconde Guerre mondiale.
Le quartier de Cripplegate (voir ci-contre), au nord de la City, est alors l’un des secteurs londoniens les plus durement touchés par les bombardements du Blitz. Une grande partie du quartier est détruite. Après la guerre, la City of London doit donc décider quoi faire de cet immense espace ravagé en plein cœur de Londres. Plutôt que de simplement reconstruire les rues et bâtiments disparus, elle choisit progressivement un projet beaucoup plus ambitieux: créer un nouveau quartier résidentiel et culturel presque entièrement pensé à partir de zéro.

Le Barbican : reconstruire une ville dans la ville

Le projet est confié aux architectes Chamberlin, Powell and Bon, qui imaginent ce qui deviendra l’un des grands exemples de l’architecture brutaliste britannique.
Le mot « brutaliste » ne signifie pas que l’architecture cherche à être brutale au sens courant du terme. Il vient notamment de l’expression française « béton brut » : le matériau est laissé visible, avec ses textures et les traces de sa fabrication.
Le Barbican est conçu comme une véritable ville dans la ville : immeubles d’habitation, tours, jardins, plans d’eau, passerelles piétonnes surélevées, écoles, commerces et, au centre, un immense complexe consacré aux arts.
C’est ce qui explique encore aujourd’hui l’impression étrange que l’on ressent lorsqu’on y arrive. On quitte la City, ses rues et sa circulation, puis on monte sur des passerelles et l’on se retrouve soudain dans un univers entièrement différent, constitué de béton, de bassins, de terrasses et de bâtiments reliés les uns aux autres.
On peut adorer ou détester cette architecture — le Barbican provoque rarement l’indifférence — mais elle possède une personnalité extraordinaire. Cela vaut la peine de mentionner que le National Theatre et le Barbican appartiennent tous deux au courant brutaliste britannique. Ils partagent donc plusieurs caractéristiques : béton apparent, volumes massifs et géométriques, structures clairement exprimées, terrasses et circulations piétonnes sur plusieurs niveaux, et volonté de créer non pas seulement un bâtiment mais une sorte de paysage urbain.
Un centre culturel d’une ambition exceptionnelle
Les projets du centre artistique commencent réellement à prendre forme autour de 1960. Deux institutions majeures sont associées très tôt à sa conception :
la Royal Shakespeare Company, pour le théâtre,
et le London Symphony Orchestra, pour la musique.
Les plans définitifs sont arrêtés en 1968, mais la construction devient une entreprise gigantesque. Les travaux du complexe culturel commencent au début des années 1970 et ne s’achèvent qu’en 1982. L’opération comprend non seulement la construction des salles mais aussi plus de 2 000 logements et même le réalignement d’une ligne du métro londonien.
Le résultat est impressionnant.
Sous un même toit ou dans le même ensemble sont réunis :
une grande salle de concert ;
un théâtre de plus de 1 000 places ;
un second espace théâtral plus petit, The Pit ;
des cinémas ;
une galerie d’art ;
une bibliothèque ;
des espaces d’exposition ;
restaurants et bars ;
et même une immense serre tropicale.
Le Barbican affirme d’ailleurs avoir été, lors de son ouverture, le premier centre artistique au monde réunissant musique, théâtre, arts visuels, cinéma et une grande serre sous un même ensemble architectural.
1982 : « une merveille du monde moderne »
Le Barbican Centre ouvre officiellement le 3 mars 1982.
La reine Elizabeth II inaugure l’ensemble et le qualifie de « modern wonder of the world », une « merveille du monde moderne ». La cérémonie est suffisamment importante pour être retransmise par la BBC et se termine par des feux d’artifice au-dessus du lac du Barbican.
Le London Symphony Orchestra prend possession du Barbican Hall.
Et la Royal Shakespeare Company reçoit ce qui a été spécialement conçu pour elle : le Barbican Theatre.
Un théâtre construit pour Shakespeare
C’est probablement le point le plus important.
Le Barbican Theatre n’est pas simplement devenu par hasard un théâtre où la RSC venait jouer : il avait été pensé dès le départ comme sa maison londonienne. La compagnie avait participé à la réflexion sur le bâtiment depuis les années 1960.
La salle compte alors environ 1 150 places.
Le plateau est gigantesque pour un théâtre dramatique : environ 73 pieds de large, 48 pieds de profondeur et 30 pieds de hauteur. Une énorme cage de scène permet de stocker les décors sur plusieurs niveaux et de faire descendre rapidement des éléments très importants.
Tout cela correspond parfaitement au type de théâtre que pratique alors la RSC : grandes distributions, décors complexes et vastes fresques historiques de Shakespeare.
La salle possède également un caractère intéressant : malgré sa capacité, elle est conçue pour conserver un rapport relativement direct entre scène et public. Ce n’est pas un théâtre à l’italienne du XIXe siècle avec loges dorées et plusieurs balcons superposés ; l’auditorium est beaucoup plus moderne et dépouillé.
Le premier Shakespeare
Le premier spectacle de la RSC dans sa nouvelle maison est hautement symbolique : Henry IV, Parts I and II, dans une mise en scène de Trevor Nunn.
Le double spectacle ouvre officiellement le théâtre le 9 juin 1982.
Patrick Stewart interprète Henry IV, avec notamment Timothy Dalton et Harriet Walter dans la distribution.
Pour cette production, le scénographe John Napier profite pleinement de l’immense plateau. Trois énormes structures mobiles actionnées hydrauliquement permettent de transformer la scène en rues de Londres, en tavernes, en palais ou en champ de bataille.
Autrement dit, dès son ouverture, le Barbican démontre exactement pourquoi il a été construit : permettre à la RSC de monter Shakespeare avec une ampleur spectaculaire difficile à obtenir dans un théâtre traditionnel du West End.
Stratford et Londres
Pendant près de vingt ans, le fonctionnement de la RSC repose ainsi sur deux pôles.
Stratford-upon-Avon reste son foyer historique et son laboratoire artistique.
Le Barbican devient sa maison londonienne.
De nombreuses productions créées à Stratford sont ensuite reprises à Londres. La RSC peut ainsi travailler dans la ville de Shakespeare tout en bénéficiant d’une présence permanente dans la capitale.
En 1982, ses opérations londoniennes quittent donc l’Aldwych Theatre, où la compagnie avait été installée depuis le début des années 1960, pour s’installer au Barbican.
Et c’est également ici que naît Les Misérables
Voilà probablement l’anecdote qui intéressera le plus un amateur de musical.
En septembre 1985, le Barbican Theatre accueille la création londonienne de Les Misérables.
Ce n’est pas encore le gigantesque phénomène commercial que nous connaissons aujourd’hui. Il s’agit d’une coproduction entre la Royal Shakespeare Company et Cameron Mackintosh, adaptée de la version française de Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil.
Le spectacle est mis en scène par Trevor Nunn et John Caird.
Et les premières réactions critiques sont loin d’être unanimement enthousiastes.
Mais le public afflue.
Après quelques mois au Barbican, Les Misérables est transféré dans le West End, d’abord au Palace Theatre puis au Queen’s Theatre — devenu depuis le Sondheim Theatre — et devient l’un des musicals les plus longtemps joués de toute l’histoire.
Le fait que Les Misérables soit né à Londres au Barbican dans le cadre de la RSC est parfois oublié aujourd’hui, tellement le spectacle est associé au West End.
Une rupture en 2001
Puis vient un changement considérable.
En 2001, sous la direction artistique d’Adrian Noble, la RSC décide de quitter sa résidence permanente au Barbican.
La décision fait partie d’une réorganisation beaucoup plus large de la compagnie : Noble souhaite modifier son fonctionnement, abandonner certaines structures permanentes et revoir complètement ses théâtres de Stratford.
Le projet provoque une importante controverse. Certains craignent notamment que l’abandon d’une base londonienne permanente et la modification du système de compagnie ne détruisent une partie de l’identité même de la RSC.
Le lien institutionnel entre la RSC et le Barbican cesse donc d’être celui d’une résidence permanente.
Mais — et c’est important — le divorce n’est jamais définitif.
Des retrouvailles régulières avec la RSC
Au fil des années suivantes, la RSC revient régulièrement au Barbican pour des saisons ou des transferts de productions.
Le bâtiment reste parfaitement adapté à son travail et surtout chargé d’une histoire commune tellement importante qu’il continue à être considéré comme une base londonienne privilégiée de la compagnie, même si elle n’en est plus la résidente permanente.
C’est précisément ce qui se passe avec A Midsummer Night’s Dream en 2024.
La production d’Eleanor Rhode est créée au Royal Shakespeare Theatre de Stratford-upon-Avon, puis transférée au Barbican pour la saison de Noël londonienne.
Pour un spectateur qui connaît l’histoire des lieux, il y a donc quelque chose de très naturel dans cette arrivée : une production née à Stratford vient jouer dans le théâtre londonien qui avait été construit pour permettre exactement ce mouvement.
Le Barbican aujourd’hui
Le Barbican Theatre n’est cependant plus exclusivement associé à la RSC.
Sa programmation est devenue extrêmement internationale. Il accueille compagnies britanniques et étrangères, théâtre contemporain, danse, grandes productions visuelles et spectacles qui ne trouvent pas forcément leur place dans les théâtres commerciaux du West End.
Ces dernières années, il a par exemple accueilli le formidable My Neighbour Totoro, autre production de la RSC, avant son transfert dans le West End.
Le Barbican Centre est toujours propriété de la City of London Corporation, qui en est également le principal financeur. L’ensemble est aujourd’hui protégé : le Barbican Estate et son architecture brutaliste ont obtenu un classement patrimonial Grade II.
Une expérience qui commence avant le lever de rideau
Pour un blog de voyage, c’est peut-être cela qui mérite surtout d’être souligné : aller voir un spectacle au Barbican n’est pas tout à fait comparable à entrer dans un théâtre du West End.
Dans Shaftesbury Avenue ou autour de Covent Garden, les théâtres sont intégrés aux rues commerciales, avec leurs façades, leurs enseignes lumineuses et leurs marquises.
Au Barbican, on pénètre dans un univers architectural complet.
On traverse des passages de béton, des passerelles et des terrasses ; on longe des plans d’eau dominés par les tours résidentielles ; puis on entre dans un immense foyer qui dessert salles de concert, théâtre, cinéma, galerie et restaurants.
Il est même très facile de s’y perdre — au point que la signalétique du Barbican est presque devenue une plaisanterie londonienne.
Mais cette désorientation fait aussi partie de son charme.
Et l’intérieur réserve une surprise : derrière cette architecture extérieure très monumentale et austère se trouve un bâtiment culturel remarquablement vivant, où l’on peut passer plusieurs heures sans même assister à un spectacle.
Et une petite boucle shakespearienne
Il existe enfin une jolie coïncidence.
Le Barbican a été construit à proximité de l’ancien Cripplegate, dans un quartier où Shakespeare aurait lui-même habité pendant une partie de sa vie londonienne, au coin de Monkwell Street et Silver Street.
Plus de trois siècles plus tard, on construit donc presque au même endroit un immense théâtre destiné précisément à accueillir la Royal Shakespeare Company.
Ce n’était certainement pas la raison principale du choix du site.
Mais pour l’histoire, la boucle est plutôt belle.


















