🎭 « Fawlty Towers » (Apollo Theatre)

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🎭 « Fawlty Towers » (Apollo Theatre)

Par Ol de Bulles / Ven 10 Jan 25 · ⏰ 19:30

Attention! Tout d’abord, malgrĂ© le visuel ci-dessus, le spectacle n’est pas un spectacle du Mischief Theatre (le sublime The Play That Goes Wrong, le trĂšs trĂšs chouette The Comedy About a Bank Robbery, le transparent Magic Goes Wrong, et beaucoup d’autres).

Renseignements pris, Fawlty Towers – The Play qui se joue Ă  l’Apollo Theatre depuis le 4 mai 2024 avec un grand succĂšs trouve son origine dans Fawlty Towers, l’une des sitcoms les plus cĂ©lĂšbres de l’histoire de la tĂ©lĂ©vision britannique – moi je n’en ai JAMAIS entendu parler. Heureusement que, parfois, je prĂ©pare certains spectacles…

Un succĂšs immĂ©diat mais cependant Ă©tonnant…

Il y a 50 ans Ă  la BBC…

Lors de l’annonce officielle de la crĂ©ation de Fawlty Towers – The Play, l’opĂ©ration est trĂšs vite apparue aussi Ă©vidente que dangereuse. Évidente, parce que la sitcom Fawlty Towers est trĂšs cĂ©lĂšbre auprĂšs du grand public anglais. Dangereuse, parce que ses personnages sont indissociables des acteurs qui les ont créés: John Cleese, Prunella Scales, Andrew Sachs et Connie Booth.

Le cast principal: Prunella Scales (Sybil), John Cleese (Basil), Connie Booth (Polly) et Andrew Sachs (Manuel). © BBC

La sĂ©rie originale n’avait pourtant produit que 12 Ă©pisodes, 6 en 1975 et 6 en 1979. Ce minuscule catalogue a suffi Ă  lui assurer une postĂ©ritĂ© extraordinaire: en 2000, un sondage organisĂ© par le British Film Institute auprĂšs de professionnels de la tĂ©lĂ©vision la classe tout simplement meilleur programme britannique de tĂ©lĂ©vision de tous les temps. Bon… Je vais sans doute dĂ©couvrir quelque chose.

L’histoire de Fawlty Towers possĂšde une origine presque trop belle pour ĂȘtre vraie.

En mai 1970, l’équipe de la sĂ©rie TV Monty Python’s Flying Circus sĂ©journe au Gleneagles Hotel de Torquay, dans le Devon, pendant un tournage dans la rĂ©gion. L’établissement est dirigĂ© par Donald et Beatrice Sinclair. Donald Sinclair laisse un souvenir impĂ©rissable au comĂ©dien John Cleese: Donald rĂ©primande notamment Terry Gilliam pour sa façon « amĂ©ricaine » de tenir ses couverts et se mĂ©fie tellement d’une valise d’Eric Idle qu’il la fait sortir de l’hĂŽtel, craignant qu’elle ne contienne une bombe. La plupart des Pythons prĂ©fĂšrent rapidement changer d’hĂŽtel; Cleese, fascinĂ©, reste, rejoint par Connie Booth.

Quelques années plus tard, Cleese et Booth transforment ce souvenir en une idée formidablement simple: un hÎtel dirigé par un homme qui serait beaucoup plus heureux si aucun client ne venait jamais le déranger. Génial, non. Surtout à la sauce british. Je suis en appétit!

Ainsi naĂźt le personnage de Basil Fawlty.

Le premier Ă©pisode est diffusĂ© sur BBC Two le 19 septembre 1975. John Cleese joue Basil; Prunella Scales incarne son Ă©pouse Sybil; Connie Booth, coautrice de la sĂ©rie et alors Ă©pouse de Cleese, joue Polly; Andrew Sachs devient Manuel, le serveur espagnol dont la comprĂ©hension trĂšs approximative de l’anglais transforme chaque instruction en catastrophe.

Et si douze Ă©pisodes seulement existent, ce n’est pas parce que la sĂ©rie aurait Ă©tĂ© interrompue faute de succĂšs. Cleese et Booth considĂ©raient avoir poussĂ© leur formule aussi loin qu’ils le pouvaient et l’écriture Ă©tait extrĂȘmement laborieuse: Cleese a racontĂ© qu’un Ă©pisode pouvait leur demander plusieurs semaines de travail. Il prĂ©fĂ©ra donc arrĂȘter plutĂŽt que commencer Ă  se rĂ©pĂ©ter. Certains pourraient prendre exemple…

De la tĂ©lĂ©vision au théùtre
 via l’Australie

La production londonienne que j’ai vue, n’est pas la crĂ©ation de la piĂšce. John Cleese – toujours lui – avait dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© une premiĂšre adaptation scĂ©nique, Fawlty Towers Live, créée Ă  Sydney en 2016, avec une distribution australienne. Elle utilisait dĂ©jĂ  les trois Ă©pisodes qui constituent la piĂšce londonienne que j’ai vue et Ă©tait dĂ©jĂ  mise en scĂšne par Caroline Jay Ranger, avec dĂ©cors et costumes de Liz Ascroft.

Il faudra pourtant attendre 2024, prĂšs de 50 ans aprĂšs la crĂ©ation tĂ©lĂ©visĂ©e, pour que Basil Fawlty fasse enfin ses dĂ©buts dans le West End. Et Cleese assume totalement le caractĂšre patrimonial de l’entreprise: plutĂŽt que d’inventer une nouvelle aventure de Basil, il choisit trois Ă©pisodes existants qu’il affectionne particuliĂšrement, les dĂ©monte puis les assemble pour fabriquer une seule soirĂ©e de théùtre.

Les trois épisodes choisis sont :

  • The Hotel Inspectors — premiĂšre sĂ©rie, 1975
  • The Germans — premiĂšre sĂ©rie, 1975
  • Communication Problems — deuxiĂšme sĂ©rie, 1979.

Cleese ajoute quelques Ă©lĂ©ments venus d’autres Ă©pisodes et surtout un nouveau grand final, permettant aux trois intrigues de converger au lieu de simplement prĂ©senter trois sketches successifs. Et le choix est particuliĂšrement malin, car les trois Ă©pisodes exploitent trois des grands moteurs de Fawlty Towers :

  • la peur sociale de Basil,
  • le mensonge qui devient impossible Ă  contrĂŽler,
  • et la communication qui ne fonctionne plus entre personne.

Autrement dit : tout ce qu’il faut pour une bonne farce. Je n’ai plus l’appĂ©tit ouvert, lĂ , j’ai vraiment faim.

L’histoire

Basil Fawlty (Adam Jackson-Smith) dirige avec son Ă©pouse Sybil (Anna-Jane Casey) un petit hĂŽtel de Torquay. Ils sont aidĂ©s par Polly (Victoria Fox), seule personne de l’établissement Ă  conserver gĂ©nĂ©ralement son sang-froid, et par Manuel (Hemi Yeroham), serveur espagnol plein de bonne volontĂ© mais dont la comprĂ©hension de l’anglais transforme rĂ©guliĂšrement les ordres de Basil en dĂ©sastre.

Une rumeur annonce que des inspecteurs hĂŽteliers circulent incognito dans la rĂ©gion. Basil, qui traite normalement ses clients comme une nuisance personnelle, devient soudain obsĂ©dĂ© par l’idĂ©e d’identifier les inspecteurs. Il soupçonne notamment le trĂšs bavard Mr Hutchinson (Steven Meo) et passe donc instantanĂ©ment de l’hostilitĂ© la plus fĂ©roce Ă  un Ă -plat-ventrisme dĂ©lirant dĂšs qu’il imagine que sa rĂ©putation professionnelle pourrait ĂȘtre en jeu.

Comme si cela ne suffisait pas, arrive Mrs Richards (Rachel Izen), cliente extrĂȘmement exigeante et presque sourde, qui refuse consciencieusement de laisser son appareil auditif allumĂ© parce que cela use les piles (😂). Au mĂȘme moment, Basil a gagnĂ© de l’argent aux courses et tente de dissimuler son pari Ă  Sybil. Argent perdu, retrouvĂ©, confiĂ© Ă  Manuel puis rĂ©clamĂ© par Mrs Richards: la situation devient une mĂ©canique de prĂ©cision dans laquelle chaque tentative de Basil pour rĂ©parer un problĂšme en crĂ©e gĂ©nĂ©ralement trois nouveaux.

Puis arrivent les cĂ©lĂšbres clients allemands. Entre un exercice d’incendie qui tourne mal et Basil qui s’est promis de surtout ne pas mentionner la guerre, on imagine aisĂ©ment ce qui va se produire: il devient naturellement la seule personne de l’hĂŽtel incapable de parler d’autre chose. Les intrigues jusque-lĂ  parallĂšles finissent alors par entrer en collision dans le nouveau final construit par Cleese pour la scĂšne.

C’est donc moins une histoire au sens classique qu’une gigantesque rĂ©action en chaĂźne.

Ce spectacle me fait irrĂ©mĂ©diablement penser Ă  cette tradition de la farce théùtrale anglaise, et notamment Ă  Noises Off (Silence en coulisses) de Michael Frayn ou Ă  One Man, Two Guvnors (adaptation par Richard Bean de Le Serviteur de deux maĂźtres de Carlo Goldoni dans une mise en scĂšne de Nicholas Hytner et créée au National Theatre en mai 2011). MĂȘme prĂ©cision millimĂ©trĂ©e des entrĂ©es et sorties, mĂȘmes portes qui deviennent des piĂšges, mĂȘmes mensonges qui exigent immĂ©diatement d’autres mensonges et surtout mĂȘme plaisir pour le spectateur Ă  voir arriver une catastrophe que les personnages ignorent encore.

Des Personnages cultes…

Et ce qui est trĂšs spĂ©cial, et je m’en suis rendu compte dĂšs le dĂ©but du spectacle, c’est que le grand public connait les personnages qui entrent sur scĂšne.

Basil Fawlty : l’homme qui provoque lui-mĂȘme tous ses malheurs

L’Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique gĂ©nial du personnage est que Basil est presque toujours responsable de ce qui lui arrive:

  • Il se considĂšre comme un homme intelligent entourĂ© d’imbĂ©ciles.
  • Il rĂȘve d’une clientĂšle distinguĂ©e mais mĂ©prise la plupart de ses vĂ©ritables clients.
  • Il traite Manuel comme un incapable puis lui confie des missions impossibles.
  • Il ment Ă  sa femme Sybil parce qu’il en a peur, puis doit inventer de nouveaux mensonges pour protĂ©ger les prĂ©cĂ©dents.

Et surtout, il possĂšde une obsession trĂšs britannique pour la classe sociale. Face Ă  quelqu’un qu’il considĂšre infĂ©rieur, il devient odieux; dĂšs qu’il soupçonne devant lui un mĂ©decin, un lord ou — catastrophe suprĂȘme — un inspecteur hĂŽtelier, il se transforme instantanĂ©ment en serviteur rampant. Basil se considĂšre lui-mĂȘme comme le hĂ©ros et tous les autres comme ses ennemis. C’est une formidable clĂ© du personnage.

Il n’est pas seulement colĂ©rique. Il est frustrĂ©.

Il estime que la vie aurait dĂ» lui donner davantage que ce petit hĂŽtel de Torquay, cette clientĂšle mĂ©diocre et ce mariage dans lequel Sybil possĂšde manifestement beaucoup plus d’autoritĂ© que lui. Et plus il essaie de reprendre le contrĂŽle, plus le monde lui Ă©chappe.

Si j’en crois les commentaires de mes voisins dans la salle – que j’Ă©coute discrĂštement en faisant semblant de lire le programme – il semblait y avoir une vraie polĂ©mique sur la personne qui allait incarner ce rĂŽle mythique de Basil. Le comĂ©dien Adam Jackson-Smith se retrouvait face au mythe – ou au fantĂŽme mythique – du crĂ©ateur du rĂŽle, John Cleese. C’était Ă©videmment le pari le plus dangereux de toute la production que de ne pas faire reprendre le rĂŽle, mĂȘme 25 ans plus tard, par John Cleese. Mais lui ne l’a pas voulu car il a Ă©crit l’adaptation théùtrale…

John Cleese Ă  l’Ă©poque dans le rĂŽle de Basil Ă  la TV
Aujourd’hui: John Cleese et Adam Jackson-Smith
© WhatsOnStage
Adam Jackson-Smith aujourd’hui
dans le rĂŽle de Basil sur scĂšne

Cela vaut la peine de remarquer la ressemblance physique entre John Cleese Ă  l’Ă©poque et Adam Jackson-Smith aujourd’hui

Comment jouer Basil Fawlty lorsqu’une immense partie du public connaüt les gestes, les intonations et les explosions de John Cleese presque par cƓur ?

L’option choisie est radicale : on ne cherche pratiquement pas Ă  s’en Ă©loigner. Adam Jackson-Smith reproduit exactement le Basil de la sĂ©rie TV, avec la raideur de John Cleese, ses dĂ©placements brusques, son dĂ©bit coupĂ©, ses silences, ses regards vers le ciel lorsque l’univers semble personnellement conspirer contre lui et, naturellement, cette utilisation extraordinaire d’un corps beaucoup trop grand pour rester digne lorsqu’il perd le contrĂŽle. La quasi-totalitĂ© des critiques a saluĂ© sa performance. The Guardian la dĂ©crit mĂȘme comme une forme stupĂ©fiante de recrĂ©ation du Basil original.

Sibyl et son le fameux « Oh, I knooooow
 »

Face Ă  lui, Anna-Jane Casey reprend le rĂŽle de Sybil Fawlty, créée Ă  la tĂ©lĂ©vision par Prunella Scales. Vu les rĂ©actions de la salle, ce «Oh, I knooooow » semble aussi mythique que lorsque Mme Chapeau explique dans Bossemans et Coppenolle que ce sont «les crapuleux de ma strotje» qui l’ont baptisĂ©e ainsi, parce qu’elle est «trop distinguĂ©e pour sortir en cheveux».

Ici encore, la ressemblance est volontaire : la voix, l’immense rire, la maniĂšre de faire durer son cĂ©lĂšbre «I know » au tĂ©lĂ©phone, les coiffures et les tenues seventies sont immĂ©diatement reconnaissables. Mais Sybil est surtout indispensable parce qu’elle est l’unique personne dont Basil a rĂ©ellement peur.

Lorsqu’elle est prĂ©sente, il rĂąle. Lorsqu’elle tourne le dos, il complote. Lorsqu’elle revient plus tĂŽt que prĂ©vu, il panique. Et toute l’intrigue du pari hippique fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce que Basil est prĂȘt Ă  construire une machinerie absurde plutĂŽt que d’admettre simplement Ă  sa femme qu’il a pariĂ© quelques livres.

Anna-Jane Casey m’a fait rire qrĂące Ă  cet implacable comique de rĂ©pĂ©tition. On en arrive Ă  regretter qu’elle n’ait pas davantage de matiĂšre Ă  jouer dans cette piĂšce.

Manuel : « I know nothing! »

Pour le rĂŽle de Manuel – un immigrĂ© espagnol sympathique, dĂ©sireux de bien faire, mais dont l’anglais limitĂ© sert de dĂ©clencheur Ă  une quantitĂ© invraisemblable de catastrophes – c’est Hemi Yeroham qui a relevĂ© le dĂ©fi d’incarner le rĂŽle probablement le plus dĂ©licat aprĂšs Basil.

Dans la version Ă  la scĂšne, la presse signale que Manuel plus chaleureux, voire plus hĂ©roĂŻque, que celui de la sĂ©rie. Quoi qu’il en soit, on voit trĂšs clairement qu’il fait sincĂšrement tout son possible alors que Basil lui donne souvent des instructions incomprĂ©hensibles avant de lui reprocher de ne pas les avoir comprises. Et lorsque surgit son «I know nothing!», une partie du public applaudit avant mĂȘme que le rĂ©plique ne soit terminĂ©e.

Ce qui nous amĂšne Ă  parler de l’une des particularitĂ©s que je juge ĂȘtre les plus Ă©tranges de la soirĂ©e: un public qui connaĂźt dĂ©jĂ  les punchlines. Dans Fawlty Towers, le rire ne vient pas toujours de la surprise. Une grande partie du public sait exactement ce qui va arriver. Il reconnaĂźt Mrs Richards. Il attend le pari sur Dragonfly. Il sait que les Allemands vont entrer. Il sait que Basil va se mettre Ă  marcher au pas de l’oie. Et parfois, il commence mĂȘme Ă  rire avant la rĂ©plique.

Le plaisir vient autant de la reconnaissance collective que de la dĂ©couverte. C’est trĂšs particulier parce que mĂȘme moi j’ai un plaisir au fait qu’il disent des rĂ©pliques – que personnellement je ne connais pas – mais que la salle entiĂšre apprĂ©hende collectivement. Normalement, lorsque nous connaissons dĂ©jĂ  la chute d’un gag, celui-ci perd une partie de son efficacitĂ©. Ici, l’attente de la chute devient elle-mĂȘme une partie du plaisir. C’est un peu comme entendre les premiĂšres mesures d’une chanson cĂ©lĂšbre lors d’un concert.

Rachel Izen et la redoutable Mrs Richards

Parmi les rĂŽles secondaires, j’ai adorĂ© Rachel Izen en Mrs Richards. Le personnage est presque une adversaire parfaite pour Basil : elle est tout aussi dĂ©sagrĂ©able que lui. Elle entend mal, mais considĂšre naturellement que le problĂšme vient des autres. Elle se plaint de la chambre, de la vue, de l’argent qui disparaĂźt et de pratiquement tout ce qui peut faire l’objet d’une plainte. Et Basil doit malgrĂ© tout continuer Ă  lui sourire. Ce qui constitue dĂ©jĂ  une forme de torture.

La star Paul Nicholas: un Major venu d’un autre monde

Le rĂŽle du Major Gowen est jouĂ© par Paul Nicholas, vĂ©ritable monument discret du show-business britannique. Avant de devenir le vieux militaire lĂ©gĂšrement Ă©garĂ© de Fawlty Towers, il avait créé Claude dans la production londonienne de Hair, JĂ©sus dans Jesus Christ Superstar, Danny Zuko dans Grease face Ă  Elaine Paige et Rum Tum Tugger dans la distribution originale de Cats. Entre-temps, il avait Ă©tĂ© chanteur pop, acteur de cinĂ©ma — notamment dans Tommy et Lisztomania — puis immense vedette de la tĂ©lĂ©vision avec la sitcom Just Good Friends.

Paul Nicholas – Hair
Paul Nicholas – Jesus Christ Superstar
Paul Nicholas – Cats
Paul Nicholas (et Elaine Paige) – Grease
Aujourd’hui, dans Fawlty Towers : Paul Nicholas et Danny Bayne. © Hugo Glendinning

Le Major vit pratiquement Ă  l’hĂŽtel et semble avoir conservĂ© un pied quelque part dans l’Empire britannique d’avant-guerre. Confus, distrait, parfois incapable de suivre ce qui se passe autour de lui, il traverse les catastrophes de Basil avec une sĂ©rĂ©nitĂ© assez merveilleuse. Et, trĂšs sincĂšrement, Paul Nicholas est prodigieux…

Une sitcom qui était déjà presque du théùtre

Et depuis, j’ai regardĂ© les Ă©pisodes en vidĂ©os… Et j’y ai peut-ĂȘtre dĂ©couvert la vraie raison pour laquelle l’adaptation fonctionne si bien: la sĂ©rie Fawlty Towers a Ă©tĂ© construite comme une farce théùtrale filmĂ©e. Cleese et Booth Ă©vitaient autant que possible les ellipses temporelles. Une situation commence, un problĂšme survient, puis tout se dĂ©veloppe presque en temps rĂ©el jusqu’à l’explosion finale.

Avec l’avantage pour les arts vivants qu’Ă  l’écran, le montage dĂ©cide Ă  notre place oĂč regarder alors qu’au théùtre, le spectateur peut observer simultanĂ©ment plusieurs catastrophes en prĂ©paration. C’est essentiel dans Fawlty Towers.

Pendant que Basil ment Ă  quelqu’un, nous pouvons voir derriĂšre lui entrer prĂ©cisĂ©ment la personne qui va rendre son mensonge impossible. Le public sait quelque chose que Basil ignore. Ou Basil sait quelque chose que Manuel ignore. Ou Manuel sait quelque chose mais n’a absolument pas compris que c’était cela qu’il savait.

Et tout le plaisir consiste Ă  attendre la collision. La mĂ©canique de la farce mise Ă  nu. Surtout avec la prĂ©cision extraordinaire de l’écriture de Cleese et Booth. Prenons l’histoire du pari hippique.

  • Basil ne doit pas parier parce que Sybil le dĂ©sapprouve.
  • Il parie donc secrĂštement.
  • Il gagne.
  • Il ne peut pas garder l’argent sur lui.
  • Il le confie Ă  Manuel.
  • Sybil apparaĂźt.
  • Mrs Richards croit qu’on lui a volĂ© de l’argent.
  • Manuel possĂšde justement une somme d’argent suspecte.
  • Et chaque nouvelle solution transforme la situation prĂ©cĂ©dente en catastrophe.
  • Ce n’est pas une accumulation alĂ©atoire de gags.
  • C’est une construction mathĂ©matique.

MĂȘme lorsqu’on ne rit pas, on peut rester fascinĂ© par cette architecture comique devenue encore plus visible sur scĂšne. Pour quelqu’un qui aime observer comment fonctionne le théùtre, c’est probablement l’un des aspects les plus intĂ©ressants de la soirĂ©e.

UNE Scénographie parfaite signée Liz Ascroft

Le dĂ©cor de Liz Ascroft participe Ă©normĂ©ment Ă  cette rĂ©ussite. Ici encore, plutĂŽt que de proposer une interprĂ©tation contemporaine de Fawlty Towers, elle recrĂ©e presque littĂ©ralement l’univers de la tĂ©lĂ©vision: papier peint vert Ă  motifs, rĂ©ception, bureau de Basil, salle Ă  manger, avec mĂȘme une chambre installĂ©e Ă  l’étage.

Cela permet Ă  plusieurs actions d’exister simultanĂ©ment sans nĂ©cessiter les changements de dĂ©cor qu’imposerait une adaptation naturaliste.

Les costumes suivent la mĂȘme logique: nous sommes ostensiblement dans les annĂ©es 1970. Basil porte ses cardigans et ses cravates. Sybil arbore ses chemisiers, ses couleurs improbables et sa coiffure monumentale. Le spectacle ne ressuscite pas seulement des personnages. Il ressuscite une tĂ©lĂ©vision britannique de 1975.

La production fait un choix assez courageux : elle n’actualise pratiquement rien. Pas de smartphones. Pas de rĂ©servation Booking.com. Pas de commentaires TripAdvisor transformant Basil en psychopathe aprĂšs quarante-huit heures. Nous sommes dans les annĂ©es 1970, avec les mentalitĂ©s et les conventions comiques de l’époque.

La seule chose qui semble avoir Ă©tĂ© modifiĂ©e: les propos racistes du Major figurant dans l’épisode original The Germans (c’est vrai que ce n’est plus possible Ă  notre Ă©poque) ont Ă©tĂ© supprimĂ©s. Mais le cĂ©lĂšbre passage autour des Allemands, en revanche, a Ă©tĂ© conservĂ©. Et il est intĂ©ressant de rappeler qui est rĂ©ellement la cible de la plaisanterie. Les clients allemands se comportent normalement. C’est Basil qui leur rĂ©pĂšte sans arrĂȘt qu’il ne faut surtout pas Ă©voquer la guerre
 avant de devenir lui-mĂȘme incapable de parler d’autre chose et de sombrer dans une caricature grotesque. La blague repose donc largement sur l’obsession et l’insensibilitĂ© de Basil, pas sur les Allemands eux-mĂȘmes.

VoilĂ , je ne m’attendais pas du tout Ă  me faire autant ceuillir par ce spectacle. Et cela, ça fait du bien!

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