â Retour au voyage : Londres octobre ’25
đ My Neighbour ToToRo (Gillian Lynne Th.)

Et je termine en beautĂ©. Cela fait plusieurs fois que j’ai voulu voir ce spectacle, au Barbican. Voici une nouvelle reprise au Gyllian Lynne Theatre cette fois.

Je pourrais limiter mon post Ă l’essentiel: WAOW!

Avant dâentrer dans le vif du sujet, un avertissement amical: les spectateurs de Totoro sont invitĂ©s au dĂ©but du spectacle Ă ne rien rĂ©vĂ©ler de ce qu’ils ont vu, afin de prĂ©server la surprise – et quelle surprise! Si vous nâavez pas encore vu la piĂšce, mieux vaut vous arrĂȘter ici : ce qui vous attend mĂ©rite dâĂȘtre dĂ©couvert sans le moindre indice. Car la surprise est en fait un choc, un vrai choc!
Totoro nâest pas nĂ© dâun mythe ancien, ni dâun rĂ©cit populaire transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Câest une crĂ©ation moderne, mais qui plonge ses racines trĂšs profondĂ©ment dans la sensibilitĂ© culturelle japonaise. Renseignements pris, Hayao Miyazaki, son crĂ©ateur, a puisĂ© dans trois sources essentielles: la nature, le folklore shinto (ensemble des croyances traditionnelles japonaises qui considĂšrent la nature comme habitĂ©e par des esprits (kami) prĂ©sents dans les arbres, les pierres, les animaux et les phĂ©nomĂšnes du monde) et ses propres souvenirs dâenfance. En assemblant ces Ă©lĂ©ments avec dĂ©licatesse, il a conçu une figure immĂ©diatement universelle, un compagnon silencieux et bienveillant qui semble exister depuis toujours.
Miyazaki grandit dans le Japon de lâaprĂšs-guerre, avec une enfance marquĂ©e par les longues absences de sa mĂšre, souffrant dâune grave tuberculose vertĂ©brale. Cette fragilitĂ© familiale imprĂšgne durablement son imaginaire: le sentiment dâattente, lâinquiĂ©tude diffuse, mais aussi lâĂ©merveillement face aux petites choses qui subsistent malgrĂ© tout. La campagne japonaise oĂč il passait de longues heures devient un refuge et un espace de projection: arbres centenaires, chemins forestiers, bruits invisibles⊠Câest lĂ que se forme dĂ©jĂ ce que deviendra Totoro – une prĂ©sence mystĂ©rieuse mais rassurante, un esprit de la forĂȘt qui ne parle pas, mais qui veille.

Le folklore shinto joue aussi un rĂŽle essentiel. La spiritualitĂ© traditionnelle japonaise considĂšre la nature comme habitĂ©e de kami, des entitĂ©s qui rĂ©sident dans les arbres, les pierres, les riviĂšres ou les montagnes. Totoro nâest pas Ă proprement parler un kami au sens religieux: il nâappartient Ă aucun rĂ©cit canonique, nâa pas une fonction prĂ©cise. Mais son essence en dĂ©coule clairement. Miyazaki imagine un ĂȘtre qui pourrait parfaitement se glisser dans cette cosmologie: un gardien de la forĂȘt, massif mais doux, paisible, presque immobile, comme un animal ancestral dont le monde moderne aurait oubliĂ© lâexistence.

Son nom mĂȘme participe de cet ancrage poĂ©tique. Dans le film, la petite Mei entend une histoire de « trolls » dans un livre illustrĂ©. Elle essaie de rĂ©pĂ©ter le mot, mais, comme beaucoup dâenfants, elle le transforme en un son plus rond, plus doux: Totoro. Miyazaki adopte immĂ©diatement cette sonoritĂ©, qui Ă©voque autant le conte occidental que la grandeur tranquille dâun ĂȘtre de la nature. Totoro devient ainsi une crĂ©ature entiĂšrement nouvelle, mais dont chaque dĂ©tail renvoie Ă quelque chose de familier pour le spectateur: ses yeux ronds rappellent le hibou, sa silhouette Ă©voque le tanuki (le chien viverrin japonais), et son pelage fait penser Ă un trĂšs gros chat que lâon aurait envie de serrer comme un coussin.

Lorsque Miyazaki commence Ă travailler sur Mon voisin Totoro au milieu des annĂ©es 1980, il souhaite crĂ©er un film radicalement diffĂ©rent de la production dâanimation de lâĂ©poque: une Ćuvre sans mĂ©chant, sans conflit hĂ©roĂŻque, sans catastrophe Ă repousser. La vĂ©ritable histoire, pour lui, est celle de deux sĆurs qui grandissent et affrontent la maladie de leur mĂšre. La magie ne doit pas rĂ©soudre les problĂšmes, mais simplement rendre le monde plus habitable. Totoro apparaĂźt alors comme une sorte de prĂ©sence tutĂ©laire: il ne parle pas, ne juge pas, nâintervient que rarement⊠mais ses rares gestes – un sourire, un grognement, un trajet en chat-bus – suffisent Ă rĂ©enchanter la vie quotidienne.

En ce sens, Totoro est moins un personnage quâun symbole: celui dâune nature profondĂ©ment bienveillante, dâune enfance oĂč tout est encore possible, et dâune forme de poĂ©sie qui se niche dans les interstices du rĂ©el. Depuis la sortie du film en 1988, la crĂ©ature a dĂ©passĂ© son statut de hĂ©ros de fiction pour devenir une icĂŽne culturelle. Beaucoup au Japon le perçoivent aujourdâhui comme un vĂ©ritable esprit de la nature, une sorte de kami contemporain nĂ© non pas dans la nuit des temps, mais de lâimagination dâun artiste qui voulait rĂ©concilier lâenfance avec la douceur du monde.
Il va falloir plus de 30 ans pour que naisse la formidable transposition de Totoro au théùtre: un projet jugĂ© impossible⊠avant quâil ne triomphe.
Lâadaptation scĂ©nique My Neighbour Totoro, produite par la RSC (Royal Shakespeare Company) et le Barbican, est lâun des plus grands succĂšs théùtraux du dĂ©but des annĂ©es 2020. DerriĂšre cette rĂ©ussite se cache une aventure artistique complexe, faite de doutes, de trouvailles et dâinnovations techniques.
Pendant longtemps, Studio Ghibli refuse toute adaptation scĂ©nique de ses Ćuvres. La crainte est simple: comment transposer des crĂ©atures aussi emblĂ©matiques, aussi « vivantes », sans tomber dans le mimĂ©tisme maladroit? LâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur vient de Joe Hisaishi, compositeur des musiques originales et producteur du projet. Il est convaincu quâun spectacle vivant peut capter la poĂ©sie du film sans chercher Ă copier lâanimation. Il fĂ©dĂšre autour de lui la RSC (connue pour son excellence technique), le metteur en scĂšne Phelim McDermott, (spĂ©cialiste des esthĂ©tiques visuelles d’opĂ©ra) et surtout Basil Twist, maĂźtre de la marionnette moderne. Les images ci-dessous montrent Ă quel point l’intervention de Twist est Ă©blouissante:





PlutĂŽt que dâutiliser des costumes anthropomorphes, lâĂ©quipe choisit la marionnette gĂ©ante, manipulĂ©e Ă vue. Totoro devient alors massif, lent, poĂ©tique, mais prĂ©sent, presque palpable.
Une Ă©quipe de marionnettistes invisibles ou partiellement visibles anime le moindre mouvement du personnage. Lâeffet nâest pas rĂ©aliste: il est magique. Et cette magie fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce que le spectacle ne tente jamais de rivaliser avec le cinĂ©ma. Il propose autre chose: une prĂ©sence ou une incarnation.
Le Chat-Bus, quant Ă lui, devient un chef-dâĆuvre de théùtre visuel, mi-marionnette, mi-installation lumineuse, conçu pour onduler, vibrer, avaler la scĂšne.

Je ne sais pas quoi dire sur la bande-son (jouĂ©e en live)⊠Elle est parfaite. Il n’y a rien Ă dire. Elle parachĂšve l’univers.
Ă sa crĂ©ation en 2022 au Barbican, le spectacle affiche complet pendant des mois. Les critiques britanniques parlent dâun miracle théùtral, dâun spectacle qui « rĂ©concilie les adultes avec « lâĂ©merveillement ». La production est reprise en 2023 puis 2024, chaque fois sold out. Totoro devient alors lâun des plus grands succĂšs publics de lâhistoire rĂ©cente du Barbican et de la RSC.
Les mots ne suffisent pas pour décrire le talent des artistes.
Au fond, My Neighbour Totoro est lâhistoire dâune relation: celle qui unit deux enfants Ă une forĂȘt vivante, pleine de mystĂšre et de tendresse.
VoilĂ cette histoire toute simpleâŠ.


Satsuki et Mei sâinstallent avec leur pĂšre dans une grande maison de campagne, Ă proximitĂ© de lâhĂŽpital oĂč leur mĂšre est soignĂ©e. La scĂ©nographie rĂ©vĂšle peu Ă peu un monde oĂč le quotidien le plus simple se charge de magie: les « poussiĂšres noires » envahissent la maison, les sons de la forĂȘt se font mystĂ©rieux, et des crĂ©atures minuscules semblent rĂŽder dans les sous-bois.
Câest Mei qui, la premiĂšre, dĂ©couvre un passage menant Ă un gigantesque esprit de la forĂȘt: Totoro.
La scĂšne de leur rencontre devient un moment suspendu oĂč nous tous dans le public partageons la stupeur Ă©merveillĂ©e de la fillette face Ă ce que la raison voudrait ĂȘtre une marionnette gĂ©ante, mais qui en rĂ©alitĂ© est bien plus que cela.

La relation entre les deux sĆurs est faite de jeux, de chamailleries, de confidences et d’inquiĂ©tudes. Tout cela rythme leur quotidien. La musique de Joe Hisaishi accompagne ces moments comme une respiration continue. Lâapparition de Totoro Ă lâarrĂȘt de bus sous la pluie – lâune des sĂ©quences les plus attendues si j’en juge par la rĂ©action de la salle – devient un tableau visuel dâune prĂ©cision hypnotique, oĂč le théùtre, la marionnette et la lumiĂšre fusionnent.
Lorsque lâĂ©tat de la mĂšre se dĂ©grade temporairement, Mei, bouleversĂ©e, tente de rejoindre seule lâhĂŽpital pour lui apporter un Ă©pi de maĂŻs « qui la guĂ©rira sĂ»rement ». Elle disparaĂźt, dĂ©clenchant une panique immĂ©diate. Satsuki, dĂ©sespĂ©rĂ©e, appelle Totoro Ă lâaide. Celui-ci rĂ©pond en invoquant le Catbus (l’Arbre-Chat) – une crĂ©ation scĂ©nique spectaculaire, mi-marionnette mi-installation vivante, qui traverse lâespace comme une apparition lumineuse et fĂ©line. Le Catbus conduit Satsuki jusquâĂ Mei, retrouvĂ©e seule et Ă©puisĂ©e.
Le spectacle sâachĂšve sur un tableau tendre et lumineux: les deux sĆurs, rassurĂ©es, renouent symboliquement le lien avec leur mĂšre, tandis que Totoro et les esprits de la forĂȘt observent, complices et silencieux, avant de disparaĂźtre. Le final, conçu comme une image rituelle, scelle la rencontre entre la poĂ©sie du film et la puissance Ă©motionnelle du théùtre vivant.
Au fond, chaque phrase que je pourrais Ă©crire ici reste transparente: tout mot est illusoire. La seule maniĂšre de saisir le gĂ©nie de My Neighbour Totoro est de le voir⊠puis de le revoir⊠et, soyons honnĂȘtes, de le re-re-voir encore.









