Chapitre 4 – 1927-1943 : Difficultés
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Revues années ’30: Earl Carroll’s Vanities

4 ▸ 1927➙1943 – Entre crise et mutation
B ▸De l’opérette au musical play: l’héritage et la transition (7/13)
4) Les Revues des années ’30 (suite 3/9) 🇺🇸

4.D) Earl Carroll’s Vanities : le scandale chic et la beauté mise en scène

4.D.1) Les Earl Carroll’s Vanities des années ’20

Dans le trio des grandes revues concurrentes, les Vanities d’Earl Carroll occupent une place à part, presque à la frontière du scandale et du raffinement. Producteur-showman à la personnalité flamboyante, Carroll ne cherche pas seulement à divertir : il veut éblouir, provoquer, et faire parler de lui. Sa devise implicite pourrait se résumer ainsi : toujours aller un peu plus loin — plus de peau, plus de luxe, plus de sensationnel.

Les Earl Carroll’s Vanities – lancées en 1923 – s’inscrivent dans la tradition de la revue à la manière des Ziegfeld Follies, mais en en accentuant les aspects les plus sulfureux. Là où Florenz Ziegfeld cultivait une esthétique de l’élégance idéalisée, Carroll joue avec les limites du bon goût et de la censure. Ses spectacles alignent des tableaux suggestifs, des chorégraphies sensuelles et des ensembles de girls souvent très légèrement vêtues — parfois au point de déclencher l’ire des ligues de moralité. Carroll lui-même sera d’ailleurs brièvement inquiété par la justice pour « indécence », ce qui ne fera qu’accroître sa notoriété.

Son théâtre affiche fièrement une promesse devenue légendaire : « Through these portals pass the most beautiful girls in the world » (« Par ces portes entrent les plus belles filles du monde »).

Tout est dit…

La véritable vedette des Vanities, ce n’est ni un compositeur, ni un humoriste, ni même une star — c’est la mise en scène spectaculaire de la beauté féminine, orchestrée avec un sens aigu du décor, de la lumière et du rythme.

Le style des Vanities, c’est donc une revue résolument glamour et sexy, où se mêlent numéros comiques, chansons et sketches, mais toujours subordonnés à une esthétique de la séduction visuelle. Carroll comprend parfaitement l’air du temps des Années folles : un public avide de modernité, de liberté et de sensations nouvelles, prêt à se laisser séduire par une forme de transgression soigneusement stylisée.

Dans les années 1920, les Earl Carroll’s Vanities connaissent plusieurs éditions marquantes — en 1923, 1924, 1925, 1926, puis en 1928 — chacune cherchant à repousser un peu plus les limites du spectacle de revue. Cette escalade dans le faste et la provocation annonce déjà, en filigrane, les excès et les défis que ces productions devront affronter avec l’arrivée de la décennie suivante et de la crise économique.

4.D.2) Earl Carroll’s Vanities [1930]

Au tournant des années 1930, les Earl Carroll’s Vanities sont à leur apogée. L’édition de 1930 (ouverte à l’été 1930 au New Amsterdam Theatre) affiche une longévité honorable de 215 représentations, preuve que malgré la crise financière, le public est friand d’évasion frivole. Fait notable, Earl Carroll y engage pour la première fois un jeune comédien qui fera du chemin: Jack Benny. Celui-ci fait ses débuts à Broadway dans les Vanities de 1930, apportant son humour pince-sans-rire en quelques apparitions qui marqueront assez le public. Il deviendra le roi du timing comique, maître du silence lourd de sens et champion de l’autodérision. En quelques mots: flegmatique, pince-sans-rire, radin (de légende), et toujours vieux de 39 ans. Son personnage de violoniste médiocre, éternellement vaniteux mais attachant, a marqué l’âge d’or de la radio et de la télévision américaine. La découverte d’artiste, c’est aussi un des rôles cruciaux des revues.

D’autres talents peu connus à l’époque figurent au programme, car Carroll aimait lancer de nouveaux visages dans des sketches humoristiques ou des chansons légères intégrées entre les grands tableaux de danse.

4.D.3) Earl Carroll’s Vanities [1931]

Les Vanities de 1931 vont connaître un succès retentissant, avec 300 représentations jusqu’au printemps 1932 – l’un des records de la série, démontrant la popularité intacte du genre. Earl Carroll enrichit cette édition d’une qualité musicale notable: il fait appel au jeune compositeur Burton Lane (futur auteur de Finian’s Rainbow) qui compose des chansons. Si ces airs n’ont pas tous traversé le temps, ils apportent à la revue une fraîcheur mélodique et un cachet «Broadway raffiné».

Côté distribution, on retrouve le comique Willie Howard (rescapé des Follies et Scandals, garantissant des rires) et sans doute de ravissantes showgirls menées par la belle Beryl Wallace – danseuse star des Vanities et égérie de Carroll. L’édition 1931 excelle dans ce qui fait la marque des Vanities: des tableaux vivants spectaculaires, des costumes extravagants et quelques touches d’érotisme soft qui font parler d’eux dans la presse.

Carroll aime choquer juste ce qu’il faut: par exemple, un numéro intitulé « Around the World in 80 Minutes » promène le public dans différents pays avec des danseuses costumées de façon de plus en plus légère… Le tout restant dans une imagerie luxueuse qui donne au scandale un air chic.

4.D.4) Earl Carroll’s Vanities [1932]

En 1932, la formule montre ses limites face au durcissement économique.

Earl Carroll’s Vanities [1932] (sous-titrée parfois New Earl Carroll Vanities) ouvre le 27 septembre 1932 mais ne tient l’affiche que 87 représentations et ferme le 10 décembre, avant les fêtes.

Malgré cela, cette édition s’avère artistiquement marquante. D’une part, elle introduit une chanson appelée à devenir un classique: «I’ve Got a Right to Sing the Blues» (J’ai le droit de chanter le blues). Ce grand blues tragique est composé spécialement pour le spectacle par Harold Arlen, jeune compositeur américain, bien avant qu’il n’écrive Over the Rainbow​. La chanson, interprétée dans une mise en scène sophistiquée, est un moment fort de la revue 1932, contrastant avec les habituelles chansons légères – preuve qu’une revue peut aussi produire des standards émouvants.

D’autre part, Carroll s’entoure pour la partie visuelle d’un talent alors inconnu: Vincente Minnelli, qui conçoit certains décors et costumes de 1932 et éblouit par son sens du spectacle et de la couleur. Minnelli sera acclamé pour son travail novateur, cette revue lui apportant une première reconnaissance avant sa grande carrière de metteur en scène.

Sur scène, l’édition 1932 voit également briller un certain Milton Berle, qui campe avec verve plusieurs personnages comiques loufoques – bien avant de devenir Monsieur Télévision dans les années 1950, Berle s’aguerrit ainsi aux Vanities dans l’art du sketch.

Malgré tous ces atouts (ou peut-être à cause d’une audace trop avant-gardiste), les Vanities de 1932 n’ont pas trouvé leur public et marquent la fin de la série à Broadway. Enfin presque…

4.D.5) Earl Carroll’s Vanities [1940]

Earl Carroll, ce flamboyant producteur, tentera de raviver sa série mythique de revues en 1940. Après une pause de 8 années, il revient avec l’espoir de redonner vie à ses fastueux spectacles de girls, de plumes et de glamour un brin provocant.

Mais le public de 1940 n’est plus tout à fait celui des années folles. La comédie musicale à livret a gagné en popularité, le goût du public évolue, et les revues traditionnelles paraissent soudain datées.

Malgré un cast correct, des décors soignés et les éternelles promesses de “beauté à profusion”, le spectacle ouvre au Broadway Theatre dans une relative indifférence. Les critiques le trouvent anachronique, sans originalité, et certains dénoncent même une certaine vulgarité gratuite. Le style Carroll — autrefois transgressif avec élégance — semble désormais éculé face aux exigences narratives et musicales de la nouvelle génération de spectacles. Il ne suffit plus de montrer de jolies filles en plumes dans des poses artistiques: on veut du fond, des histoires, des stars capables d’émouvoir ou de faire rire autrement.

Résultat: le spectacle a ouvert le 13 janvier et fermera trois semaines plus tard, le 3 février après 25 représentations. Un terrible échec commercial, qui scelle la fin d’un cycle.

Carroll, qui avait été l’un des maîtres du genre, ne retrouvera plus jamais la scène avec le même éclat. Il mourra tragiquement deux ans plus tard, en 1942, dans un accident d’avion avec sa muse Beryl Wallace — une sortie dramatique pour un homme de spectacle.

Les Vanities ont donc incarné dans les années 1930 le versant sensuel et controversé de la revue de Broadway. Earl Carroll y a poussé loin le raffinement visuel et l’audace, faisant fi à l’occasion des ligues de vertu. Ces spectacles ont servi de tremplin à des talents variés – de Jack Benny à Marc Blitzstein (co-auteur de la revue 1937 Pins and Needles, après avoir écrit pour Carroll) – et légué quelques moments d’anthologie. Surtout, les Vanities ont prouvé que même en temps de crise, le public aimait être ébloui par le scandaleux sophistiqué, ne serait-ce que le temps d’une soirée sur Broadway.

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