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🎶 « Bat out of Hell » (London Dominion)

Alors là…. Comment dire ?
Quand je prépare mes voyages à Londres, je regarde souvent ce qu’il y a à voir en dehors des musicals, les pièces dont tout le monde parle, celles qu’il faut voir ou avoir vues. Parce que pour les musicals, là, je suis au courant de tout. Je n’ai pas besoin de conseils. (Je sais, il faudrait que j’aille lire la définition de «prétentieux» dans le Robert.)
Qu’aller voir ou revoir ?
Grâce à une loterie, on a obtenu des super-places à 25 £ au Dominion Theatre, géant de plus de 2.000 places, pour Bat Out of Hell. Le spectacle vient de remporter l’Evening Standard Theatre Award du meilleur musical, décerné par le public. Cela devrait être rassurant. Sauf que la salle n’est pas pleine. Et des top places à 25£ dans un théâtre de plus de 2.000 places, cela ne me rassure pas vraiment non plus. C’est pas bon signe.
Mais alors là… Comment dire ?
Les minutes qui précèdent le début d’un spectacle, nous, «gens de métier», on observe souvent le plateau ouvert, la technique… Ici, c’est clair: des caissons de basses à n’en plus finir, des bananes prêtes à envoyer du son dans cinq Forest National…
Ça va envoyer du lourd.
Mais les seuls souvenirs que j’ai de Bat Out of Hell viennent de ma jeunesse et de cette musique de Jim Steinman et Meat Loaf. Jouissif. Mais n’ai-je pas passé l’âge? Je continue à adorer Dance of the Vampires du même Jim Steinman et j’ai pris mon pied sur American Idiot. On va voir. De toute façon, ce n’était que 25 £.
Il y a pourtant quelque chose que j’ignore encore en m’asseyant dans la salle et qui rend le projet beaucoup plus intéressant que je ne l’imaginais: Bat Out of Hell n’est pas vraiment un jukebox musical au sens habituel du terme. On pourrait presque dire que les chansons retournent enfin à la maison.
Il y a pourtant quelque chose que j’ignore encore en m’asseyant dans la salle et qui rend le projet beaucoup plus intéressant que je ne l’imaginais: Bat Out of Hell n’est pas vraiment un jukebox musical au sens habituel du terme. En réalité, le théâtre était là avant les disques. Bien avant les albums mythiques de Meat Loaf, Jim Steinman rêvait déjà d’un immense musical rock, inspiré notamment de Peter Pan, avec une bande d’adolescents qui refuseraient de grandir. Une partie de l’univers et des chansons qui allaient ensuite nourrir Bat Out of Hell vient de ces premiers projets théâtraux. Quarante ans après le triomphe des disques, Steinman ramène donc en quelque sorte sa musique là où tout avait commencé: sur une scène de théâtre.
L’action se déroule désormais dans un Manhattan dystopique, rebaptisé Obsidian, où vivent les Lost, des adolescents génétiquement bloqués à l’âge de 18 ans. Leur chef, Strat, tombe amoureux de Raven, la fille du tyrannique Falco. Peter Pan, Wendy et les Enfants perdus ne sont finalement pas très loin. Sauf qu’on leur a donné des motos, du cuir et beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de décibels.
Et bien… J’ai vu. Et entendu. Et ai peut-être dit quarante fois : « Putain !!!! »
Et les quatre points d’exclamation sont une tentative assez inefficace de retranscrire mon ressenti.
La vie est belle. Parce que lorsqu’on a vu plus de 800 musicals, il devient forcément plus rare d’être complètement surpris. On reconnaît les recettes, les ficelles, les changements de décor, les effets, parfois même l’endroit précis où doit arriver le climax. Et puis, de temps en temps, un spectacle vous chope. Et vous ne pouvez que conclure: « Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une vraie création!»
Et pourtant, quel paradoxe: les chansons ont parfois quarante ans! Mais Jay Scheib, le metteur en scène, ne traite jamais le spectacle comme un concert de Meat Loaf auquel on aurait ajouté péniblement une histoire. Il invente constamment une grammaire théâtrale pour cet univers complètement excessif. Il est d’une créativité inimaginable pour nous transmettre un ressenti, un sentiment, une idée…
La lumière de Patrick Woodroffe est magnifique. Et, c’est rare, elle n’est pas seulement belle: elle est signifiante. Elle raconte. Elle découpe. Elle transforme les espaces. Elle participe réellement à la dramaturgie. Ce n’est d’ailleurs pas seulement mon emballement du soir: ce travail recevra le WhatsOnStage Award du meilleur éclairage.
Et que dire de la scénographie de Jon Bausor? Magnifique cette table de buffet qui se transforme en voiture avant que celle-ci ne tombe dans la fosse d’orchestre. Magnifique ce tunnel. Magnifique cette fosse à eau où plonge un artiste. Magnifique… Tout est démesuré, mais surtout tout est théâtral.
Et puis il y a la vidéo. Moi qui déteste la vidéo dans 99% des spectacles où elle est utilisée et qui la tolère dans le pour cent restant, je suis fasciné par ce qu’elle apporte ici à la scénographie et à la mise en scène. Parce que Jay Scheib et le designer vidéo Finn Ross ne l’utilisent pas comme un décor bon marché. Des caméras filment les acteurs en direct, parfois à quelques centimètres de leur visage. Les images apparaissent sur les écrans disséminés dans le décor ou sont projetées à une échelle gigantesque. Et soudain, on peut assister simultanément à deux spectacles. Le théâtre nous montre les corps dans l’espace. La vidéo nous donne un gros plan, un détail, un regard, quelque chose que même le spectateur du premier rang ne pourrait pas voir. Parfois elle complète l’action. Parfois elle la contredit. Parfois elle introduit une seconde lecture. Parfois elle trouble simplement les esprits. Et jamais je n’ai l’impression qu’elle est là parce que quelqu’un a découvert qu’on pouvait acheter un vidéoprojecteur.
Waoooow. Du grand art.
Même chose pour le son. Évidemment, ça cogne. Le sound design de Gareth Owen avait d’ailleurs été nommé quelques semaines plus tôt aux Olivier Awards. Mais le niveau de chant est surtout hallucinant. Parce qu’il faut envoyer: c’est du Jim Steinman! Il faut pouvoir attaquer Bat Out of Hell, Dead Ringer for Love ou You Took the Words Right Out of My Mouth comme si sa vie en dépendait. Mais quelques minutes plus tard, il faut aussi être capable de séduire et d’émouvoir tout en douceur dans Heaven Can Wait, Two Out of Three Ain’t Bad ou It’s All Coming Back to Me Now.
Andrew Polec, dans le rôle de Strat, possède une énergie presque animale. Face à lui, Christina Bennington donne à Raven quelque chose de beaucoup plus fragile. Et puis il y a Rob Fowler et Sharon Sexton, Falco et Sloane, les parents. Et c’est là que le spectacle me surprend encore davantage.
Parce qu’au milieu de tout ce déferlement technique, il sait soudain s’arrêter pour raconter quelque chose d’extrêmement simple: des couples qui s’aiment et qui ne savent pas toujours très bien comment s’aimer. Il y a ces moments de grâce. Par exemple celui où les deux couples jouent ensemble, partageant la scène alors qu’ils ne se trouvent pas au même endroit. D’un côté, Strat et Raven: l’amour qui commence, absolu, physique, adolescent, persuadé qu’il durera éternellement. De l’autre, Falco et Sloane: l’amour après des années de mariage, avec les blessures, les rancœurs et tout ce que l’on ne sait plus se dire. La mise en scène nous permet de regarder les deux histoires simultanément.
Et arrive ce moment magique où les deux jeunes s’embrassent tandis qu’au même instant la mère tourne la tête pour éviter les lèvres de son mari. Quelques secondes. Presque rien. Mais on vient de raconter toute une vie de couple. Et c’est précisément pour cela que je refuse de considérer Bat Out of Hell comme simplement un énorme show rock. Parce que sous les motos, les projections, l’eau, les décibels et les effets pyrotechniques, il y a du théâtre. Beaucoup de théâtre.
C’est excessif? Évidemment. C’est parfois kitsch? Complètement. C’est subtil? Pas toujours.
Mais Jim Steinman n’a jamais eu pour ambition de faire petit. Et Jay Scheib a l’intelligence de ne surtout pas essayer de rendre cet univers raisonnable. Il va jusqu’au bout.
Et moi aussi.
Je pourrais écrire des heures sur cette surprise mais, comme je vais certainement venir le revoir, j’en parlerai la prochaine fois.
Quel fossé avec les deux derniers spectacles que j’ai vus dans cette salle : The Bodyguard et An American in Paris.
Et dire que je suis entré parce que les places ne coûtaient que 25 £…