🎭 « Pinocchio » (National Theatre – Olivier)

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🎭 « Pinocchio » (National Theatre – Olivier)

Par Ol de Bulles / Ven 19 Jan 18 · ⏰ 19:30

Avouons qu’un spectacle autour du mythe de Pinocchio amenĂ© Ă  la scĂšne par John Tiffany, le metteur en scĂšne de Harry Potter and the Cursed Child, et Dennis Kelly, l’auteur du livret de Matilda the Musical, cela met en appĂ©tit. En plus, on va retrouver les chansons du film de Walt Disney : I’ve Got No Strings, Give a Little Whistle et When You Wish upon a Star. Le tout au Lyttelton du National Theatre. Il y a des soirĂ©es qui s’annoncent bien.

L’histoire est simple. Pinocchio est une marionnette de bois qui rĂȘve de devenir un vrai petit garçon. Tout commence d’ailleurs par un arbre qu’on abat pour que Geppetto puisse y sculpter son futur fils. À peine prend-il vie que Pinocchio veut dĂ©jĂ  prendre son indĂ©pendance. L’école peut attendre. Le monde a tellement plus Ă  lui offrir. Du moins le croit-il


La grande idĂ©e du spectacle tient dans un renversement. Les marionnettes sont magnifiques. Et
 Pinocchio, le personnage qui est prĂ©cisĂ©ment une marionnette, est jouĂ© par un acteur! Joe Idris-Roberts lui donne son corps, sa voix et cette curiositĂ© qui le pousse Ă  se jeter dans l’aventure avant d’en mesurer les consĂ©quences. Face Ă  lui, plusieurs adultes deviennent des marionnettes gĂ©antes. Le public peut ainsi voir le monde Ă  travers ses yeux. Et ce monde est dĂ©mesurĂ©, grotesque, attirant, inquiĂ©tant. Comme un Ă©norme parc d’attractions dont on n’aurait pas lu les conditions d’entrĂ©e. Encore moins celles de sortie.

Geppetto lui-mĂȘme appartient Ă  ce monde de gĂ©ants. Ce qui est assez juste: pour un enfant, mĂȘme un pĂšre aimant est d’abord quelqu’un d’immense. Quant Ă  Stromboli et au Cocher, leurs dimensions donnent Ă  leur pouvoir quelque chose de franchement menaçant. Pinocchio veut ĂȘtre libre, mais il est bien petit face Ă  ceux qui ont dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© de ce qu’ils pourraient faire de lui.

Les marionnettes, conçues par Bob Crowley et Toby OliĂ©, sont manipulĂ©es Ă  vue. Pour les grandes figures, quatre marionnettistes se partagent le travail: l’un porte le corps, deux autres animent les bras, et un quatriĂšme la tĂȘte tout en lui prĂȘtant sa voix. On voit les interprĂštes, on voit le mĂ©canisme. Et pourtant, on regarde Geppetto. C’est tout le plaisir de ce théùtre-lĂ : rien ne nous est vraiment cachĂ©, mais on y croit. La rĂ©ussite est Ă  ce niveau totale.

À l’autre bout de l’échelle, il y a Jiminy Cricket. Une toute petite marionnette, portĂ©e notamment par la voix et le jeu d’Audrey Brisson. La conscience de Pinocchio tient donc bien peu de place face aux gĂ©ants qui cherchent Ă  l’attirer. Elle insiste pourtant. Elle conseille, s’inquiĂšte, revient Ă  la charge. Pinocchio, lui, n’a pas toujours envie d’écouter. Ce qui, reconnaissons-le, le rend assez humain avant mĂȘme sa transformation.

Le hĂ©ros danse sans fil chez Stromboli, se laisse dĂ©tourner du chemin de l’école, puis rejoint une Île des plaisirs oĂč la fĂȘte se transforme en piĂšge et les enfants en Ăąnes. Dennis Kelly garde au conte une vraie noirceur. Le monde est plein de merveilles, mais aussi d’adultes prĂȘts Ă  profiter de la naĂŻvetĂ© des enfants. Et le spectacle familial ne cherche pas Ă  faire disparaĂźtre cette rĂ©alitĂ© sous une couche de bons sentiments.

Les chansons de Disney, adaptĂ©es et rĂ©orchestrĂ©es par Martin Lowe, apportent leur familiaritĂ© Ă  cet univers. On les reconnaĂźt avec plaisir. I’ve Got No Strings prend Ă©videmment un relief particulier dans une mise en scĂšne oĂč tant de personnages dĂ©pendent des mains qui les animent. Pinocchio, lui, n’a pas de fils. Cela ne l’empĂȘche pas de se laisser manipuler. Être libre demande manifestement un peu plus que de pouvoir courir oĂč l’on veut.

John Tiffany retrouve aussi son goĂ»t pour une magie trĂšs concrĂšte: une lumiĂšre qui semble vivre, un nez qui s’allonge, des changements d’échelle qui font basculer une scĂšne. Les illusions de Jamie Harrison participent Ă  l’émerveillement. Mais ce sont les relations entre les personnages qui donnent leur sens Ă  tous ces effets, particuliĂšrement ce lien entre Geppetto et ce fils qui doit partir pour comprendre ce qui les unit.

Le spectacle est un trĂšs beau spectacle familial, plein de belles valeurs, pas toutes simplistes. Il ose notamment cette idĂ©e que la douleur fait partie de la vie, qu’aimer nous rend vulnĂ©rables et qu’on ne peut pas toujours fuir ce qui fait mal. Devenir un vrai petit garçon, c’est aussi apprendre cela. Il y a quelque chose d’assez fort Ă  le raconter aux enfants sans leur retirer le plaisir de l’aventure, des chansons et de la magie.

Le National remplit une fois de plus pleinement sa mission.

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