🎶 « Les Parapluies de Cherbourg » (PBA – Charleroi)

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🎶 « Les Parapluies de Cherbourg » (PBA – Charleroi)

Par Ol de Bulles / Dim 17 Déc 17 · ⏰ 16:00

Bon… Il est difficile d’aller voir un spectacle avec un pire a priori négatif. Et pourtant, je n’ai jamais vu Les Parapluies de Cherbourg. Je déteste Les Demoiselles de Rochefort, du même Jacques Demy et du même Michel Legrand, mais j’ai adoré Marguerite, dont Legrand a composé la musique. Laissons donc sa chance au produit.

Eh bien, je ne vais pas être déçu.

Maintenant je le sais : je déteste Les Parapluies de Cherbourg. L’œuvre.

Créé au cinéma en 1964 par Jacques Demy, sur une musique de Michel Legrand, Les Parapluies de Cherbourg est un objet assez unique. Le film obtient la Palme d’or à Cannes et fait le tour du monde. Sa particularité est bien connue: tout y est chanté. Pas seulement les grandes déclarations d’amour, les séparations ou les déchirements. Tout. Absolument tout. Legrand met en musique une conversation continue dans laquelle les personnages chantent aussi bien leur amour que les gestes les plus banals de la vie quotidienne.

Et c’est précisément là que je décroche complètement.

Dans le monde anglo-saxon, on explique souvent — en simplifiant un peu, certes — que dans un musical, on passe de la parole au chant lorsque l’émotion devient trop forte pour que les mots seuls suffisent. Ici, le principe est exactement inverse: puisque tout est chanté, plus rien ne justifie vraiment que l’on chante.

Comment peut-on mettre en musique quelque chose d’aussi insignifiant que: «Il y a de l’eau dans la bouilloire.» Oui. «Il y a de l’eau dans la bouilloire.»

Cela pourrait évidemment être considéré comme l’audace même de Demy et Legrand : faire entrer le quotidien le plus trivial dans la musique, abolir la frontière entre la vie ordinaire et le lyrisme. C’est probablement là que certains voient encore aujourd’hui la modernité de l’œuvre. Moi, j’y vois surtout une bouilloire qui chante.

Et le contraste avec la fin me rend fou. Quelques années ont passé. À la veille de Noël — il neige, évidemment ! — Geneviève traverse Cherbourg et s’arrête par hasard dans la station-service que Guy a finalement achetée. Dans la voiture se trouve Françoise, leur fille, que Guy n’a jamais vue. Geneviève lui propose de la voir. Il refuse.

Les deux anciens amoureux constatent simplement ce que leurs vies sont devenues. Geneviève repart. Madeleine, la femme de Guy, revient avec leur fils François. Guy les accueille et joue avec son enfant dans la neige.

Cette retenue est évidemment voulue. C’est même l’une des grandes forces reconnues de l’œuvre: Demy refuse les retrouvailles mélodramatiques et le grand amour qui triomphe de tout. Chacun a fait sa vie et le passé reste le passé.

Très bien.

Mais moi, je reste avec mon problème: on chante «Il y a de l’eau dans la bouilloire», mais lorsqu’un homme apprend que sa fille, qu’il n’a jamais vue, est assise à quelques mètres de lui dans une voiture, on choisit justement la retenue absolue.

Pfffffff…

Et pourtant — et c’est important — je n’ai rien à reprocher à cette production.

Il s’agit d’ailleurs d’une véritable création du Palais des Beaux-Arts de Charleroi, réalisée avec l’Opéra de Reims et Ars Lyrica, et présentée ici pour la première fois les 15, 16 et 17 décembre 2017, avant de partir en tournée en Belgique et en France.

La production ne cherche pas à reproduire servilement les images pastel du film de Demy. Mohamed Yamani et Patrick Leterme en assurent la direction artistique, avec une mise en espace d’Emmanuel Dell’Erba et Patrick Leterme, des chorégraphies de Johan Nus, des costumes de Gaël Bros et un travail vidéo de Federico D’Ambrosio. Surtout, la partition de Michel Legrand est défendue par le Candide Orchestra, dirigé par Patrick Leterme: un véritable orchestre d’une vingtaine de musiciens, ce qui donne à cette musique toutes les couleurs qu’elle mérite.

Et musicalement, il n’y a pas grand-chose à redire. L’orchestre est très bien, les interprètes parfaits.

Quel bonheur notamment de retrouver Jasmine Roy, qui m’avait ravi il y a fort longtemps dans Starmania. Il y a bien sûr Gaétan Borg, qui interprète Guy, et Franck Vincent, qui seront tous les deux dans notre Sunset Boulevard cet été à Bruxellons!. Très bien tous les deux. Sans oublier Romina Palmeri et Alexia Cuvelier.

C’est peut-être finalement ce qui rend la soirée encore plus révélatrice: tout est fait pour que j’aime ce spectacle. Une belle production, un vrai orchestre, de très bons interprètes, une œuvre considérée comme un classique, une partition de Michel Legrand…

Et rien n’y fait.

Alors pourquoi programmer aujourd’hui une œuvre qui me paraît née à ce point ringarde et désuète?

C’est évidemment là que les admirateurs de Demy me répondront exactement l’inverse: que cette façon de faire chanter le quotidien, de refuser les conventions habituelles du musical et surtout de terminer cette histoire d’amour sans retrouvailles, sans explosion sentimentale et sans happy end était profondément audacieuse en 1964 — et qu’elle le reste peut-être encore cinquante ans plus tard.

Je veux bien l’entendre.

Mais je ne suis manifestement pas fait pour Cherbourg.

Et la bouilloire n’y est pas pour rien.

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