đŸŽ¶ « Big Fish » (The Other Palace)

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đŸŽ¶ « Big Fish » (The Other Palace)

Par Ol de Bulles / Jeu 30 Nov 17 · ⏰ 14:30

Le premier spectacle de la journĂ©e se dĂ©roule dans le théùtre que Andrew Lloyd Webber vient de racheter: le St James Theatre qui a pour l’occasion Ă©tĂ© rebaptisĂ© The Other Palace. Andrew Lloyd Webber veut y prĂ©senter des musicals un peut dans le mĂȘme esprit que ce qui se dĂ©roule aux Etats-Unis avec les sĂ©ries « pre-Broadway try-outs » ou les « off-Broadway Theatre » qui permettent aux Ɠuvres de se tester et de se modifier. En Angleterre cela n’existe pas et il faut directement se lancer Ă  grande Ă©chelle. Ce risque financier, Ă  notre Ă©poque, de moins en moins de producteurs ou d’artistes peuvent le prendre.

Big Fish au The Other Palace en 2017 est intĂ©ressant parce que ce n’est pas simplement la version Broadway dĂ©placĂ©e Ă  Londres: Nigel Harman et les auteurs ont profondĂ©ment repensĂ© le spectacle pour en faire quelque chose de beaucoup plus intime. L’enjeu est d’importance: adapter Ă  la scĂšne un film de Tim Burton, en musical. Bien sĂ»r, on avait dĂ©jĂ  eu le sublime Charlie and the Chocolate Factory, mais ici, l’histoire est encore plus dĂ©calĂ©e.

Avant le The Other Palace

D’oĂč vient Big Fish? À l’origine, il y a le roman de Daniel Wallace, Big Fish: A Novel of Mythic Proportions, publiĂ© en 1998. Il est adaptĂ© au cinĂ©ma en 2003 par Tim Burton, sur un scĂ©nario de John August. C’est justement John August qui Ă©crira ensuite le livret du musical, avec Andrew Lippa pour la musique et les paroles

Le musical est créé Ă  Chicago au printemps 2013 avant d’ouvrir au Neil Simon Theatre de Broadway le 6 octobre 2013, dans une mise en scĂšne et une chorĂ©graphie de l’immense Susan Stroman. Mais malgrĂ© une production trĂšs ambitieuse, le spectacle reçoit des critiques partagĂ©es et ferme dĂšs le 29 dĂ©cembre, aprĂšs seulement 98 reprĂ©sentations rĂ©guliĂšres. A Broadway, cela s’appelle un flop


Le roman
Le film
Le musical Ă  Broadway

Londres 2017 : pratiquement une nouvelle version

C’est lĂ  que cela devient vraiment intĂ©ressant. Nigel Harman connaissait dĂ©jĂ  l’Ɠuvre: il avait mĂȘme auditionnĂ© pour la crĂ©ation amĂ©ricaine. Lorsqu’il envisage de la reprendre en Angleterre, il est convaincu que Broadway avait abordĂ© l’histoire de façon trop spectaculaire. Pour lui, Big Fish est avant tout une histoire intime entre un pĂšre et son fils, et la fantaisie doit naĂźtre de cette intimitĂ© plutĂŽt que de gigantesques effets scĂ©niques.

Il travaille directement avec John August et Andrew Lippa. Ils modifient la structure, remanient plusieurs chansons et ajoutent mĂȘme deux nouveaux numĂ©ros. La transformation la plus importante est double:

  • le prĂ©sent est dĂ©sormais largement installĂ© dans une chambre d’hĂŽpital
  • Edward jeune est confiĂ© Ă  un autre acteur, alors qu’à Broadway Norbert Leo Butz incarnait lui-mĂȘme Edward Ă  diffĂ©rents Ăąges.

L’histoire en elle mĂȘme est magnifique

Elle se dĂ©roule sur deux plans temporels en parallĂšle. Dans la rĂ©alitĂ© actuelle, Edward Bloom, 60 ans, est atteint d’une maladie incurable et glisse doucement mais sĂ»rement vers la mort. Au mĂȘme moment, son fils Will s’apprĂȘte Ă  devenir pĂšre lui-mĂȘme. VoilĂ  pour le cadre…

Edward Bloom est un pĂšre formidable conteur d’histoires. Toute sa vie, il a racontĂ© Ă  son fils Will des aventures extraordinaires dont il est toujours le hĂ©ros. Il aurait rencontrĂ© une sorciĂšre qui lui aurait montrĂ© le moment exact de sa mort. Il aurait voyagĂ© avec un gĂ©ant, travaillĂ© dans un cirque dirigĂ© par un homme qui se transforme en loup-garou, rencontrĂ© des personnages invraisemblables et vĂ©cu mille aventures avant de conquĂ©rir Sandra, la femme de sa vie.

Seulement, Will est devenu adulte.

Et ces histoires qui l’émerveillaient enfant l’agacent dĂ©sormais profondĂ©ment. Il voudrait connaĂźtre son vĂ©ritable pĂšre, mais Edward rĂ©pond toujours par une nouvelle lĂ©gende. Lors du mariage de Will avec Josephine, les tensions Ă©clatent. Puis la santĂ© d’Edward se dĂ©grade gravement. Will comprend qu’il risque de perdre son pĂšre sans jamais avoir su qui il Ă©tait vraiment.

La question centrale du musical devient alors: oĂč finit le mensonge, et oĂč commence la vĂ©ritĂ© ?

Will enquĂȘte sur le passĂ© de son pĂšre tandis que les histoires d’Edward prennent vie devant nous, dans un passĂ© recomposĂ©. Peu Ă  peu, il dĂ©couvre quelque chose d’essentiel: les histoires sont exagĂ©rĂ©es, mais elles ne sont pas nĂ©cessairement fausses. Les personnages qu’Edward disait avoir rencontrĂ©s ont rĂ©ellement existĂ©. Seulement, dans son imagination, un homme trĂšs grand devient un gĂ©ant; un directeur de cirque extravagant devient un loup-garou; un amour devient une forĂȘt entiĂšre de jonquilles.

Mais une dĂ©couverte vient troubler cette enquĂȘte. Will met la main sur un acte notariĂ© reliant son pĂšre Ă  une certaine Jenny Hill. Comme Edward a passĂ© une grande partie de sa vie sur les routes en tant que voyageur de commerce, Will soupçonne depuis longtemps qu’il a pu avoir une liaison. Le document semble enfin lui en apporter la preuve. Edward refusant de lui donner une vĂ©ritable explication, Will dĂ©cide de se rendre Ă  Ashton, la ville natale de son pĂšre, pour rencontrer Jenny.

Jenny lui annonce que ce qu’elle va lui raconter risque de changer l’image qu’il a d’Edward. Elle lui explique en substance que son pùre racontait volontiers des choses qu’il n’avait jamais faites, mais qu’il avait aussi fait des choses dont il ne parlait jamais.

Elle lui rĂ©vĂšle ainsi un Ă©pisode qu’Edward avait curieusement laissĂ© en dehors de ses lĂ©gendes. Alors que Will Ă©tait encore enfant, Edward Ă©tait revenu Ă  Ashton et avait dĂ©couvert que la ville devait ĂȘtre engloutie pour permettre la crĂ©ation d’un rĂ©servoir. Les habitants refusaient de partir. Edward fait alors appel Ă  deux anciennes connaissances, Amos et Karl, dĂ©sormais prospĂšres, et parvient Ă  rĂ©unir les moyens nĂ©cessaires pour permettre aux habitants de reconstruire leur communautĂ© ailleurs. Pour lui, Ashton n’est pas un lieu: ce sont les gens qui y vivent.

Jenny, qui avait toujours Ă©tĂ© amoureuse d’Edward, est la derniĂšre Ă  rĂ©sister. Edward lui procure une nouvelle maison et signe avec elle les documents que Will retrouvera bien des annĂ©es plus tard. Un instant, leur attirance ressurgit. Au moment oĂč ils signent les papiers, ils s’embrassent. Edward laisse le baiser durer un peu trop longtemps, puis se reprend et lui dit qu’il aime Sandra et qu’elle est la seule femme qu’il aimera jusqu’à sa mort..

Le document que Will prenait pour la preuve d’une infidĂ©litĂ© rĂ©vĂšle donc presque exactement le contraire.

Et Will commence enfin Ă  comprendre son pĂšre. Il comprend surtout qu’il cherchait peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ© au mauvais endroit: les histoires d’Edward dĂ©forment les faits, les agrandissent et les transforment en lĂ©gendes, mais elles disent souvent quelque chose de profondĂ©ment vrai sur les personnes et les sentiments qui les ont inspirĂ©es.

À la fin du rĂ©cit de Jenny, Will reçoit un appel: l’état de son pĂšre s’est brusquement aggravĂ©. Il se prĂ©cipite Ă  l’hĂŽpital et retrouve Edward trĂšs affaibli. Celui-ci lui demande alors de lui raconter comment il va mourir. Pour la premiĂšre fois, les rĂŽles s’inversent: ce n’est plus le pĂšre qui invente une histoire pour son fils, mais le fils qui accepte d’entrer dans l’univers imaginaire de son pĂšre.

Will imagine leur fuite de l’hĂŽpital. Il emmĂšne Edward jusqu’à une riviĂšre oĂč les attendent tous les personnages merveilleux qui ont peuplĂ© ses rĂ©cits: le gĂ©ant, la sorciĂšre, les gens du cirque, tous ceux que Will avait longtemps considĂ©rĂ©s comme les crĂ©atures d’un pĂšre incapable de dire la vĂ©ritĂ©. Au bord de l’eau, Edward se transforme en ce «big fish», ce poisson gigantesque et insaisissable qu’il avait toujours prĂ©tendu ĂȘtre, et disparaĂźt dans la riviĂšre.

La rĂ©alitĂ© reprend alors ses droits: Edward meurt, mais Will a enfin compris la maniĂšre dont son pĂšre avait choisi de raconter sa vie. Plus tard, lors des funĂ©railles, il rencontre les personnes bien rĂ©elles qui avaient inspirĂ© les personnages fabuleux de son enfance. Elles sont Ă©videmment moins extraordinaires que dans les histoires d’Edward, mais elles existent. Les lĂ©gendes n’étaient donc pas de purs mensonges: Edward avait transformĂ© le rĂ©el pour lui donner les dimensions du merveilleux.

Et la boucle se referme lorsque Will, devenu pĂšre Ă  son tour, commence lui-mĂȘme Ă  raconter Ă  son enfant les histoires d’Edward. Le pĂšre disparaĂźt, mais ses histoires continuent Ă  vivre.

Un bijou d’humanitĂ©

Comme dans Follies, il y a des scĂšnes magnifiques oĂč cohabitent la jeunesse et le prĂ©sent. Ma premiĂšre larme Ă  coulĂ© dans un moment de silence. On voit Edward jeune rencontrer sa femme. A l’arriĂšre plan, doucement, Edward s’endort dans les bras de sa femme, dans son lit d’hĂŽpital. Les gestes sont diffĂ©rents mais l’amour est le mĂȘme, l’amour est intact. Et Ă  partir de la moitiĂ© de l’acte II, cela coule en continu. TantĂŽt parce que c’est beau. TantĂŽt parce que c’est triste. Je dirais plutĂŽt, parce que c’est simple ET vrai. Donc essentiel.

Certains diront que ce sont des sentiments faciles, Ă©culĂ©s. Que ce sont des larmes faciles. Certains critiques ont dit cela. On s’en fout. Ces gens ne pleurent pas. Ces gens ne savent plus s’Ă©merveiller de la simple beautĂ© d’un coucher de soleil ou du rire d’un enfant.

Big Fish, c’est une ode Ă  la vie. Un hymne au ‘carpe diem’. La vie est une grande course-relais oĂč certains meurent mais ont passĂ© un flambeau passionnĂ© Ă  leurs enfants, simple geste qui permettra de donner un sens Ă  leur vie et de quelque part continuer Ă  exister.

C’est le genre de musical que l’on pourrait voir dix fois. Parce qu’il donne du courage. Parce qu’il nous montre ce qui est essentiel dans la vie: tendre la main Ă  l’autre. Nous continuerons Ă  marcher Ă©ternellement si nous avons appris Ă  quelqu’un Ă  marcher.

Magnifique aussi que ce spectacle puisse naĂźtre ici Ă  The Other Palace. L’intention de Lloyd Webber en ouvrant ce lieu – dont j’ai dĂ©jĂ  parlĂ© – est parfaitement remplie…

Pour finir, un petit mot sur la scénographie

Comparons Broadway…

Et Londres

La scĂ©nographie de Tom Rogers part essentiellement de l’univers hospitalier. À partir de cet espace concret et banal, les souvenirs et les fantasmes surgissent grĂące aux lumiĂšres, aux projections de Duncan McLean et Ă  quelques transformations trĂšs théùtrales.

On est donc trĂšs loin du gigantisme de Broadway avec ses transformations de dĂ©cors, ses Ă©lĂ©phants et ses grands tableaux. Ici, une chambre d’hĂŽpital peut devenir un bateau de guerre, un cirque ou un paysage imaginaire. Cela correspond exactement Ă  l’idĂ©e de Nigel Harman: le fantastique ne doit pas remplacer la rĂ©alitĂ©, mais sortir de la tĂȘte d’Edward. Et cela fonctionne particuliĂšrement bien dans une salle comme The Other Palace, oĂč le public reste trĂšs proche des acteurs.

Il y a des moments dont on sait, au moment mĂȘme oĂč on les vit, qu’ils resteront gravĂ©s pour toujours. Big Fish est de ceux-lĂ …

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