đŸŽ¶ « Barnum » (Menier Chocolate Factory)

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đŸŽ¶ « Barnum » (Menier Chocolate Factory)

Par Ol de Bulles / Mer 29 Nov 17 · ⏰ 19:30

Passer du Dominion Theatre au Menier Chocolate Factory, c’est passer d’un théùtre de 2150 places Ă  un autre de 180, soit une jauge divisĂ©e par plus de dix. Avant de voir le spectacle on peut se demander comment ils vont, dans ce petit endroit, arriver Ă  recrĂ©er la magie du cirque. Mais surtout, pourquoi prendre un musical conçu comme un grand spectacle de cirque et le faire entrer dans la minuscule salle du Menier Chocolate Factory. Et bien c’est justement cette contradiction qui constitue l’idĂ©e principale de la mise en scĂšne. IntĂ©ressant, non?

Voici ce que l’on voit en entrant dans la salle…

Le musical date de 1980 avec une musique de Cy Coleman, des paroles de Michael Stewart, livret de Mark Bramble. Il raconte trĂšs librement la vie de Phineas Taylor Barnum (1810–1891), en faisant de lui moins un personnage historique rigoureusement reconstituĂ© qu’une incarnation du showman et vendeur de rĂȘves.

La crĂ©ation a eu lieu Ă  Broadway au St James Theatre (854 reprĂ©sentations), en 1980, avait Jim Dale dans le rĂŽle-titre; le spectacle arrive trĂšs vite au London Palladium (655 reprĂ©sentations) en 1981 avec Michael Crawford, dont Barnum devient l’un des rĂŽles emblĂ©matiques.

Juste pour rire, cela vaut la peine de regarder cette vidĂ©o prĂ©sentant la version originale Ă  Londres avec Michael Crawford. On n’imagine pas comment cela peut rentrer dans la scĂ©nographie de la photo reprise en haut de ce bloc.

La production du Menier constitue un retour important du musical Ă  Londres, mĂȘme s’il avait entre-temps Ă©tĂ© remontĂ© Ă  Chichester en 2013 puis en tournĂ©e.

Le Menier est rĂ©amĂ©nagĂ© en rond. Paul Farnsworth transforme littĂ©ralement l’espace en petite piste de cirque : tentures rayĂ©es, guirlandes lumineuses, affiches, accessoires, piste centrale
 Le public entoure les acteurs. Ce n’est donc pas le grand Barnum spectaculaire du Palladium. C’est plutĂŽt un cirque ambulant qui aurait rĂ©ussi Ă  s’installer clandestinement dans une cave de Southwark.

Et cela fonctionne particuliĂšrement bien pour les numĂ©ros de cirque: acrobaties, jonglage, magie, cerceaux, perches, cracheurs de feu, Ă©quilibres
 tout se passe extrĂȘmement prĂšs du spectateur. Ayant « frĂ©quenté » un cirque pendant plus de six ans, j’ai retrouvĂ© au Menier cette ambiance totalement Ă  part. Dans ce tout petit lieu, ils font tantĂŽt exister une piste de cirque, tantĂŽt une roulotte, tantĂŽt un bureau ou une chambre. Mais tout est vrai. Tout est juste.

L’histoire de ce couple Barnum est magnifique, parce que c’est une histoire sans mensonge, sans semblant. Ou les faiblesses sont avouĂ©es. Attardons-nous un peu sur le livret… Rappelons que le livret de Mark Bramble suit la vie de P. T. Barnum de 1835 Ă  1880, mais de façon trĂšs libre: ce n’est pas une biographie rigoureuse, plutĂŽt une fable sur un homme qui transforme tout en spectacle. Le vĂ©ritable fil rouge est moins sa carriĂšre que son couple avec Charity “Chairy” Barnum, beaucoup plus terre-Ă -terre que lui.

Le livret

Au dĂ©but, Barnum se prĂ©sente lui-mĂȘme comme un maĂźtre du «humbug»: il sait vendre au public des histoires Ă©normes, Ă  condition qu’elles soient divertissantes. Il exhibe ainsi Joice Heth, qu’il prĂ©tend ĂągĂ©e de 160 ans et ancienne nourrice de George Washington. Charity dĂ©sapprouve ses mensonges et voudrait qu’il mĂšne une vie plus stable. Leur opposition est rĂ©sumĂ©e par The Colors of My Life: Barnum rĂȘve de couleurs Ă©clatantes, Charity prĂ©fĂšre des nuances plus sobres.

 Laura Pitt-Pulford (Charity) and Marcus Brigstocke (Barnum)

Barnum ouvre ensuite son American Museum, rempli de curiositĂ©s et de phĂ©nomĂšnes. Il dĂ©couvre notamment le minuscule Charles Stratton, rebaptisĂ© en scĂšne de General Tom Thumb (littĂ©ralement GĂ©nĂ©ral Tom Pouce), qui devient l’une de ses attractions les plus cĂ©lĂšbres. Le musĂ©e connaĂźt le succĂšs, avant que Barnum n’apprenne qu’il a Ă©tĂ© dĂ©truit par un incendie. L’épisode est rapidement traitĂ©: fidĂšle Ă  lui-mĂȘme, Barnum ne s’attarde guĂšre sur le dĂ©sastre et cherche aussitĂŽt une nouvelle maniĂšre de rebondir.

Le vĂ©ritable tournant du premier acte vient avec Jenny Lind, la cĂ©lĂšbre cantatrice suĂ©doise. Pour une fois, Barnum veut prĂ©senter au public quelque chose de «respectable» et de rĂ©ellement prestigieux. Il devient son imprĂ©sario, tombe sous son charme et part en tournĂ©e avec elle. Pour Charity, c’est la limite: Barnum risque de sacrifier son mariage Ă  son besoin perpĂ©tuel de succĂšs, de nouveautĂ© et d’aventure.

Celinde Schoenmaker (Jenny Lind)

Au deuxiĂšme acte, Barnum comprend que Jenny Lind ne reprĂ©sente pas la vie qu’il souhaite rĂ©ellement. Il revient auprĂšs de Charity et lui promet d’abandonner le show-business pour mener enfin l’existence plus raisonnable qu’elle dĂ©sirait. Il tente plusieurs activitĂ©s «sĂ©rieuses», notamment Ă  la tĂȘte d’une fabrique d’horloges, puis se tourne vers la politique. Mais lorsqu’une campagne trop sage menace de tourner court, Charity elle-mĂȘme comprend qu’elle a voulu supprimer ce qui fait profondĂ©ment Barnum: son goĂ»t de la couleur, de l’exagĂ©ration et du spectacle. Elle l’encourage alors Ă  redevenir, mĂȘme en politique, le formidable bateleur qu’il a toujours Ă©tĂ©.

Cette nouvelle Ă©nergie lui permet de devenir maire de Bridgeport. Barnum et Charity reconnaissent ainsi qu’ils ne doivent pas chercher Ă  se changer l’un l’autre, mais que leurs tempĂ©raments opposĂ©s se complĂštent. Barnum envisage ensuite une carriĂšre politique plus ambitieuse et se prĂ©pare Ă  briguer le SĂ©nat. Mais Charity tombe gravement malade et meurt: Barnum perd celle qui avait Ă©tĂ© toute sa vie Ă  la fois son contrepoids, son ancrage et sa plus fidĂšle complice.

Alors qu’il semble avoir perdu toute direction, James A. Bailey lui propose de revenir au spectacle et de s’associer avec lui. Barnum hĂ©site
 avant de cĂ©der, Ă©videmment. Join the Circus conduit ainsi Ă  la naissance de Barnum & Bailey et ramĂšne le musical Ă  son point de dĂ©part: Barnum retrouve le monde qui lui appartient, celui du cirque, du boniment et du spectacle.

En somme, le livret repose sur une opposition trĂšs simple mais efficace: Barnum veut transformer la vie en spectacle; Charity lui rappelle qu’il existe une rĂ©alitĂ© derriĂšre les paillettes. Peu Ă  peu, chacun comprend pourtant qu’il a besoin de l’autre: elle lui apporte l’ancrage; lui apporte Ă  leur existence la couleur et le rĂȘve.

Mentionnons une jolie idĂ©e scĂ©nographique: pour indiquer certains changements de lieu sans installer de gros dĂ©cors, de petites maisons miniatures sont suspendues au-dessus de la piste. On conserve ainsi l’univers du spectacle forain tout en utilisant les contraintes de la salle.

La « polémique » Marcus Brigstocke en Barnum

C’est assurĂ©ment un choix surprenant. Quand on sait que Michael Crawford a créé la version anglaise du rĂŽle, on se rend compte qu’il est important de savoir chanter. Vraiment chanter. C’est quand-mĂȘme lui qui a créé le rĂŽle du fantĂŽme dans The Phantom of the Opera Ă  Londres puis Ă  Broadway!

Barnum au Menier est donc jouĂ© par Marcus Brigstocke, surtout connu au Royaume-Uni comme comĂ©dien de stand-up, humoriste et homme de radio, plutĂŽt que comme grande star du musical. Le choix peut ne pas ĂȘtre totalement illogique: Barnum passe une bonne partie du spectacle Ă  parler directement au public, improviser, vendre son numĂ©ro et sĂ©duire la salle. Et dans ce rĂŽle-lĂ , Brigstocke est Ă©videmment trĂšs Ă  l’aise. Plusieurs critiques remarquent mĂȘme qu’il devient nettement meilleur dĂšs qu’il sort lĂ©gĂšrement du texte et dialogue avec les spectateurs. Est-ce ironique? Il interpelle trĂšs facilement par exemple quelqu’un dans la salle ou rĂ©quisitionne des spectateurs pour jouer du kazoo (un petit instrument trĂšs simple: on y fredonne plutĂŽt qu’on y souffle, et la voix est transformĂ©e en un son volontairement nasillard et burlesque) – de petits kazoos Ă©taient distribuĂ©s au public et il les faisait participer musicalement au numĂ©ro. Le quatriĂšme mur – fut-il circulaire – n’a dĂ©cidĂ©ment pas beaucoup d’avenir dans cette production.

En revanche, ce choix est beaucoup discutable sur le plan vocal: sa voix est vraiment trop limitĂ©e et, je trouve, que sa prĂ©sence scĂ©nique est moins flamboyante que celle qu’exige l’ambition d’incarner Barnum.

Et enfin, le rĂŽle exige de rĂ©ellement marcher sur un fil. C’est l’une des traditions du rĂŽle. À la fin du premier acte, au moment oĂč Barnum est attirĂ© par Jenny Lind, il doit traverser la scĂšne sur un fil. La mĂ©taphore n’est Ă©videmment pas trĂšs subtile: Barnum est littĂ©ralement en train de perdre son Ă©quilibre.

Brigstocke s’est entraĂźnĂ© pendant plusieurs semaines avec une spĂ©cialiste du fil. Son journal de rĂ©pĂ©titions est assez savoureux: pieds gonflĂ©s, chutes, tibia Ă©corchĂ©, sĂ©ances quotidiennes
 Il Ă©crit qu’il s’entraĂźnait finalement sur un cĂąble d’environ 10 mĂštres. Lors de notre reprĂ©sentation, il est tombĂ© trois fois! Rien de grave, le fil est Ă  30cm du sol. Mais Barnum lui n’est pas censĂ© tomber! Mais j’ai assistĂ© Ă  un preview…

Lors de la premiĂšre du 5 dĂ©cembre, il tombe encore plusieurs fois. Il rĂ©cupĂšre la situation par l’improvisation, lançant notamment au public qu’il espĂ©rait que personne n’avait dĂ©jĂ  commandĂ© ses boissons pour l’entracte, parce que les glaçons auraient fondu avant qu’il arrive de l’autre cĂŽtĂ©. La presse s’en est fait ses choux gras!

Magnifiques Laura Pitt-Pulford (Charity Barnum) et Celinde Schoenmaker (Jenny Lind)

Laura Pitt-Pulford joue Charity Barnum, la femme de Barnum et c’est elle qui fournit le vĂ©ritable centre Ă©motionnel du spectacle. Elle est magnifique et unanimement saluĂ©e par la presse. Sans exagĂ©rer, je trouve qu’elle porte une partie du sectale sur son dos. Et quand elle n’est pas en scĂšne, quelque chose manque…

Celinde Schoenmaker joue Jenny Lind, «le Rossignol suĂ©dois», la cĂ©lĂšbre cantatrice que Barnum fait venir en AmĂ©rique et avec laquelle le musical lui prĂȘte une « attirance sentimentale ». Sa puissance vocale fait Ă©videmment contraste avec celle de Brigstocke. Mais il faut dire qu’elle a jouĂ© rĂ©cemment:

  • Fantine dans Les MisĂ©rables Ă  Londres (West End). C’est le rĂŽle qui l’a vĂ©ritablement rĂ©vĂ©lĂ©e au public britannique en 2013.
  • Christine DaaĂ© dans The Phantom of the Opera au West End. Elle a participĂ© Ă  la reprĂ©sentation du 30e anniversaire en 2016.

MalgrĂ© ces « petites » rĂ©ticences, j’ai passĂ© un trĂšs bon moment au Menier avec ce Barnum de proximitĂ©.

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