🎶 « Follies » (National Theatre – Olivier)

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🎶 « Follies » (National Theatre – Olivier)

Par Ol de Bulles / Mar 28 Nov 17 · ⏰ 19:30

Bon, ici. C’est différent. C’est du Sondheim, donc tout sauf un jeune auteur qui débute. C’est au NT, donc pas une petite compagnie qui joue sous un pont (je t’aime Union Theatre). La presse est dithyrambique. La distribution est exceptionnelle (au sens d’exception): Imelda Stauton, Philip Quast, Tracie Benett pour ne citer que ceux dont je suis fan.

Alors, avouons-le, Follies, c’est pour moi une première. 2h20 sans entracte. Format spécial. On s’installe – premier rang du balcon de cette magnifique salle qu’est l’Olivier Theatre – et il n’y a plus que se laisser faire…

Le metteur en scène Dominic Cooke a délibérément voulu revenir au Follies de 1971, après les importantes modifications apportées notamment pour Londres en 1987. La production du National Theatre reprend largement le livret original, plusieurs éléments abandonnés par la suite et la noirceur de la fin de 1971. Ce n’est toutefois pas une reconstitution archéologique au mot près: Cooke a effectué quelques ajustements et réorganisations. Cooke a une lecture assez précise de l’œuvre: il affirme aimer Follies pour sa «brutal honesty» (≃ franchise sans concession) et sa «psychological accuracy» (justesse psychologique), et y voyait notamment une interrogation sur la recherche d’authenticité dans un monde d’illusion.

La pièce en quelques mots…

New York, 1971. Le vieux Weismann Theatre, autrefois temple d’une somptueuse revue à la Ziegfeld, va être démoli. La veille de sa disparition, Dimitri Weismann invite les anciennes Weismann Girls à revenir une dernière fois sur la scène où elles se produisaient trente ans plus tôt. Elles boivent, évoquent leurs souvenirs, chantent quelques anciens numéros et, comme le dit joliment la présentation du National Theatre, «mentent sur elles-mêmes».

Josephine Barstow, Gemma Page, Janie Dee, Geraldine Fitzgerald etTracie Bennett. © Johan Persson

Mais cette réunion sert surtout de cadre à l’histoire de deux couples: Sally (Imelda Staunton) et Buddy Plummer (Peter Forbes), et Phyllis (Janie Dee) et Benjamin Stone (Philip Quast). Sally et Phyllis étaient autrefois showgirls dans les Follies; Buddy et Ben, alors jeunes étudiants, venaient les attendre à la sortie du théâtre. Sally a épousé Buddy et Phyllis a épousé Ben.

Imelda Staunton © Johan Persson

Seulement, trente ans plus tard, les quatre découvrent que les choix qu’ils ont faits n’ont peut-être pas produit la vie dont ils rêvaient. Sally est venue à la réunion avec une obsession: elle est toujours amoureuse de Ben, avec qui elle avait eu autrefois une liaison. Elle s’est persuadée qu’il est l’homme qu’elle aurait dû épouser et que, peut-être, lui aussi l’aime encore. Son mari Buddy le sait parfaitement. Il aime toujours Sally, malgré des années passées à souffrir de son indifférence — et malgré une liaison qu’il entretient lui-même avec une jeune femme à Dallas.

De leur côté, Ben et Phyllis donnent extérieurement l’image d’un couple brillant et socialement accompli. Mais leur mariage est ravagé. Phyllis reproche à Ben de l’avoir négligée pendant des décennies; Ben découvre derrière sa réussite une profonde insatisfaction.

Et c’est là que Follies devient beaucoup plus étrange qu’un simple drame conjugal.

Les fantômes du passé

Pendant toute la soirée, les personnages âgés sont accompagnés sur scène par leurs doubles jeunes. Sally, Phyllis, Buddy et Ben d’aujourd’hui côtoient littéralement ceux qu’ils étaient trente ans auparavant. Dans la mise en scène de Cooke, ce principe est particulièrement visible: le présent et le passé occupent simultanément le théâtre en ruine. Les anciennes showgirls sont elles aussi suivies par les silhouettes spectrales de leurs jeunes incarnations, en costumes somptueux des Follies. Ce n’est donc pas seulement une histoire de souvenirs. Le passé envahit physiquement le présent. Ce qu’illustre très bien cette photo avec les personnages jeunes au premier plan et au centre.

Adam Rhys-Charles, Zizi Strallen, Imelda Staunton, Alex Young, Philip Quast and Janie Dee © Johan Persson

Les autres anciennes Weismann Girls prennent successivement la lumière et ressuscitent leurs anciens numéros: Hattie avec Broadway Baby, Stella avec Who’s That Woman?, Carlotta avec I’m Still Here, Heidi avec One More Kiss… Chaque chanson semble d’abord être un morceau de nostalgie théâtrale, mais parle aussi du vieillissement, des illusions perdues et de la survie.

Sally croit pouvoir recommencer sa vie

La tension monte lorsque Sally et Ben se retrouvent seuls. Dans Too Many Mornings, ils semblent un instant retrouver leur amour passé. Pour Sally, c’est presque une confirmation: elle croit que Ben va quitter Phyllis et qu’ils pourront enfin vivre ensemble. Mais ce qu’elle prend pour une seconde chance est largement une reconstruction fantasmatique.

Ben, lui, est complètement perdu. Phyllis envisage de le quitter (Could I Leave You?). Buddy comprend qu’après trente ans Sally préférera toujours le souvenir de Ben à l’homme qui partage réellement sa vie. Et le réel finit par ne plus suffire à contenir les personnages.

« Loveland » : le musical bascule dans leur tête

Le théâtre en ruine disparaît soudain au profit de Loveland, une Follies gigantesque, artificielle et scintillante. C’est l’idée géniale de la dernière partie: les quatre personnages deviennent eux-mêmes les vedettes d’une revue imaginaire. Chacun reçoit le numéro qui exprime ce qu’il est incapable de formuler dans la réalité:

Imelda Staunton dans « Losing my Mind »
  • Buddy transforme son désastre amoureux en numéro de vaudeville frénétique: Buddy’s Blues.
  • Sally apparaît comme une chanteuse seule sous les projecteurs et chante Losing My Mind: toute sa vie semble s’être réduite à son obsession pour Ben.
  • Phyllis transforme ses contradictions en grand numéro sophistiqué, The Story of Lucy and Jessie: la femme qu’elle est devenue regarde celle qu’elle aurait pu être.
  • Enfin Ben obtient le grand final, Live, Laugh, Love. Il tente de jouer le rôle du maître de cérémonie triomphant, mais le numéro se désagrège progressivement. Ben perd le contrôle devant le public: derrière l’homme qui semble avoir réussi sa vie, il n’y a plus rien de solide.
Loveland s’effondre

Et la fin est justement très peu «Broadway». Les quatre reviennent dans le théâtre presque vide. Et c’est ici que le choix de 2017 est important. La version londonienne de 1987 avait profondément remanié Follies, notamment pour rendre sa conclusion plus optimiste. Cooke revient au contraire à la dureté de la conception de 1971.

Sally doit finalement admettre que Ben ne l’aime pas comme elle avait imaginé qu’il l’aimait. Le grand amour auquel elle s’est accrochée pendant trente ans était en partie un fantasme construit autour de ce qui aurait pu être. Buddy la ramène avec lui.

Ben et Phyllis restent ensemble, mais là encore il ne s’agit pas d’un miraculeux «happy end». Quelque chose a été mis à nu entre eux; ce qu’ils en feront reste largement ouvert.

Puis les quatre quittent le théâtre.

Et les fantômes de leur jeunesse demeurent un instant derrière eux.

C’est probablement la clé de Follies: le sujet n’est pas tellement «avons-nous fait les bons choix?» que «que faisons-nous maintenant de la vie que nous avons réellement choisie?»

Et c’est aussi pourquoi le théâtre condamné à la démolition est tellement essentiel: les personnages voudraient retourner dans le passé au moment même où le bâtiment qui contient ce passé va disparaître.

Cette production du NT de 2017 poussait très fortement cette idée, avec le décor monumental de Vicki Mortimer: un théâtre déjà éventré, dans lequel le réel de 1971 et le spectacle fastueux des années 1930 semblent coexister.

Philip Quast (Ben) et Imelda Staunton (Sally)

Cette œuvre est très bizarre et c’est sans doute ce qui la rend magnifique… Il y a d’une part des ‘book songs’ (des chansons qui participent à l’histoire) et d’autre part des chansons illustratives qui parlent de ce que furent les Follies. Les deux se télescopent. Pour mieux démonter, désarticuler des vies, des rêves de vies.

Ce qui est terrible c’est que l’on ne passe pas doucement de l’espoir de la jeunesse au lourd poids de la vie réalisée au fil que le musical progresse. Non, les deux sont confrontés en temps réel, car tous les personnages ont leurs doubles jeunes (sorte de fantômes qui hantent les esprits et qui rappelle la réalité au-delà des mensonges) qui les observent ou qui interviennent ou qui revivent certaines scènes en direct. Et cette confrontation est terrible car elle ne permet aucune excuse. Les dialogues se font parfois entre un personnage et son double jeune, ou nous montrent parfois des faits du passé remontant à la mémoire d’aujourd’hui. La vie est terrible.

Mais tout est parfait dans cette version de Follies. Le cast est tout bonnement exceptionnel. Du premier rôle à la figuration dansante. La scénographie est époustouflante car totalement illustrative d’un monde qui a été et se rend compte qu’il n’est plus. Presqu’autant en ruines que les personnages. Les costumes sont fabuleux car, quelle que soit l’époque, ils semblent vouloir témoigner d’un rêve, d’un rêve de paraître à défaut d’exister. La lumière est sans faille car éclairer ce gigantesque plateau qu’est l’Olivier, en plus à deux époques qui se croisent et se superposent, est un vrai moment d’anthologie.

Il s’agit assurément d’une des plus grandes production musicales du NT de tous les temps. Nous avons accueilli ce spectacle par de très longues minutes d’applaudissement…

Le seul problème? Je ne pense pas que l’on puisse profiter de tout en une seule vision. C’est trop dense. Vive donc le NT Live et ses captations pirates…

Une scénographie d’une intelligence rare

Section ajoutée après nouvelle vision de Follies sur NT Live

La scénographie de Vicki Mortimer est à mon sens indispensable pour comprendre cette production, parce qu’elle ne se contente pas d’illustrer le théâtre en ruine: elle matérialise le fonctionnement même de Follies.

Un théâtre en ruine… mais pas réaliste

Mortimer installe Follies dans les vestiges du Weismann Theatre, promis à la démolition: murs éventrés, briques apparentes, vieux fauteuils rouges entassés, accessoires abandonnés, enseigne lumineuse à moitié survivante, escaliers métalliques…

Mais Dominic Cooke explique qu’ils ont volontairement refusé de reconstruire un véritable théâtre. L’Olivier est un immense espace ouvert, sans cadre de scène traditionnel. Ils ont donc seulement suggéré les différents endroits: coulisses, scène, salle, loges… C’est très important car Follies lui-même n’est jamais tout à fait réaliste: les personnages parlent dans le présent tandis que leurs doubles jeunes circulent à quelques mètres d’eux.

Le plateau tournant devient presque un personnage

L’élément essentiel est le gigantesque plateau tournant de l’Olivier. Les deux grandes structures du décor sont disposées sur cette tournette; en tournant, elles créent sans cesse de nouveaux espaces. Cela permet à Cooke de passer d’une conversation à une autre presque comme au cinéma: pendant qu’une scène se termine, le regard est déjà attiré ailleurs par une autre. Un critique parlait justement d’une sorte de fondu enchaîné théâtral. Et cela convient merveilleusement à Follies le décor tourne comme tournent les souvenirs. On passe continuellement: présent → souvenir → présent → numéro de Follies → souvenir… sans véritable rupture.

Les ruines sont progressivement dépouillées

Il y a un détail scénographique assez remarquable et qu’on peut facilement ne pas remarquer pendant la représentation (je l’ai vu sur NT Live): le décor disparaît progressivement. Au fil de la soirée, des éléments du vieux théâtre sont retirés presque imperceptiblement. Plus les certitudes de Sally, Buddy, Ben et Phyllis se désagrègent, plus le Weismann Theatre lui-même semble se vider.

Il y a donc une belle correspondance entre la démolition du bâtiment et la démolition des illusions des personnages.

Et cela explique aussi pourquoi les espaces deviennent de plus en plus abstraits à mesure qu’on approche de Loveland.

Les fantômes sont intégrés à l’architecture

Le décor permet aussi aux Young Sally, Young Phyllis, Young Buddy, Young Ben et aux jeunes Weismann Girls d’apparaître partout. Ils surgissent des ouvertures, passent derrière les personnages âgés, montent sur les structures, traversent les conversations… L’éclairage de Paule Constable joue énormément dans cet effet: le théâtre paraît parfois parfaitement matériel, parfois presque spectral.

Et puis arrive Loveland

C’est là que Mortimer fait un choix que je trouve particulièrement intéressant. On pourrait imaginer que, après deux heures de ruines, Loveland explose soudain en gigantesque décor de Broadway. Elle fait presque le contraire.

Des gazes et de grands voilages translucides descendent des cintres, accompagnés de lustres. Le monde de Loveland apparaît, mais il demeure transparent: on continue à percevoir le théâtre en ruine derrière l’illusion. Mortimer explique qu’elle voulait donner à Loveland une identité complètement nouvelle, comme si les personnages entraient dans un rêve surréaliste qu’ils auraient involontairement créé eux-mêmes. Elle parle d’un cadre inspiré d’une sorte de «Versailles romantique des années 1940 » , avant que chacun des quatre personnages ne pénètre dans le style de revue correspondant à sa propre folly.

C’est donc une illusion volontairement fragile.

Et c’est très Follies: pendant toute la soirée, Sally rêve qu’elle pourrait revenir trente ans en arrière. Lorsque le spectacle lui donne enfin la possibilité d’entrer complètement dans le rêve, le décor lui-même nous rappelle que ce rêve est transparent et que les ruines sont toujours derrière.

WAOW….

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