â Retour au voyage : 2026/10 Londres đ
đ¶ « Thelma & Louise » (Young Vic – Main House)

Du film au musical: Callie Khouri retrouve ses deux héroïnes.
Tout le monde a vu, en 1991, le film Thelma & Louise, rĂ©alisĂ© par Ridley Scott. MĂȘme moi. C’Ă©tait Ă l’Ă©poque oĂč l’absence de popcorn m’autorisait encore Ă frĂ©quenter les salles obscures… Geena Davis et Susan Sarandon incarnaient les premiers rĂŽles dâun rĂ©cit dâamitiĂ© et de cavale jusque-lĂ plus volontiers rĂ©servĂ© aux hommes.
Le film reprend les grands espaces, les routes et la promesse de libertĂ© du cinĂ©ma amĂ©ricain, mais change ceux qui occupent le siĂšge du conducteur. Deux femmes ordinaires deviennent les hĂ©roĂŻnes dâune aventure oĂč leur amitiĂ© compte davantage que leurs relations amoureuses. Elles peuvent ĂȘtre drĂŽles, dĂ©sirantes, courageuses, imprudentes et contradictoires: toute une gamme de comportements que le cinĂ©ma accordait plus facilement Ă ses personnages masculins.
Ă lâorigine de cette histoire se trouve Callie Khouri, qui nâa encore jamais Ă©crit de scĂ©nario de long mĂ©trage. Elle travaille dans la production de clips musicaux et supporte de moins en moins la maniĂšre dont les femmes y sont reprĂ©sentĂ©es. Elle cherche une autre voie crĂ©ative lorsquâune idĂ©e sâimpose: deux femmes apparemment sans histoire se retrouvent entraĂźnĂ©es dans une succession de crimes. Ce qui lâintĂ©resse immĂ©diatement, câest de comprendre comment elles ont pu en arriver lĂ .
Khouri veut crĂ©er des personnages qui Ă©chappent aux rĂŽles fĂ©minins Ă©troits quâelle rencontre au cinĂ©ma. Thelma et Louise auront des dĂ©fauts, des colĂšres et des dĂ©sirs qui leur appartiennent. Elle construit leur parcours comme une succession de dominos: chaque Ă©vĂ©nement entraĂźne une rĂ©action qui prĂ©pare le suivant. Le spectateur doit pouvoir comprendre leurs dĂ©cisions, mĂȘme lorsquâil ne peut pas les approuver. Cette distinction donne au rĂ©cit une grande partie de sa force: lâattachement aux deux femmes subsiste alors mĂȘme que leurs actes deviennent de plus en plus graves.

Le scĂ©nario parvient Ă Ridley Scott, qui envisage dâabord de le produire avant de dĂ©cider de le rĂ©aliser lui-mĂȘme. Khouri est Ă©galement crĂ©ditĂ©e comme coproductrice. Elle soulignera plus tard combien le soutien de Scott et du studio a comptĂ© pour prĂ©server le dĂ©nouement. Il est vrai que la fin trĂšs radicale aurait facilement pu ĂȘtre remplacĂ©e par une conclusion plus rassurante.
Ă sa sortie, d’ailleurs, le film dĂ©clenche un dĂ©bat qui dĂ©passe largement ses qualitĂ©s cinĂ©matographiques. Certains y voient une affirmation libĂ©ratrice de la solidaritĂ© fĂ©minine; dâautres lui reprochent sa violence et son hostilitĂ© supposĂ©e envers les hommes. La polĂ©mique rĂ©vĂšle ainsi clairement une diffĂ©rence de traitement rĂ©vĂ©latrice d’une Ă©poque pseudo-libĂ©rĂ©e: les transgressions de personnages masculins sont depuis longtemps admises comme matiĂšre Ă spectacle, tandis que celles de Thelma et Louise deviennent une question sur ce que les femmes devraient avoir le droit de reprĂ©senter Ă lâĂ©cran.
A contrario, la reconnaissance professionnelle est considĂ©rable. Le film obtient six nominations aux Oscars, dont celles de Geena Davis et Susan Sarandon, toutes deux dans la catĂ©gorie de la meilleure actrice, ainsi que celle de Ridley Scott pour la rĂ©alisation. Et Callie Khouri remporte lâOscar du meilleur scĂ©nario original. Son premier scĂ©nario lui apporte ainsi une consĂ©cration internationale et donne naissance Ă deux personnages qui vont durablement lui ĂȘtre associĂ©s.
Son retour Ă Thelma & Louise pour le Young Vic prend donc une signification particuliĂšre. 35 ans aprĂšs la sortie du film – ça ne nous rajeunit pas!!! – Khouri Ă©crit elle-mĂȘme le livret du musical. Neko Case compose la musique et Ă©crit les paroles des chansons. Elle retrouve les deux femmes mythiques, Thelma et Louise, qui ont lancĂ© sa carriĂšre et leur offre un nouveau mode dâexpression. Et comme l’affirme le site du Young Vic, le théùtre musical permet dĂ©sormais de faire entendre, Ă travers leurs chansons, les pensĂ©es, les blessures et les aspirations qui accompagnaient dĂ©jĂ leur voyage. Et oui, c’est la force du théùtre musical. Le fameux questionnement d’oĂč commence la musique dans les musicals: « LĂ oĂč les mots ne suffisent plus… «Â
Mon avis sur le spectacle âĄ



Cela faisait longtemps que je n’avais plus vu le 2Ăšme balcon du Young Vic ouvert. Et il est plein. L’orchestre est bien dissimulĂ© dans la scĂ©no.




THELMA & LOUISE â Ce que raconte le musical
ACTE I â Partir pour un week-end, quitter toute une vie
Deux femmes entrent dans leur propre lĂ©gende â Le spectacle commence par des voix fĂ©minines qui annoncent lâhistoire de Thelma et Louise. Le groupe sâĂ©largit, les hommes rejoignent la danse, puis les deux hĂ©roĂŻnes apparaissent auprĂšs dâune voiture renversĂ©e. Avant mĂȘme le dĂ©part, cette image donne au voyage une ombre inquiĂ©tante. Lâhistoire va nous ramener au moment oĂč tout semblait encore possible.
Dans lâArkansas du dĂ©but des annĂ©es 1990, Louise travaille comme serveuse. Elle propose Ă sa meilleure amie, Thelma, de passer un week-end dans une cabane au bord dâun lac. Quelques jours de repos, loin des obligations et des hommes qui occupent tant de place dans leur existence. Pour Thelma, la proposition ressemble dĂ©jĂ Ă une aventure. Son mari, Darryl, est autoritaire, sĂ»r de ses droits et fort peu intĂ©ressĂ© par les dĂ©sirs de sa femme. Elle est tellement habituĂ©e Ă tenir compte de lui quâune simple escapade entre amies devient une affaire compliquĂ©e. Elle finit par partir en lui laissant un mot.
La trĂšs belle chanson For a Change exprime cette envie de rompre avec lâordinaire. Elles voudraient, pour une fois, choisir leur emploi du temps et sâautoriser un peu dâinsouciance. Le projet reste modeste. Elles ne savent pas encore combien il va bouleverser leur vie.
Une soirĂ©e qui tourne au drame â Leur premier arrĂȘt les conduit dans un bar, le Silver Bullet Saloon. On peut rĂ©sumer cela pudiquement Ă : on y boit, on y danse, on y fait connaissance.

Thelma dĂ©couvre avec enthousiasme cette libertĂ© toute neuve. Un homme, Harlan, lui prĂȘte une attention dont elle a perdu lâhabitude. Elle danse avec lui et boit beaucoup. Lorsquâelle se sent mal, Harlan lâaccompagne dehors. Mais son empressement change de nature. Il veut obtenir davantage, refuse dâentendre ses objections et tente de la violer. Louise intervient avec le revolver emportĂ© pour le voyage et oblige Harlan Ă lĂącher son amie.
Les deux femmes pourraient alors sâĂ©loigner. Harlan leur lance cependant une derniĂšre insulte obscĂšne. Louise se retourne et tire. Il sâeffondre.

Leur week-end vient de devenir une affaire criminelle. Thelma a Ă©chappĂ© Ă une agression; Louise a tuĂ© un homme. Les deux Ă©vĂ©nements sont indissociables dans leur expĂ©rience, mais elles savent quâils ne seront pas nĂ©cessairement considĂ©rĂ©s ainsi par la police.
La peur de ne pas ĂȘtre crues â Louise est convaincue que les tĂ©moins se souviendront surtout dâune femme qui buvait et dansait avec Harlan. Comment leur faire comprendre que Thelma avait parfaitement le droit de sâarrĂȘter lĂ ? Elle ne croit pas quâelles bĂ©nĂ©ficieront dâune Ă©coute Ă©quitable. Elles prennent donc la fuite. Cette dĂ©cision va les enfermer dans un mĂ©canisme de plus en plus dangereux: chaque tentative pour Ă©chapper aux consĂ©quences de la premiĂšre nuit risque de leur donner une raison supplĂ©mentaire dâĂȘtre poursuivies.
Louise essaie de rĂ©flĂ©chir, dâorganiser la suite, de maintenir les apparences. Thelma rĂ©agit autrement. Sa peur coexiste avec une excitation quâelle ne maĂźtrise pas encore. Dans un motel, un numĂ©ro comique autour dâune petite piscine fait resurgir le rĂȘve dĂ©risoire de vacances rĂ©ussies. Ce dĂ©calage traverse dĂ©sormais leur relation: elles ne vivent pas toujours la mĂȘme aventure au mĂȘme moment.

Un policier qui cherche Ă comprendre â LâenquĂȘte est confiĂ©e Ă Hal. Le musical dĂ©veloppe sa vie familiale et introduit Sarah, son Ă©pouse. TrĂšs intelligemment, leurs conversations font entrer dans lâhistoire un autre regard fĂ©minin, extĂ©rieur Ă la cavale. Hal cherche les responsables dâun meurtre, mais il sâinterroge aussi sur ce qui a pu conduire ces femmes Ă agir. Sarah lâamĂšne Ă considĂ©rer les dangers et les humiliations que les hommes peuvent facilement minimiser.

Leur relation « équilibrĂ©e » apporte ainsi un contrepoint Ă celle du couple Thelma et Darryl: ici, une femme peut parler et ĂȘtre Ă©coutĂ©e.
Le Mexique devient une promesse â Louise dĂ©cide de gagner le Mexique. Elle demande de lâargent Ă Jimmy, son compagnon. Celui-ci vient finalement la retrouver Ă Oklahoma City avec la somme nĂ©cessaire. Une difficultĂ© complique leur itinĂ©raire: Louise refuse de passer par le Texas. Thelma ne comprend pas cette obstination, et son amie ne veut pas sâexpliquer. Sur la carte, le dĂ©tour paraĂźt absurde. Pour Louise, il est indispensable.
JD, l’auto-stoppeur qui ouvre une autre porte â Les deux femmes rencontrent Ă©galement JD, un jeune auto-stoppeur que Thelma souhaite prendre avec elles. Il possĂšde un charme dont elle ressent immĂ©diatement les effets. AprĂšs des annĂ©es auprĂšs de Darryl, ĂȘtre regardĂ©e avec dĂ©sir reprĂ©sente dĂ©jĂ une dĂ©couverte. Au motel, JD rejoint Thelma. Leur rapprochement lui rĂ©vĂšle une sexualitĂ© quâelle ne connaissait pas: elle peut dĂ©sirer, choisir et Ă©prouver du plaisir. LâexpĂ©rience Ă©branle tout ce que sa vie conjugale lui avait appris Ă accepter. Elle comprend que ce quâelle prenait pour une fatalitĂ© nâĂ©tait peut-ĂȘtre que la pauvretĂ© de son propre mariage.
Pendant ce temps, Louise retrouve Jimmy. Il lui propose de lâĂ©pouser, mais elle ne peut accepter ce retour apparent Ă la sĂ©curitĂ©. Leur duo fait entendre un amour rĂ©el, devenu impuissant Ă rĂ©soudre la situation. Ils doivent se sĂ©parer.
Le rĂ©veil et la disparition de lâargent â Au matin, Thelma est euphorique. Mais JD est parti avec leur argent. Lâacte se termine sur cette dĂ©couverte: leur possibilitĂ© de fuite vient de disparaĂźtre. Louise, qui portait jusque-lĂ la responsabilitĂ© des dĂ©cisions, sâeffondre. Thelma tente de la rassurer. Leur Ă©quilibre commence Ă changer: celle qui paraissait devoir ĂȘtre protĂ©gĂ©e va prendre les initiatives les plus radicales.
ACTE II â DĂ©couvrir sa force, perdre toute Ă©chappatoire
Thelma passe Ă lâaction â Le deuxiĂšme acte sâouvre sur un braquage. Thelma utilise le revolver pour obtenir lâargent dont elles ont besoin. La scĂšne prend la forme dâun numĂ©ro oĂč elle dĂ©couvre le pouvoir de donner des ordres et dâĂȘtre immĂ©diatement obĂ©ie. Elle qui devait nĂ©gocier une simple permission avec Darryl impose maintenant sa volontĂ© Ă des inconnus. La transformation est grisante, mais elle a un prix: elle commet cette fois un crime dĂ©libĂ©rĂ©. Son Ă©mancipation et sa fuite deviennent de plus en plus difficiles Ă dissocier. Louise retrouve une solution matĂ©rielle, tout en dĂ©couvrant une Thelma quâelle ne connaissait pas.
LâenquĂȘte se resserre â Intervient alors Max, un agent du FBI avec lequel Hal est contraint de composer car les deux hommes abordent lâaffaire trĂšs diffĂ©remment: pour Hal, les circonstances demeurent essentielles; pour Max, il faut arrĂȘter deux fugitives. Darryl est confrontĂ© aux actes de sa femme. Son incrĂ©dulitĂ© rĂ©vĂšle combien il la connaissait mal. Les policiers interrogent aussi Jimmy et JD; leur destination mexicaine finit par ĂȘtre connue.

Louise et Thelma se disputent. La premiÚre reproche à son amie ses imprudences; la seconde veut faire reconnaßtre ses efforts pour les aider. Leur amitié supporte la peur, la fatigue et les reproches, mais elle doit désormais trouver un nouvel équilibre. Louise ne peut plus tout décider, et Thelma ne veut plus simplement suivre.
Un reprĂ©sentant de lâordre Ă leur merci â Une rencontre avec un policier de la route devient une nouvelle confrontation. Les deux femmes le maĂźtrisent et le dĂ©shabillent.

Elles le laissent attachĂ© Ă un poteau. Cet Ă©pisode mĂȘle menace, humiliation et comĂ©die. LâautoritĂ© masculine, si pesante au commencement de lâhistoire, peut dĂ©sormais ĂȘtre tournĂ©e en ridicule. Leur assurance grandit, tandis que leurs chances de rĂ©gler paisiblement la situation diminuent encore.
Le passĂ© de Louise remonte Ă la surface â Le refus du Texas finit par prendre tout son sens. Louise y a subi un viol. Le musical donne Ă cette blessure un dĂ©veloppement chantĂ©: derriĂšre son autoritĂ©, sa mĂ©fiance et son besoin de contrĂŽler les Ă©vĂ©nements apparaĂźt une femme profondĂ©ment atteinte. Le souvenir Ă©claire sa rĂ©action face Ă Harlan. Elle a assistĂ© Ă une violence quâelle connaissait dĂ©jĂ , infligĂ©e cette fois Ă son amie. Son passĂ© sâest brutalement retrouvĂ© devant elle.

Thelma mesure alors ce qui lui avait Ă©chappĂ©. Elle rĂ©pond Ă Louise par une chanson, Make It Up to You, qui exprime son dĂ©sir de mieux la comprendre et de la soutenir. Celle qui paraissait la plus fragile devient capable dâaccueillir la fragilitĂ© de lâautre. Leur amitiĂ© gagne ainsi une profondeur nouvelle. Elles avaient partagĂ© des habitudes, des plaisanteries et des projets; elles commencent Ă partager ce qui les a construites et blessĂ©es.
Hal doit choisir jusquâoĂč va sa solidaritĂ© â Hal cherche encore Ă Ă©viter une issue tragique. Mais lorsquâune conversation tĂ©lĂ©phonique permet de localiser les fugitives, il les avertit de fuir. Il finit par jeter son arme et son insigne. Comprendre leur situation lâa conduit Ă rompre avec la maniĂšre dont ses collĂšgues veulent la rĂ©soudre.
Sarah et lui pensent Ă leurs filles. Leur chanson Ă©largit la portĂ©e de lâhistoire: ce qui arrive Ă Thelma et Louise concerne aussi le monde dans lequel dâautres femmes vont grandir. Le couple ne peut plus considĂ©rer cette affaire comme une parenthĂšse professionnelle qui se refermera avec lâarrestation des coupables.
Continuer ensemble â Ă lâapproche du dĂ©nouement, la libertĂ© acquise par les deux femmes devient paradoxale. Leur espace physique se rĂ©duit Ă mesure que les forces de lâordre se rapprochent, mais elles Ă©prouvent une libertĂ© intĂ©rieure quâelles ne connaissaient pas au dĂ©part. Thelma a dĂ©couvert sa capacitĂ© dâagir; Louise a laissĂ© apparaĂźtre ce quâelle sâefforçait de contenir. Le spectacle pousse jusquâau bout ce mouvement dâĂ©change entre elles. Chacune a acquis une part de la force de lâautre. Leur solidaritĂ© demeure lorsque les autres perspectives disparaissent.

Le dĂ©cor sâouvre sur le Grand Canyon. La route, promise depuis le dĂ©but comme un espace dâĂ©vasion, arrive Ă son terme. Les policiers les encerclent.

Louise envisage de se rendre. Thelma propose de continuer. Elles sâembrassent et prennent ensemble cette derniĂšre dĂ©cision. Le dĂ©part vers le vide est suggĂ©rĂ© par le vent, les regards des policiers et une lumiĂšre Ă©clatante qui sâĂ©teint progressivement.
On peut lire cette fin comme lâaboutissement tragique dâune contradiction: les deux femmes ont dĂ©couvert la possibilitĂ© de vivre autrement au cours dâun voyage qui a dĂ©truit leurs possibilitĂ©s de retour. Leur victoire intime ne suffit pas Ă leur assurer une place dans le monde. Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui rend leur derniĂšre dĂ©cision aussi bouleversante.
J’ai adorĂ© THELMA & LOUISE
naturellement au Young VIc
Le Young Vic offre un contexte cohĂ©rent Ă cette adaptation Ă la scĂšne. Le Young Vic n’est pas un théùtre comme les autres comme je l’ai longuement racontĂ© dans un post antĂ©rieur (âŹ). Depuis ses origines sous lâimpulsion de Frank Dunlop, ce théùtre dĂ©fend lâidĂ©e dâun art exigeant, accessible et affranchi des conventions sociales associĂ©es Ă certaines institutions. Son histoire fait une place importante aux rĂ©interprĂ©tations et aux rencontres entre des traditions artistiques diffĂ©rentes. Le revival dâOklahoma! y avait toute sa place, par exemple…
Mais bien sĂ»r aussi des adaptations Ă la scĂšne musicale d’Ćuvres cinĂ©matographiques comme A Face in the Crowd, créé en 2024. C’est un exercice terriblement pĂ©rilleux de transformer un film non musical Ă succĂšs en musical Ă la scĂšne. Que dire alors d’un film culte comme Thelma & Louise. Comme pour de nombreuses adaptations cinĂ©matographiques, les admirateurs de lâĆuvre originale vont attendre avec impatience de retrouver plusieurs moments incontournables. Mais le Thelma & Louise du Young Vic ne relĂšve pas de cette exploitation commerciale Ă tout prix Ă laquelle certaines autres adaptations cinĂ©matographiques du West End ont pu cĂ©der. Lâhistoire est prĂ©servĂ©e, bien sĂ»r, et ses scĂšnes marquantes sont donc toujours lĂ . Pourtant, un soin constant a Ă©tĂ© portĂ© Ă faire de Thelma & Louise un musical Ă part entiĂšre, plutĂŽt quâune simple reproduction des images du film.
Cette rĂ©ussite tient selon moi aussi beaucoup aux chansons de Neko Case qui crĂ©ent un univers ultra-cohĂ©rent. La musique affirme rĂ©solument son identitĂ© country, passant, selon les besoins, des ballades les plus tendres Ă des sonoritĂ©s plus Ăąpres, plus rock. Les paroles de Case Ă©vitent souvent les rimes faciles: cela empĂȘchera peut-ĂȘtre certaines chansons de devenir des airs qui vous restent immĂ©diatement en tĂȘte, mais contribue Ă les fondre dans le rĂ©cit, donnant le sentiment que musique et histoire forment vĂ©ritablement un tout.
La vĂ©ritable rĂ©ussite dâune adaptation musicale se mesure Ă sa capacitĂ© Ă exister indĂ©pendamment de lâĆuvre dont elle est tirĂ©e. Nul besoin dâavoir vu Pygmalion pour apprĂ©cier My Fair Lady, par exemple. Ă lâautre extrĂ©mitĂ© du spectre, en revanche, le musical The Devil Wears Prada dĂ©pend largement de l’admiration du public pour le film et de lâidolĂątrie quâil lui porte. Tout ce que je dĂ©teste. Et cela se sent dĂšs la premiĂšre minute de cette Ćuvre sans intĂ©rĂȘt que j’ai vue l’an dernier…
On sent tous les efforts dĂ©ployĂ©s par Thelma & Louise pour sâinscrire rĂ©solument dans la premiĂšre catĂ©gorie d’adaptations. Les admirateurs du film aimeront assurĂ©ment cette nouvelle version, mais elle constitue aussi une histoire sĂ©duisante et prenante en elle-mĂȘme. La voiture renversĂ©e au dĂ©but du spectacle nâest pas vraiment nĂ©cessaire; pourtant, une fois le final atteint, elle apparaĂźt comme une annonce du dĂ©nouement du musical plutĂŽt que comme un rappel de celui du film. L’histoire de Thelma & Louise nâen finit pas de se poursuivre â et il est dĂ©sormais promis Ă une nouvelle vie sous la forme dâun formidable musical.
Alors je sais, de nombreux critiques reprochent au musical d’avoir transposĂ© un road movie Ă la scĂšne en n’ayant pas de voiture! Certains semblent regretter l’absence de la Thunderbird. Bien sĂ»r, il y a une voiture sur son toit dans la vision arriĂšre de la premiĂšre scĂšne. Mais c’est tout. D’autres dĂ©plorent l’absence des paysages dĂ©sertiques du film. JE N’Y CROIS PAS. On est au théùtre. Quand vous allez chez le kinĂ©, vous vous Ă©tonnez que cela soit diffĂ©rent du dentiste? Mais enfin, le théùtre n’est pas le cinĂ©ma! Et heureusement! Au théùtre, l’imaginaire occupe une place infiniment plus importante. C’est un peu comme ce merveilleux «Il Ă©tait une foisâŠÂ» de notre enfance. Il suffisait de trois mots pour que tout un monde surgisse dans notre tĂȘte. Personne ne nous montrait le chĂąteau, la forĂȘt ou le dragon. Et pourtant, nous les voyions parfaitement.
Ici, c’est exactement la mĂȘme chose. La voiture de Thelma et Louise n’est pas physiquement sur scĂšne pendant tout leur trip. Pas de roues, pas de carrosserie, pas de gaz d’Ă©chappement. Et alors? Je vous jure qu’elle est lĂ ! Dans ma tĂȘte, dans celle de mon voisin, dans celle de tous les spectateurs. Sans doute diffĂ©rente pour chacun, mais toujours prĂ©sente. Et c’est peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment ce qui rend le théùtre, Ă mes yeux, supĂ©rieur au cinĂ©ma dans ce domaine. Le cinĂ©ma nous impose une image. Le théùtre nous offre la libertĂ© de crĂ©er la nĂŽtre.
Et cette libertĂ© n’est pas un manque. C’est un cadeau.
Deux magnifiques actrices…
Ă Londres, le niveau de chant et de jeu est souvent exceptionnel. Pourtant, il m’est rarement arrivĂ© d’ĂȘtre aussi profondĂ©ment choppĂ© par deux actrices. Et c’est bien leur duo, davantage encore que chacune d’elles sĂ©parĂ©ment, qui m’a emportĂ©.

Amy Lennox, Thelma, possĂšde un parcours particuliĂšrement variĂ©. Elle a notamment interprĂ©tĂ© Lauren dans Kinky Boots, rĂŽle qui lui a valu une nomination aux Olivier Awards, puis Sally Bowles dans le Cabaret qui triomphe au Playhouse, mis en scĂšne par Rebecca Frecknall. Elle a Ă©galement jouĂ© Cathy dans The Last Five Years, Elly dans Lazarus et Dorothee dans Opening Night. C’est ce que l’on appelle savoir tout faire, non? Ce parcours associe comĂ©die, intimitĂ© et personnages Ă©motionnellement exposĂ©s. Il aide Ă comprendre lâintĂ©rĂȘt de lui confier Thelma: le rĂŽle exige de faire exister une femme drĂŽle et parfois naĂŻve, puis de rendre crĂ©dible sa transformation sans perdre sa vulnĂ©rabilitĂ©.
Rachel Tucker, Louise, a construit sa carriĂšre entre Londres et Broadway. Elle a Ă©tĂ© Elphaba dans Wicked des deux cĂŽtĂ©s de lâAtlantique, puis Beverley Bass dans Come from Away. Elle a créé Meg Dawson dans The Last Ship de Sting, interprĂ©tĂ© PersĂ©phone dans Hadestown et la femme du boulanger dans Into the Woods au Bridge Theatre. Ces rĂŽles demandent autant dâautoritĂ© vocale que de prĂ©cision dramatique. Louise est totalement dans cette trajectoire: une prĂ©sence capable de tenir tĂȘte aux autres et de porter lâaction, puis de laisser entendre les blessures derriĂšre cette assurance.
Il est trĂšs intĂ©ressant de souligner que les deux actrices ont aussi participĂ© au dĂ©veloppement du spectacle, et de maniĂšre beaucoup plus importante qu’on pourrait l’imaginer. Amy Lennox et Rachel Tucker ne sont pas simplement arrivĂ©es pour interprĂ©ter un musical dĂ©jĂ terminĂ©. Elles ont participĂ© Ă plusieurs Ă©tapes de son dĂ©veloppement.
Amy Lennox est associĂ©e au projet depuis environ 3 ans. Elle a d’abord participĂ© Ă un atelier de 3 semaines consacrĂ© au premier acte. L’annĂ©e suivante, l’Ă©quipe a travaillĂ© sur le 2Ăšme acte. Puis, durant l’Ă©tĂ© 2025, elle a participĂ© Ă 6 semaines de travail qui se sont achevĂ©es par trois reprĂ©sentations au Young Vic, avec dĂ©cors, costumes et Ă©clairages. Une vĂ©ritable production expĂ©rimentale, en quelque sorte!
Rachel Tucker est arrivĂ©e lors du 2Ăšme atelier de dĂ©veloppement. Elle jouait alors dans Hadestown et avait initialement refusĂ© de participer au projet. L’Ă©quipe crĂ©ative est revenue vers elle et a trouvĂ© une solution pour lui permettre de rejoindre l’aventure.
Rappelons que les crĂ©ateurs travaillaient eux dĂ©jĂ sur cette adaptation depuis une dizaine d’annĂ©es.
Cela donne sens Ă ce que j’ai ressenti en voyant le spectacle et qu’il est pourtant difficile de limiter au mot « complicité ». On a l’impression que les deux comĂ©diennes habitent leurs personnages de l’intĂ©rieur. Elles ont eu le temps de les explorer, de les faire Ă©voluer et de construire leur relation bien avant la crĂ©ation officielle de septembre 2026.
Au dĂ©but du spectacle, les deux hĂ©roĂŻnes semblent presque opposĂ©es dans leur maniĂšre dâĂȘtre, mais certainement pas dans lâaffection profonde qui les unit dĂ©jĂ . Amy Lennox incarne une Thelma plutĂŽt sage, un peu coincĂ©e, tandis que Rachel Tucker campe une Louise beaucoup plus rude, plus affirmĂ©e, presque bourrue. Elles fonctionnent comme le yin et le yang. Mais au fil de leur cavale, des violences qu’elles subissent et de celles qu’elles finissent par commettre, quelque chose change. Leurs diffĂ©rences s’estompent, leurs Ă©nergies se rejoignent et elles deviennent progressivement – comme nous l’avons dit – un formidable duo, parfaitement soudĂ©.
Et cette histoire conserve aujourd’hui une rĂ©sonance particuliĂšre. Dans une AmĂ©rique oĂč les droits des femmes restent l’objet de tant de combats, voir ces deux femmes refuser de subir davantage possĂšde quelque chose de profondĂ©ment libĂ©rateur. Ăvidemment, elles vont de plus en plus loin, et leurs actes deviennent parfois terribles. Mais le spectacle nous rappelle constamment ce qui les a poussĂ©es jusque-lĂ . Face Ă elles, les hommes qui croisent leur route ne sont pas vraiment des modĂšles de dĂ©licatesse: du violeur Harlan, interprĂ©tĂ© par Tamlyn Henderson, au policier autoritaire jouĂ© par Jack Butterworth, chacun contribue Ă sa maniĂšre Ă les acculer.
Musicalement, nous sommes essentiellement dans un univers country-rock, ce qui paraĂźt assez naturel pour raconter cette traversĂ©e de l’AmĂ©rique. Mais la partition ne se limite heureusement pas Ă une succession de chansons du mĂȘme genre. Il y a une belle variĂ©tĂ© de styles et d’ambiances. Certains numĂ©ros sont de vĂ©ritables hymnes Ă la libertĂ©, Ă cette urgence de vivre tant qu’il en est encore temps. D’autres sont plus intimes, plus sensuels, comme celui oĂč Thelma dĂ©couvre progressivement son dĂ©sir et une libertĂ© sexuelle qu’elle n’avait jamais osĂ© s’accorder. On rit beaucoup, comme quand elle se rend compte que le gars avec qui elle a passĂ© la nuit, est parti avec leur argent. La maniĂšre dont elle continue Ă chercher l’argent – ayant compris qu’on le leur a volĂ© – est inoubliable. Plusieurs chansons intĂšgrent Ă©galement des passages parlĂ©s, ce qui permet de conserver quelque chose de trĂšs naturel dans les Ă©changes entre les personnages. La musique accompagne ainsi leur Ă©volution sans interrompre le rĂ©cit.
Mais il faut aussi parler de l’ensemble du cast, car c’est l’une des grandes rĂ©ussites de cette production. Les artistes ne se contentent pas d’interprĂ©ter une multitude de petits rĂŽles ou de peupler les restaurants, bars et autres lieux traversĂ©s par les deux fugitives. Ils participent directement Ă la transformation du dĂ©cor, et cela sans jamais sortir de leurs personnages! Un accessoire passe presque nĂ©gligemment d’une main Ă l’autre, une table de billard surgit au milieu d’une bagarre, des sacs de sable sont vidĂ©s sur le plateau en pleine chorĂ©graphie et, tout Ă coup, nous voilĂ dans le dĂ©sert amĂ©ricain. C’est d’une simplicitĂ© dĂ©sarmante, mais aussi d’une formidable intelligence théùtrale.
Les chorĂ©graphies de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber participent pleinement Ă cette impression. Les sĂ©quences de danse country en ligne, avec leurs dĂ©hanchements et leur dĂ©contraction apparente, sont particuliĂšrement rĂ©jouissantes. Elles donnent Ă l’ensemble un mouvement permanent, sans jamais transformer le spectacle en une simple succession de numĂ©ros dansĂ©s.
La scĂ©nographie de Christine Jones et Brett J. Banakis nous plonge immĂ©diatement dans cette AmĂ©rique des routes interminables, des bars un peu miteux, des enseignes lumineuses et des trophĂ©es de chasse accrochĂ©s aux murs. Mais ce qui est remarquable, c’est qu’il suffit finalement de trĂšs peu de choses pour Ă©voquer ces diffĂ©rents univers. Les lumiĂšres de Natasha Chivers font le reste. De grands faisceaux lumineux traversent le fond de scĂšne, suggĂ©rant les paysages qui dĂ©filent, les kilomĂštres avalĂ©s et cette fuite en avant qui semble ne jamais devoir s’arrĂȘter.
Et c’est lĂ que je reviens Ă ce que j’aime tant au théùtre. Nous n’avons pas besoin de voir rĂ©ellement une voiture parcourir les routes amĂ©ricaines. Nous n’avons pas besoin de paysages reproduits avec un rĂ©alisme cinĂ©matographique. Quelques objets, du sable, de la lumiĂšre, des artistes qui se dĂ©placent et notre imagination fait tout le reste. Le théùtre nous propose des signes, et nous construisons nous-mĂȘmes le monde qui les entoure. Et franchement, quel plaisir!
Au final, c’est une vĂ©ritable cavalcade théùtrale, pleine d’Ă©nergie, de colĂšre, d’humour et d’Ă©motion. Et comme dans le film, malgrĂ© toutes les erreurs commises et les consĂ©quences dramatiques de leurs choix, on ne peut s’empĂȘcher d’ĂȘtre du cĂŽtĂ© de Thelma et Louise jusqu’au bout.
J’espĂšre VRAIMENT VRAIMENT que ce musical a un avenir. West End? Broadway?


Avenir West End et Broadway ?
Et pourquoi pas Bruxellons ?â€ïž
Il faut trouver les deux actrices qui sont vraiment la colonne vertĂ©brale de ce show. Il faut une puissance d’incarnation Ă©norme et la musique est majoritairement « country » et il ne faut pas en faire quelque chose de touristique. En toute humilitĂ©, je crois qu’on n’est pas encore capable de produire cela.