🎭 « The Story » (NT – Olivier Theatre)

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🎭 « The Story » (NT – Olivier Theatre)

Mon avis : 9/10

Par Ol de Bulles / Mer 14 Oct 26 · ⏰ 14:30

Je m’attends à découvrir une pièce assez particulière: un thriller journalistique américain qui pose une question fondamentale: entre la vérité et une bonne histoire, que choisit-on de raconter? Et surtout, jusqu’où peut-on aller pour obtenir un scoop?

The Story n’est pas une création de 2026, mais une pièce américaine de 2003, dont le National Theatre propose aujourd’hui la première production anglaise. C’est aussi une œuvre qui aborde frontalement les questions raciales, la déontologie journalistique et les mécanismes du pouvoir. Commençons par ce que raconte cette pièce. Attention, je spoile les choses…

Mon avis sur le spectacle ➡

The Story — Résumé de l’histoire

ACTE I — La fabrication d’une histoire

Un meurtre dans un quartier noir – L’histoire commence presque paisiblement. Dans un centre communautaire d’un quartier noir défavorisé d’une grande ville américaine, des adolescentes répètent un chant religieux, Abide with Me. Mais cette tranquillité est brutalement interrompue. Tim Dunn, un enseignant blanc issu d’un milieu aisé, et son épouse Jessica, enceinte, traversent en voiture ce quartier où ils se sont manifestement perdus. Un individu armé les aborde. Tim tente de réagir, mais il est abattu sous les yeux de sa femme. Profondément traumatisée, Jessica ne peut fournir qu’un renseignement véritablement exploitable: l’assassin était noir.

Le meurtre prend immédiatement une dimension raciale. La police multiplie les interpellations de jeunes hommes noirs, provoquant une colère grandissante dans la communauté. Les médias s’emparent de l’affaire, chacun proposant ses hypothèses et ses explications. À défaut de connaître la vérité, tout le monde semble déjà avoir une histoire à raconter. Et une bonne histoire, dans une rédaction, cela semble parfois plus important qu’une histoire vraie.

Yvonne arrive au journal The Daily – C’est dans ce climat tendu qu’Yvonne, une jeune journaliste afro-américaine particulièrement ambitieuse, intègre la rédaction du Daily, un grand quotidien américain. Elle possède, du moins sur le papier, un parcours impressionnant: des études à Harvard, un passage par la Sorbonne, la maîtrise de plusieurs langues étrangères. Elle est intelligente, cultivée, sûre d’elle, et ne cache pas son intention de gravir rapidement les échelons.

Mais, à sa grande déception, elle est affectée à Vanguard, une rubrique consacrée à la communauté noire, dirigée par Pat, une rédactrice en chef expérimentée. Ancienne militante des droits civiques, Pat s’est longtemps battue pour que les Afro-Américains disposent d’une véritable place dans les médias. Elle sait combien la presse a contribué à entretenir certains préjugés raciaux, notamment en associant systématiquement les Noirs à la criminalité. La mission de Vanguard est donc de proposer une autre image de cette communauté, en racontant aussi ses réussites et ses initiatives.

Yvonne, elle, y voit une impasse professionnelle. Elle refuse d’être enfermée dans son identité raciale. Elle ne veut pas devenir une grande journaliste noire, mais une grande journaliste, tout simplement. Pourquoi devrait-elle limiter ses ambitions à sa communauté alors que ses collègues blancs peuvent prétendre couvrir le monde entier? L’argument se défend. La manière dont Yvonne le fait valoir, beaucoup moins.

Un amour secret et une rivalité professionnelle – Elle entretient par ailleurs une liaison secrète avec Jeff, l’un des responsables blancs du journal, qui appartient à la famille fondatrice du quotidien. Il a contribué à son engagement et lui laisse entrevoir de belles perspectives professionnelles. Leur relation mêle donc sentiments, ambitions et rapports de pouvoir, même si chacun préfère sans doute se convaincre qu’il sait parfaitement distinguer les trois.

Au sein de Vanguard, Yvonne doit également composer avec Neil, un journaliste noir qui travaille depuis longtemps auprès de Pat. Entre les deux, le courant ne passe guère. Neil juge Yvonne arrogante, privilégiée et déconnectée des réalités sociales des Afro-Américains défavorisés. Elle le considère comme un journaliste sans grande ambition, prisonnier de convictions militantes qui l’empêchent de progresser.

L’apparition de Latisha – Le meurtre de Tim Dunn va leur offrir l’occasion de s’affronter professionnellement. Neil s’intéresse à Jessica, la veuve, envisageant notamment qu’elle ait pu jouer un rôle dans l’assassinat de son mari. Yvonne, quant à elle, rencontre dans un centre communautaire une adolescente noire, Latisha, dont le comportement la surprend. Issue apparemment d’un milieu très pauvre, la jeune fille possède une intelligence remarquable et affirme parler plusieurs langues étrangères, notamment l’italien et l’allemand.

Au fil de leurs rencontres, Latisha lui livre des confidences étonnantes. Elle prétend appartenir à un gang entièrement féminin, les AOBs, dont les membres peuvent se faire passer pour des hommes. Puis elle révèle que ce gang aurait participé au meurtre de Tim Dunn.

Pour Yvonne, c’est un scoop extraordinaire. Depuis le début de l’enquête, la police recherche un homme noir. Et si le meurtrier était en réalité une femme? Voilà qui pourrait lui ouvrir les portes de la rédaction nationale!

Encore faudrait-il que tout cela soit vrai.

La concurrence s’intensifie – Pat accueille ces révélations avec prudence. Accuser une adolescente d’avoir participé à un meurtre exige des vérifications sérieuses. Elle laisse néanmoins Yvonne poursuivre son enquête, tout en demandant à Neil de procéder à ses propres investigations. Une compétition s’engage entre les deux journalistes, chacun cherchant à obtenir les informations de l’autre sans dévoiler les siennes. Pendant ce temps, les arrestations se multiplient dans les quartiers noirs et les tensions raciales continuent de s’exacerber.

ACTE II — Quand l’histoire échappe à ceux qui la racontent

Yvonne est agressée et hospitalisée – L’enquête d’Yvonne prend une tournure dramatique lorsque Latisha reprend contact avec elle et lui propose un nouveau rendez-vous. La journaliste décide de s’y rendre seule, mais elle est agressée à l’arme blanche et doit être hospitalisée.

Cette agression semble confirmer qu’elle a mis le doigt sur une affaire particulièrement dangereuse. Pendant son hospitalisation, Pat décide de faire avancer la publication du reportage, en participant elle-même à sa rédaction à partir des éléments recueillis par Yvonne.

L’article paraît sous un titre sensationnel: Confessions of a Girl Gang Member («Confessions d’une membre d’un gang de filles»). C’est un énorme succès médiatique. Yvonne accède soudain à la notoriété dont elle rêvait. Mais ce triomphe repose sur une faiblesse considérable: personne, en dehors d’elle, ne peut confirmer les déclarations de Latisha.

Le scoop commence à s’effondrer – La police exige naturellement d’identifier cette mystérieuse adolescente qui aurait reconnu son implication dans un assassinat. Yvonne refuse, ou se révèle incapable, de fournir les renseignements nécessaires. Le détective Williamson accentue la pression et la journaliste finit par être arrêtée pour entrave à la justice.

Neil entreprend alors de vérifier non seulement le reportage, mais également le parcours personnel d’Yvonne. Et les surprises vont s’accumuler. Ses prestigieuses études à Harvard et à la Sorbonne sont fictives, tout comme plusieurs autres éléments de son CV. En réalité, elle a grandi dans un milieu beaucoup moins favorisé qu’elle ne le prétend et a abandonné ses études universitaires dès sa première année.

Yvonne s’est littéralement inventé une autre vie. Elle a fabriqué le personnage qu’elle pensait devoir être pour accéder au monde auquel elle aspirait.

Latisha existe-t-elle vraiment? – Dès lors, une question beaucoup plus grave se pose: si Yvonne a menti sur son propre parcours, pourquoi faudrait-il croire ce qu’elle raconte au sujet de Latisha? D’autant que cette dernière demeure introuvable et que personne ne peut véritablement confirmer son existence.

Les similitudes entre les deux jeunes femmes deviennent troublantes. Toutes deux sont noires, intelligentes, issues de milieux modestes et prétendent maîtriser plusieurs langues étrangères. Latisha serait-elle une sorte de double imaginaire d’Yvonne? La journaliste aurait-elle inventé cette adolescente comme elle s’est inventé un passé prestigieux? Ou bien Latisha existe-t-elle réellement, mais a-t-elle menti sur sa participation au meurtre ?

Le spectacle entretient cette incertitude, au point que le spectateur ne peut plus être certain de la réalité des scènes auxquelles il a pourtant assisté.

Le passé d’Yvonne et de Pat apparaît sous un autre jour – Parallèlement, la pièce révèle les blessures personnelles des deux principales protagonistes. Yvonne a vécu une enfance marquée par les violences d’un père autoritaire et par de profondes humiliations racistes. Certains camarades lui reprochaient de ne pas se comporter comme une jeune fille noire était censée le faire, allant jusqu’à lui peindre le corps en blanc pour se moquer d’elle. On comprend mieux son obsession de la réussite et son désir de s’inventer une autre identité. Cela peut expliquer ses mensonges, sans nécessairement les excuser.

Pat révèle elle aussi un passé douloureux. Engagée dans sa jeunesse au sein de mouvements révolutionnaires, elle a notamment subi des violences sexuelles de la part d’hommes qui prétendaient pourtant combattre toutes les formes d’oppression. Elle s’inquiète également pour son fils, victime du harcèlement policier. Son parcours professionnel s’est construit sur une succession de combats et de compromis, dans des institutions dominées par des hommes blancs.

Pat et Jeff doivent choisir leur camp – Mais voilà que Pat, qui n’a cessé de défendre l’intégrité journalistique, se retrouve personnellement impliquée dans la publication d’un article dont la crédibilité s’effondre. Jeff, lui, doit choisir entre son soutien à Yvonne et la protection du journal familial. Quant à Neil, s’il apparaît comme le plus soucieux de vérifier les faits, sa rivalité avec Yvonne et ses ambitions personnelles rendent également son attitude moins désintéressée qu’il n’y paraît.

Aucun personnage ne sort donc véritablement indemne de l’affaire.

L’opposition entre Pat et Yvonne prend alors toute sa dimension. Pat appartient à une génération qui a pensé que l’émancipation passait par la lutte collective. Yvonne veut profiter de ces conquêtes sans être tenue de poursuivre indéfiniment les combats de ses aînés. Les deux positions sont compréhensibles, mais les deux femmes ont payé cher leurs ambitions: Pat en acceptant des compromis qu’elle aurait autrefois condamnés, Yvonne en construisant sa réussite sur une identité fictive.

Pendant ce temps, le meurtre de Tim Dunn n’est toujours pas résolu. L’implication du gang féminin demeure invérifiable, tout comme l’hypothèse d’une participation de Jessica à l’assassinat de son mari. Les mensonges d’Yvonne discréditent son reportage sans pour autant permettre d’établir ce qui s’est réellement passé.

Et tandis que les journalistes se disputent sur leurs responsabilités et les moyens de sauver leur réputation, la situation dégénère à l’extérieur.

Le National Theatre choisit un dénouement différent: une ville qui s’embrase – La production du National Theatre donne au dénouement une dimension particulièrement spectaculaire. Les manifestations se multiplient, les affrontements avec la police s’intensifient et les tensions raciales éclatent au grand jour. La scénographie exploite alors l’immensité de l’Olivier Theatre pour représenter une ville en proie au chaos, entre projections, incendies et violences.

Les conséquences de l’affaire dépassent désormais largement les ambitions personnelles d’une journaliste. Les informations publiées, les accusations lancées et les récits présentés comme des vérités ont contribué à nourrir une situation que plus personne ne maîtrise.

Pat doit affronter cette réalité amère: elle qui voulait utiliser le journalisme pour combattre les préjugés a participé à la publication d’un article susceptible d’avoir aggravé les divisions. Quant à Yvonne, son rêve de célébrité s’est réalisé, mais certainement pas comme elle l’imaginait.

La pièce ne livre finalement aucune réponse incontestable à la question qui a déclenché toute l’intrigue: qui a réellement assassiné Tim Dunn ?

Le meurtre a suscité une multitude de récits, chacun construit à partir des convictions, des ambitions et des intérêts de celui qui le raconte. À force de confronter ces versions, la vérité semble être devenue inaccessible.

The Story n’est donc pas uniquement un thriller sur une journaliste prête à tout pour réussir. C’est aussi une réflexion sur la fabrication de l’information, sur l’identité raciale, sur l’opposition entre ambition personnelle et responsabilité collective, et sur notre tendance à préférer une histoire séduisante à une réalité plus complexe.

Le titre résume parfaitement cette ambiguïté. The Story, c’est l’histoire, bien sûr, mais aussi l’article que l’on veut publier, le récit que l’on construit et la version des faits que l’on préfère croire.

Reste une question: quand tout le monde a raconté son histoire, que reste-t-il de la vérité ?

Tracey Scott Wilson: entre vérité, ambition et manipulation de l’information

J’ai lu une passionnante interview accordée par l’autrice de la pièce, Tracey Scott Wilson au The Guardian sur la genèse de The Story.

Passionnée très jeune par l’actualité, qu’elle regardait quotidiennement à la TV avec son père, Wilson s’est intéressée à l’évolution du journalisme américain et à la place grandissante prise par l’opinion au détriment des faits. Mais c’est surtout l’affaire Janet Cooke qui lui a inspiré sa pièce. En 1981, cette jeune journaliste noire du Washington Post avait remporté le Prix Pulitzer pour un reportage bouleversant sur un enfant de huit ans toxicomane. Quelques jours plus tard, on découvrait que toute l’histoire était inventée. Wilson avait été frappée par la réaction de son père, qui regrettait d’abord qu’une journaliste noire soit récompensée pour avoir présenté sa communauté sous un jour aussi négatif, avant que le mensonge ne donne une tout autre dimension au scandale.

À travers Yvonne, l’héroïne de The Story, Wilson s’interroge sur l’ambition, l’identité et l’authenticité. Qui peut prétendre représenter une communauté? Une femme noire a-t-elle le devoir de défendre l’image des Afro-Américains, ou doit-elle pouvoir poursuivre librement ses ambitions personnelles? Cette réflexion s’incarne dans l’opposition entre Yvonne, jeune journaliste prête à tout pour réussir, et Pat, sa supérieure, héritière des combats pour les droits civiques. Wilson insiste sur le fait que les deux femmes sont les faces d’une même médaille: toutes deux paient le prix de leur ambition dans un univers professionnel où elles doivent constamment faire leurs preuves.

Dans ce passionnant article, l’autrice raconte également le parcours étonnant de sa pièce. Peu après sa création new-yorkaise, une lecture avait été organisée au Soho Theatre de Londres, sans déboucher sur une production. Mais un jeune acteur présent ce jour-là, Clint Dyer, avait été profondément marqué par le texte. Pendant plus de vingt ans, il n’a cessé de le proposer aux théâtres avec lesquels il travaillait. C’est finalement lui qui signe la mise en scène du National Theatre en 2026. Il est aujourd’hui artiste associé (Associate Artist) du National Theatre.

Wilson révèle aussi qu’elle avait initialement envisagé de devenir journaliste. Elle y a renoncé lorsqu’un professeur lui a reproché de trop exprimer ses opinions et de manquer d’objectivité. Elle s’amuse aujourd’hui de ce paradoxe: avec l’évolution de certains médias, ce qui constituait autrefois un défaut pourrait presque devenir un atout professionnel!

Bien que l’action de The Story reste située en 2003, la pièce lui paraît plus actuelle que jamais. Elle dénonce notamment notre tendance croissante à ne consulter que les informations qui confortent nos convictions. Elle compare cette attitude à celle d’un supporter qui refuse de lire le compte rendu d’une défaite de son équipe favorite: aujourd’hui, explique-t-elle, nous adoptons parfois le même comportement face aux crises économiques, aux guerres ou aux grandes questions politiques. Nous préférons éviter une réalité désagréable plutôt que remettre en cause notre vision du monde.

Wilson observe également que les scandales médiatiques ont perdu leur capacité à provoquer une indignation durable. Une affaire qui aurait autrefois bouleversé l’opinion pendant des semaines serait aujourd’hui oubliée en quelques jours, emportée par une nouvelle polémique.

Pour autant, elle refuse de condamner l’ensemble du journalisme. Si certains médias privilégient désormais l’opinion, la recherche du sensationnel ou la confirmation des préjugés de leur public, d’autres journalistes continuent de prendre des risques pour établir et rapporter les faits, notamment dans les zones de conflit comme Gaza.

C’est finalement toute l’ambiguïté de The Story: une pièce qui interroge non seulement la manière dont les journalistes fabriquent leurs récits, mais aussi la responsabilité de ceux qui les lisent et choisissent de les croire. Car entre une information vraie et une histoire que nous avons envie de croire, notre préférence ne va pas toujours à la première.

Tout le plaisir que j’ai eu à ce spectacle…

Le national Theatre, comme toujours

Le National Theatre de Londres, avec ses trois salles, ses 5 restaurants, ses foyers, son architecture brutaliste, sa librairie, … En route! Métro vers Embankment. Ouf, les ascenseurs fonctionnent pour monter sur le pont. Il fait plus de 20°C.

Il fait super beau et tout le monde est en terrasse. Mi-octobre.

Très bizarre. De nouveaux escaliers – très discrets – ont été rajoutés pour donner accès au Southbank Center comme si ceux présents dans l’architecture brutaliste ne suffisaient pas…

On le voit très clairement sur la deuxième photo. Et puis le voilà, mon National.

Et l’Olivier, toujours aussi beau, sauf qu’il n’y a pas de rampe dans la descente centrale où se trouve sa place. Non? 4ème rang au centre. Top, Non?

Avant décrire quoi que ce soit d’autre, je dois commencer par l’essentiel: ce spectacle a été un choc. Non. Ce spectacle a été des chocs…

Un thriller implacable

Le pitch initial, comme nous l’avons dit, est très simple: quatre journalistes enquêtent sur le meurtre d’un homme blanc, abattu dans un quartier majoritairement noir sous les yeux de son épouse enceinte, qui a survécu à l’agression.

Ces quatre journalistes – Pat, Yvonne, Neil et Jeff – abordent le meurtre de Tim Dunn avec des convictions, mais aussi des intérêts très différents. Et c’est précisément ce qui fait l’intérêt de la pièce: ils prétendent tous rechercher la vérité, mais ils ne recherchent pas nécessairement la même. Car derrière cette recherche commune de la vérité se cachent quatre façons bien différentes de concevoir le journalisme, et peut-être surtout quatre bonnes raisons de vouloir que la vérité aille dans un sens plutôt que dans un autre.

Pat et Yvonne

Pat (Lorraine Toussaint) considère l’affaire avant tout sous l’angle de ses conséquences pour la communauté noire. Le meurtre a provoqué une vague d’arrestations et renforcé des préjugés raciaux. Elle veut donc éviter que son journal contribue à cette stigmatisation. Elle se méfie des révélations spectaculaires d’Yvonne, mais finit néanmoins par soutenir leur publication. Paradoxalement, celle qui défend le plus ardemment la responsabilité sociale du journalisme accepte de transiger avec ses propres principes.

Yvonne (Letitia Wright) voit dans cette affaire une occasion exceptionnelle de faire décoller sa carrière. Elle est convaincue de tenir un scoop grâce à Latisha, cette adolescente qui affirme appartenir à un gang féminin impliqué dans le meurtre. Pour elle, l’important est de faire éclater une vérité que personne n’avait envisagée. Mais son ambition l’amène à négliger les vérifications indispensables. Elle veut tellement avoir trouvé la bonne histoire qu’elle risque de ne plus distinguer ce qu’elle sait de ce qu’elle veut croire.

De g à dr: Pat, Neil, Yvonne et Jeff

Neil (Ashley Thomas) privilégie une autre hypothèse: Jessica Dunn, la veuve, pourrait avoir commandité l’assassinat de son mari. Il refuse de considérer son témoignage comme indiscutable simplement parce qu’elle est blanche, enceinte et présentée comme une victime irréprochable. Il se montre particulièrement sceptique devant les révélations d’Yvonne et entreprend de les vérifier. Sa démarche est plus rigoureuse, même si sa rivalité avec Yvonne et son désir de reconnaissance professionnelle ne sont jamais très éloignés.

Jeff (Wilf Scolding) envisage l’affaire essentiellement du point de vue de la direction du journal. Un scoop national renforcerait le prestige du quotidien et pourrait justifier la promotion d’Yvonne, avec laquelle il entretient une liaison secrète. Il l’encourage donc à poursuivre son enquête, tout en s’interrogeant sur la solidité de ses révélations. Lorsque le scandale menace d’éclater, ses intérêts personnels et ceux de l’institution risquent toutefois de prendre le dessus sur sa loyauté envers Yvonne.

Une mise en scène comme je n’en ai jamais vue

La pièce de Scott Wilson, audacieuse, s’inscrit dans la belle tradition du drame journalistique au rythme effréné. Comme nous l’avons dit, tout commence par le meurtre de sang-froid d’un instituteur blanc, abattu par un agresseur noir inconnu sous les yeux de sa femme enceinte. S’ensuivent la panique, l’emballement médiatique et l’entrée en scène d’une jeune journaliste fougueuse, bien décidée à résoudre l’affaire.

Mais ce meurtre, nous allons le revoir plusieurs fois au cours du spectacle, sous des éclairages différents, au propre comme au figuré. Et c’est là que la mise en scène de Clint Dyer devient particulièrement fascinante. Lorsque l’enquêteur interroge Jessica, la veuve, celle-ci est assise sur le siège passager de la voiture. Face à elle, le policier lui pose ses questions. Mais à quelques centimètres seulement, sur le siège du conducteur, se trouve également son mari, plongé dans l’obscurité. Il suffit alors d’un basculement de lumière pour que nous passions d’une réalité à l’autre. L’enquêteur disparaît dans le noir, le mari s’éclaire, et nous voilà revenus quelques instants avant le drame.

Ainsi, Jessica peut assurer au policier que tout allait bien et, une seconde plus tard, lorsque la lumière change, nous l’entendons confier à son mari qu’elle a peur. Puis l’éclairage bascule à nouveau et nous retrouvons l’interrogatoire. Les deux scènes s’entremêlent, se répondent et parfois se contredisent, sans le moindre changement de décor. C’est d’une fluidité remarquable et, surtout, d’une formidable intelligence dramaturgique.

C’est bien l’écriture qui impose ces changements permanents entre l’interrogatoire et les instants précédant le meurtre. Le metteur en scène aurait pu multiplier les déplacements, les changements de décor ou les effets visuels. Il choisit au contraire une solution d’une simplicité désarmante: les deux moments coexistent dans le même espace, à quelques centimètres l’un de l’autre, et la lumière suffit à nous faire passer de l’un à l’autre.

Le texte confronte deux versions d’un même événement; la mise en scène nous permet littéralement de les voir se contredire. C’est aussi simple que brillant.

Extrait de la pièce

Le texte repris est un exemple dans une autre scène… Ce qui est particulièrement remarquable, c’est ce qu’implique la manière dont Clint Dyer traduit scéniquement les allers-retours imaginés par Tracey Scott Wilson: cela donne à la mise en scène une fluidité et une rapidité absolument extraordinaires, lui conférant un caractère profondément cinématographique. Les scènes s’enchaînent comme les plans d’un film, sans la moindre rupture de rythme.

Mais cette virtuosité n’est pas qu’esthétique. Elle permet également de mettre en évidence, de manière presque instantanée, les contradictions des personnages, le fossé entre ce qu’ils racontent et ce qu’ils ont réellement vécu, entre la vérité qu’ils veulent présenter et leurs peurs les plus intimes.

Un simple changement de lumière suffit ainsi à faire basculer non seulement le temps et l’espace, mais aussi notre perception d’un personnage. Et c’est là que le procédé devient véritablement passionnant. Et cela dure comme cela toute la pièce. J’ai lu que certains critiques avaient trouvé la construction théâtrale de la pièce déroutante, voire épuisante. Pour ma part, c’est précisément cette incroyable virtuosité qui m’a fasciné.

Des thématiques tout sauf primaires

Au-delà de l’enquête policière, The Story s’intéresse surtout à la manipulation de l’information, aux fausses nouvelles et à la manière dont les questions raciales peuvent influencer ce que les médias choisissent de raconter. Cette réflexion s’incarne particulièrement dans l’opposition entre Yvonne et Pat, deux femmes qui défendent des visions presque opposées du journalisme. Yvonne refuse d’être considérée comme une «journaliste noire»: elle veut être journaliste, tout simplement, et ne comprend pas pourquoi sa couleur de peau devrait déterminer les sujets qu’elle traite ou limiter ses ambitions. Pat, elle, appartient à une autre génération. Elle sait combien il a fallu se battre pour que les Noirs puissent simplement entrer dans les rédactions, y trouver leur place et, surtout, raconter eux-mêmes leur histoire plutôt que de laisser les autres la raconter à leur place. L’une veut dépasser les questions raciales pour avancer, l’autre refuse qu’on les oublie tant qu’elles continuent de peser sur la réalité. Et, finalement, toutes les deux ont leurs raisons.

Clint Dyer a choisi de conserver l’action de The Story en 2003, à une époque où les réseaux sociaux n’avaient pas encore envahi nos vies et où Internet n’occupait pas la place centrale qu’il a aujourd’hui dans la diffusion de l’information. Résultat: ces journalistes qui brandissent leurs micros, ces gros titres projetés sur l’immense décor de l’Olivier Theatre ont parfois un petit côté désuet. On pourrait donc craindre que la pièce ait pris un coup de vieux. Et pourtant, pas du tout! Car au-delà de l’enquête policière et de la réflexion sur les dérives du journalisme, c’est peut-être surtout le portrait de deux femmes noires ambitieuses que nous propose Tracey Scott Wilson.

Yvonne et Pat n’ont ni le même parcours ni la même conception de la réussite, mais toutes deux se heurtent aux obstacles d’un monde professionnel longtemps dominé par les hommes, et plus particulièrement par les hommes blancs. Leur ambition, pourtant parfaitement légitime, se trouve constamment freinée, remise en question ou contrainte de s’accommoder de compromis. Et la présence de Neil, journaliste noir qui cherche lui aussi à faire éclater la vérité, vient encore complexifier cette réflexion. Car derrière leurs affrontements professionnels se pose une question autrement plus délicate: qui a le droit de parler au nom de la communauté noire? Qui peut prétendre la représenter? Et surtout, peut-on la critiquer sans être accusé de la trahir? Autant de questions qui n’ont certainement rien perdu de leur actualité depuis 2003.

D’habitude, une partie d’échecs se joue à deux. Ici, ils sont quatre autour de l’échiquier, chacun élaborant sa stratégie, avançant ses pions, cherchant à prendre l’avantage sur les autres. Sauf que des personnages extérieurs s’invitent dans la partie et se permettent, eux aussi, de déplacer les pièces en cours de jeu! Et forcément, tout se complique.

L’exemple le plus frappant est sans doute celui de Jessica, la veuve de l’homme assassiné. Au départ, elle affirme avec certitude que le meurtrier était un homme noir. Mais lorsque la presse commence à évoquer la possible implication d’un gang de femmes, voilà qu’elle modifie son témoignage: finalement, l’assassin pourrait bien avoir été une femme noire!

Jessica face à la presse

Et là, on touche à quelque chose de particulièrement troublant. Est-ce sa mémoire qui lui revient progressivement? Ou est-elle influencée, peut-être inconsciemment, par ce qu’elle lit et entend dans les médias? Son témoignage ne confirme plus une information: il semble désormais s’adapter à celle-ci. On assiste ainsi à un renversement assez vertigineux: alors que l’enquête journalistique devrait permettre d’établir les faits, ce sont les informations publiées qui finissent par influencer la manière dont les témoins se souviennent des faits. Et comment retrouver la vérité lorsque celle-ci semble changer à mesure qu’on la raconte?

J’ai été particulièrement fasciné par Lorraine Toussaint, qui incarne Pat, et surtout par la manière dont elle fait évoluer son personnage au fil du spectacle. Au départ, elle nous apparaît comme une femme autoritaire, presque cassante, profondément attachée à ses convictions et peu disposée à supporter l’arrogance de la nouvelle recrue. Lorsqu’Yvonne arrive dans la rédaction, Pat déplace elle-même le bureau – qu’Yvonne avait déplacé à un endroit qui lui plaisait – dans un coin, le plus loin possible du sien. Voilà qui annonce immédiatement la couleur! Mais progressivement, derrière cette façade inflexible, on découvre une femme beaucoup plus complexe, et surtout des blessures qu’elle a toujours soigneusement dissimulées.

Yvonne vient d’arriver et Pat la nie

Pat a consacré sa vie à la lutte pour les droits civiques, mais elle révèle avoir elle-même subi des violences sexuelles au sein des mouvements qui prétendaient combattre toutes les formes d’oppression. Et elle s’est tue, pour ne pas fragiliser la cause qu’elle défendait. Cruel paradoxe: au nom de l’émancipation des Noirs, elle a dû accepter que ses propres droits de femme soient bafoués. À cela s’ajoute l’angoisse d’une mère dont le fils continue de subir le harcèlement policier, malgré toutes les années passées à lutter contre le racisme.

On comprend alors beaucoup mieux la dureté de Pat, mais aussi son amertume et son attachement presque viscéral aux conquêtes de sa génération. Elle sait ce que ces victoires ont coûté, parce qu’elle en a personnellement payé une partie du prix. Et Lorraine Toussaint accompagne cette évolution avec une finesse impressionnante. Sans jamais chercher à rendre son personnage artificiellement sympathique, elle nous amène peu à peu à regarder autrement cette femme qui, au début, pouvait nous paraître si désagréable. Pat ne change pas nécessairement: c’est notre regard sur elle qui change. Et c’est peut-être encore plus fort.

Et face à Lorraine Toussaint, Letitia Wright a une partition bien différente, et peut-être même plus ingrate. Car Yvonne n’est pas un personnage particulièrement sympathique. Elle est ambitieuse, arrogante, parfois méprisante, et semble prête à écraser tout ce qui pourrait entraver sa réussite. Letitia Wright lui donne une énergie formidable, une assurance presque insolente, sans chercher à tout prix à nous la rendre attachante. Et lorsque nous découvrons progressivement les blessures et les mensonges derrière lesquels elle s’est construit une véritable carapace, nous comprenons mieux son comportement, sans nécessairement parvenir à l’excuser.

Latisha (Aliyah Odoffin) et Yvonne (Letitia Wright)

C’est d’ailleurs ce qui rend le contraste avec Pat si intéressant. Pat nous émeut à mesure que nous découvrons les souffrances qu’elle dissimule. Yvonne, elle, reste beaucoup plus difficile à aimer, même lorsque ses blessures nous sont révélées. Certains critiques britanniques ont reproché à Letitia Wright de ne pas réussir à rendre son personnage suffisamment attachant. Mais est-ce vraiment ce qu’on attendait d’elle? Un personnage désagréable n’est pas nécessairement un personnage mal interprété! Et parvenir à nous faire comprendre une femme sans chercher à nous la faire aimer, c’est aussi une sacrée performance d’actrice.

Et puis il y a cette image finale, ajoutée pour la production du National Theatre, qui donne soudain une tout autre dimension au spectacle. Alors que, depuis le début, nous sommes plongés dans les bureaux du journal, les enquêtes, les rivalités et les versions contradictoires des événements, voilà que l’immense scène de l’Olivier s’ouvre sur une vision saisissante: une ville en proie aux émeutes, aux incendies et aux affrontements avec la police. Pat, pétrifiée, contemple ce chaos. C’est une image d’une puissance extraordinaire, qui nous rappelle brutalement que derrière toutes ces histoires que l’on raconte, déforme ou invente, il y a une réalité et des êtres humains qui en subissent les conséquences. Pendant que les journalistes se disputaient pour savoir quelle histoire raconter, dehors, le monde continuait de brûler. Une manière spectaculaire de conclure la pièce sans pour autant résoudre toutes les énigmes de l’intrigue.

Merci, une fois de plus, le National… A cet hiver pour The Jungle Book (Olivier Theatre) et The Rise and Fall of Little Voice (Dorfman Theatre).

1 réflexion sur “🎭 « The Story » (NT – Olivier Theatre)”

  1. Décidément ce théâtre est le lieu idéal pour des mises en scène époustouflantes. C’est là que j’ai découvert, à la création, le fabuleux War Horse dont je ne me suis jamais remise

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