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🎶 « Sinatra The Musical » (Aldwych Theatre)

Bon… Que dire. Les jukebox musical (à part Mamma Mia! et &Juliet) ce n’est pas ma tasse de thé. Vraiment pas. Et en plus – shame on me – je ne connais virtuellement pas Frank Sinatra. Je sais bien sûr que c’est un chanteur et pas un astronaute, mais je suis incapable de citer spontanément une de ses chansons.
Qui est Frank Sinatra?
Après consultation du site sur Frank Sinatra (sinatra.com), je sais tout. Il naît en 1915 à Hoboken, dans le New Jersey, dans une famille d’origine italienne. Il grandit dans un milieu populaire et se passionne très tôt pour la chanson. Son modèle absolu est Bing Crosby, qu’il écoute à la radio avec fascination. Ce qui l’intéresse chez lui, ce n’est pas seulement la voix, mais cette manière presque naturelle de raconter une chanson, comme s’il s’adressait directement à une seule personne. Sinatra va peu à peu faire de cette proximité sa marque de fabrique.
Il commence modestement, dans les bals, les clubs et les émissions de radio locales. En 1935, il connaît un premier petit succès avec un groupe vocal, les Hoboken Four, qui remporte un concours radiophonique très populaire. Quelques années plus tard, il chante régulièrement au Rustic Cabin, un restaurant du New Jersey dont les soirées sont retransmises à la radio.


Sinatra est encore extrêmement jeune, mince, presque adolescent,
loin du personnage en smoking, chapeau incliné et verre de whisky
qui deviendra l’image mythologique de « Sinatra ».
À cette époque, la vedette officielle est Tommy Dorsey.
Sinatra n’est encore que the boy singer de l’orchestre.
C’est là qu’il est repéré par le chef d’orchestre Harry James, qui l’engage en 1939. Sinatra enregistre alors ses premiers disques, dont All or Nothing at All, qui passe pourtant presque inaperçu à sa sortie.
Sa véritable école sera l’orchestre de Tommy Dorsey, qu’il rejoint en 1940. À l’époque, dans les grands orchestres de swing, la vedette est encore le chef d’orchestre: le chanteur intervient sur quelques morceaux avant de rendre la place aux musiciens. Mais Sinatra commence progressivement à attirer l’attention pour lui-même. Il observe surtout la manière dont Dorsey joue du trombone, en donnant l’impression de ne jamais reprendre son souffle, et tente d’appliquer cette technique à sa propre voix. Ses longues phrases, son souffle exceptionnel et cette façon très souple de faire vivre les paroles deviennent peu à peu reconnaissables entre toutes.
Avec Dorsey, Sinatra enregistre plusieurs grands succès et commence à faire tourner les têtes. Les jeunes femmes viennent désormais aux concerts pour lui autant que pour l’orchestre. Il est pourtant déjà marié: il a épousé Nancy Barbato en 1939 et leur première fille, Nancy, est née l’année suivante.
C’est donc un jeune père de famille qui devient progressivement l’objet d’une ferveur adolescente assez nouvelle pour l’époque. Le chanteur commence à prendre le pas sur l’orchestre et Sinatra comprend très vite qu’il peut — et qu’il veut — devenir une vedette à part entière.
Avec Dorsey, Sinatra enregistre notamment: I’ll Never Smile Again, There Are Such Things, Polka Dots and Moonbeams, Imagination.
En 1942, il quitte finalement Tommy Dorsey pour tenter sa chance en solo. La séparation avec Dorsey est compliquée — notamment contractuellement. Et c’est en fait là que le musical Sinatra commence. Le 31 décembre 1942, Frank Sinatra monte sur la scène du Paramount Theatre à New York. Il a 27 ans. Dans la salle, les adolescentes hurlent à son apparition: ce sont les fameuses bobby-soxers. En quelques mois, Sinatra va cesser d’être simplement un excellent chanteur pour devenir un véritable phénomène de société. Le rideau de Sinatra: The Musical se lève exactement au moment où naît la légende.
La période de Frank Sinatra abordée dans le musical
Le musical prend donc le relais le 31 décembre 1942, au Paramount Theatre de New York. Frank Sinatra a 27 ans, vient de quitter l’orchestre de Tommy Dorsey et tente désormais l’aventure en solo. Ce soir-là, quelque chose bascule: les jeunes filles hurlent, se précipitent vers la scène et font de ce garçon maigre venu du New Jersey une véritable idole. C’est le début de la «Sinatramania». En très peu de temps, sa voix envahit la radio, les disques se vendent par millions et Hollywood commence à lui faire les yeux doux.

© Photo Birgit et Ralf Brinkhoff
Sinatra part donc pour Hollywood, tandis que Nancy, qu’il a épousée en 1939, reste avec leurs enfants (Nancy, naît en 1940, puis Frank Jr. en 1944). Le succès ne simplifie évidemment pas la vie familiale. Les absences se multiplient, tout comme les aventures de Frank avec des femmes rencontrées dans le milieu du cinéma. Le spectacle fait d’ailleurs apparaître plusieurs figures de l’époque — Gene Kelly, Lana Turner, Marlene Dietrich ou Billie Holiday — et élargit ainsi le récit à tout le monde du show-business qui entoure Sinatra. Sa mère Dolly, personnage haut en couleur, et son père Marty restent également très présents dans son parcours.

© Photo Birgit et Ralf Brinkhoff
Sa carrière au cinéma décolle parallèlement à celle de chanteur. Après quelques premiers rôles, Hollywood l’associe notamment à Gene Kelly, avec qui il tourne trois musicals: Anchors Aweigh (1945), où ils incarnent deux marins en permission à Los Angeles, puis Take Me Out to the Ball Game (1949) et surtout On the Town (1949), devenu l’un des grands classiques du musical hollywoodien. Sinatra est désormais bien davantage qu’un chanteur à succès: il est aussi l’une des figures populaires du Hollywood de l’après-guerre.
Mais derrière le jeune homme romantique que l’Amérique adore commence à apparaître un personnage beaucoup plus compliqué: impulsif, infidèle, colérique, buveur, extraordinairement ambitieux et de plus en plus difficile à contrôler. Nancy supporte tant bien que mal les absences et les aventures de son mari, abondamment commentées par la presse. Parmi toutes ces rencontres, l’une va pourtant bouleverser sa vie beaucoup plus profondément que les autres: Ava Gardner.
Lorsqu’ils se rapprochent à la fin des années 1940, elle est en train de devenir l’une des grandes stars de Hollywood. Leur relation est passionnelle, mais aussi incroyablement tumultueuse. Sinatra est toujours marié à Nancy et père de trois enfants (Christina «Tina» Sinatra, naît le 20 juin 1948); la presse s’empare de l’affaire et l’image du gentil garçon romantique adoré des adolescentes se fissure sérieusement. Nancy finit par accepter le divorce et Sinatra épouse Ava Gardner en 1951. Mais ce deuxième mariage sera tout sauf paisible: les deux sont jaloux, explosifs et incapables de vivre longtemps ensemble comme de se séparer tout à fait. Cette liaison occupe une place centrale dans le musical, car elle accompagne toute la période où la vie privée de Sinatra se dérègle au moment même où sa carrière commence à s’effondrer.
Car au même moment, quelque chose d’encore plus grave se produit: le public commence à se détourner de Sinatra. Les goûts changent, ses disques fonctionnent moins bien, certaines de ses émissions disparaissent et Hollywood ne le considère plus comme une valeur sûre. Celui qui, quelques années auparavant, provoquait des émeutes d’adolescentes se retrouve au début des années 1950 considéré comme un chanteur dont la carrière appartient peut-être déjà au passé. Le scandale Gardner n’explique pas tout, mais il arrive au pire moment et nourrit une presse devenue franchement hostile. C’est cette simultanéité entre la catastrophe sentimentale et la chute professionnelle qui donne au musical sa véritable structure.
Sinatra refuse pourtant de disparaître. Il veut notamment obtenir le rôle du soldat Angelo Maggio dans le film magnifique de Fred Zinnemann From Here to Eternity (Tant qu’il y aura des hommes) qui a remporté 8 Oscars sur 13 nominations
Pour lui, il ne s’agit pas simplement d’un nouveau rôle: c’est peut-être sa dernière chance de prouver qu’il est autre chose qu’un crooner passé de mode.
Le studio ne le veut pas vraiment et il doit se battre pour être engagé. Le pari fonctionne: le film sort en 1953 et Sinatra reçoit l’année suivante l’Oscar du meilleur second rôle.
En quelques mois, celui que beaucoup pensaient fini redevient l’un des hommes les plus recherchés du show-business. C’est vers cette renaissance que tout le spectacle converge.

Le musical s’avère être moins «la vie de Frank Sinatra» que l’histoire de sa première ascension, de sa chute et de son incroyable retour. Et c’est là qu’il y a quelque chose d’assez amusant dans le choix du musical: il s’arrête pratiquement au moment où commence le Sinatra que l’imaginaire collectif connaît le mieux. L’Oscar de From Here to Eternity n’est pas la conclusion de sa carrière; c’est son deuxième départ.
Et alors, ce (jukebox) musical?
Tout d’abord, ce n’est pas un jukebox monté à l’économie
Commençons ici encore par quelque chose que, a priori, je n’aime pas: un orchestre sur scène. L’orchestre est bien visible sur scène, et il compte 17 musiciens. Il n’est pas simplement relégué dans une fosse: il fait partie du dispositif scénique et est parfois intégré directement à l’action, notamment dans les séquences de studio, de concert ou de big band. Et c’est un véritable point fort du spectacle. Je ne me parjure pas. C’est un orchestre qui joue une orchestre! Pas un orchestre d’un musical que l’on a rendu visible parce que des gens aiment ben même si dramaturgiquement cela n’a aucun sens… 😡La scénographie joue donc régulièrement avec l’idée que l’on assiste à la fois à la vie de Sinatra et à la fabrication de sa musique. Et il y a un petit bonus: après le salut final, l’orchestre reste pour un petit moment musical qui lui permet de se mettre lui-même en valeur. Seul! (Voir video en fin de post)

Magnifique orchestre de 17 musiciens – on se croirait à Bruxellons! 🤣- dirigé/supervisé par Gareth Valentine: cuivres, cordes et percussion donnent aux arrangements une vraie ampleur de big band. Autrement dit, la musique de Sinatra n’est pas réduite à une petite formation et le son orchestral est l’un des protagonistes du spectacle.
Et l’équipe créative est particulièrement solide: le livret est de Joe DiPietro (auteur de Memphis et I Love You, You’re Perfect, Now Change), et la mise en scène et les chorégraphies sont de Kathleen Marshall (trois fois Tony Award de la meilleure chorégraphie et responsable notamment du superbe revival d’Anything Goes qui est passé au Barbican). La scénographie est de Peter McKintosh, les costumes de Jon Morrell, les lumières de Bruno Poet. Ce spectacle est élégant, très professionnel avec tout le savoir-faire Broadway que cela suppose, mais sans tomber dans le clinquant ou la démonstration gratuite.
C’est aussi le premier musical « officiel » sur Sinatra
Et cela a son importance. Le spectacle a été développé avec Frank Sinatra Enterprises et surtout avec Tina Sinatra, sa fille, qui en est coproductrice. Joe DiPietro a longuement travaillé avec elle et a pu recueillir ses souvenirs familiaux. Le spectacle avait d’abord été créé au Birmingham Rep en 2023, avec Matt Doyle dans le rôle de Sinatra, avant d’être retravaillé puis largement recasté pour le West End. La production londonienne garde notamment Ana Villafañe en Ava Gardner et Phoebe Panaretos en Nancy, mais Joel Harper-Jackson a repris le rôle de Frank Sinatra.

© Photo Birgit et Ralf Brinkhoff
Cette caution familiale est à la fois une force et peut-être l’une des faiblesses du projet. Le spectacle peut raconter des choses très intimes, mais selon moi il semble hésiter à aller jusqu’au bout lorsqu’il s’agit de montrer les côtés franchement déplaisants de Sinatra. On instruit finalement beaucoup plus à décharge qu’à charge. On a franchement l’impression que Tina Sinatra souhaitait faire mieux comprendre son père, mais que le musical recule devant une partie de sa noirceur.
Un choix dramaturgique plus malin que la biographie « naissance-mort »
Malgré mon à priori envers les jukebox musicals, j’ai bien vécu ce spectacle. En fait, je me retrouve dans une situation similaire à End of the Rainbow, la pièce de théâtre musical de Peter Quilter, créée en 2005 en Australie puis surtout devenue célèbre grâce à Tracie Bennett, qui l’a jouée dans le West End en 2010-2011 où je l’ai vue deux fois. Cette pièce ne racontait absolument pas toute la vie de Judy Garland. L’action se concentrait sur une période extrêmement courte, à la fin de 1968, lorsque Garland, 46 ans, arrive à Londres pour une série de concerts au Talk of the Town. Elle tente encore une fois de relancer sa carrière, accompagnée de son pianiste et de Mickey Deans, qui deviendra quelques mois plus tard son cinquième mari. Elle mourra en juin 1969. C’est presque l’inverse chronologique de Sinatra. Sinatra choisit une douzaine d’années pour montrer la naissance de la star, sa chute puis sa renaissance; End of the Rainbow prend quelques mois tout à la fin pour montrer une star qui tente désespérément une dernière renaissance. Dans les deux cas, on choisit un moment de crise qui permet de faire surgir toute la biographie passée sans devoir la raconter chronologiquement.
En fait, ne raconter qu’un fragment d’une vie peut être beaucoup plus efficace que le sempiternel biopic “de l’enfance à la gloire”. Ce biopic, c’est par exemple tout ce que j’ai détesté dans Thriller Live et même dans MJ the Musical, les deux musicals à propos de Michael Jackson.
Et je trouve qu’il faut vraiment mettre au crédit du musical qu’il ne tente pas de raconter les 82 années de Sinatra, qu’il concentre essentiellement son récit sur une douzaine d’années: la naissance de l’idole au début des années 1940, Nancy, Hollywood, Ava Gardner, la chute puis le retour avec From Here to Eternity.
C’est tout de même plus prometteur dramaturgiquement que le traditionnel : « il rencontre untel, chante le tube n°1 ; il se marie, chante le tube n°2 ; il divorce, chante le tube n°3 ».
En revanche – et cela ne me choque pas du tout – les chansons ne respectent absolument pas la chronologie. Le catalogue entier est à disposition de DiPietro. Ainsi My Way, That’s Life ou New York, New York, qui appartiennent à des périodes bien postérieures, peuvent être utilisées pour commenter les années 1940-50. C’est assumé, mais certains critiques trouvent certaines insertions artificielles – The Times cite notamment l’utilisation prématurée de My Way. Je ne suis pas du tout d’accord. Ou sinon on construit un musical à la manières des ‘comédies musicales françaises’ avec une liste de chansons auxquelles on essaie de trouver un lien. Pour Thriller Live, ils sont partis des chansons de Michael Jackson ordonnées chronologiquement et ont relié cela par de la biographie.
En plus, Sinatra n’interprète pas nécessairement lui-même toutes les chansons. Billie Holiday, par exemple, chante One for My Baby ; You Make Me Feel So Young devient un numéro avec les parents de Sinatra ; The Way You Look Tonight est utilisé dans une scène entre Frank et sa fille. Là, on est réellement dans une tentative de transformer le catalogue en langage de musical, plutôt que de simplement interrompre l’histoire pour donner un concert.
Et puis, il y a Joel Harper-Jackson
Il ne ressemble pas nécessairement énormément à Sinatra, mais vocalement, il semble faire quelque chose d’assez impressionnant: phrasé, placement, couleur, façon de laisser flotter la phrase. Avant de voir le musical, j’ai quand même écouté quelque chansons de Sinatra sur Spotify. Eh bien, les yeux fermés, on pourrait parfois croire entendre l’original.
Mais les femmes sont omniprésentes dans le spectacle:
- Phoebe Panaretos est une magnifique et touchante Nancy. On ressent sa souffrance. Et même si on ne déteste pas Sinatra, on voit toute la difficulté de cette femme à continuer à élever ses enfants. On est touché à la fin lors de la visite de Frank, où l’on voit le respet de l’un pour l’autre, un peu comme s’ils comprenaient qu’ils on été emmenés sur des routes différentes, comme deux trains dont les rails s’écartent.
- Ana Villafañe est une Ava Gardner particulièrement magnétique
- Melissa Nettleford, qui joue Billie Holiday, est également très remarquée
- et surtout Jenna Russell, dans le rôle de Dolly, la mère de Frank, semble réussir à emporter une scène avec trois répliques et un regard. C’est le signe des grands artistes… Son mari, Marty Sinatra, le père de Frank est lui aussi tout aussi magique. En plus, le couple Dolly–Marty fonctionne magnifiquement. On a l’impression qu’ils ont vraiment vécu ensemble depuis 40 ans. Et comme le dit Dolly: « Un couple cela fonctionne quand l’une décide de tout et l’autre se tait et approuve. » Tête figée… La salle éclate de rire.
Une mise en scène cinématographique…
Il faut aussi souligner l’extraordinaire efficacité de la mise en scène, qui est, à bien des égards, véritablement cinématographique. Les scènes s’enchaînent à un rythme effréné. Certaines durent à peine quinze secondes, d’autres deux ou trois minutes, rarement davantage. Et pourtant, jamais on n’a l’impression d’une succession de petits tableaux. Tout s’enchaîne avec une fluidité assez stupéfiante.
Il faut dire que la machinerie scénique est absolument remarquable. Les décors montent, descendent, apparaissent, disparaissent. À cour comme à jardin, deux grandes ouvertures permettent à des éléments de décor d’entrer et de sortir, parfois avec leurs comédiens déjà installés dessus. À peine a-t-on eu le temps de comprendre où l’on se trouve que nous voilà transportés ailleurs. Dans un studio d’enregistrement, un salon, une salle de spectacle… Et tout cela sans jamais interrompre le récit.
On a véritablement l’impression d’assister à un film, mais à un film qui se tournerait en direct sous nos yeux. Au cinéma, le réalisateur change de plan grâce au montage. Ici, pas besoin de crier «Coupez!». Il suffit de nous faire regarder à gauche plutôt qu’à droite, au fond plutôt qu’à l’avant-scène. Pendant que notre attention est attirée quelque part, tout un autre univers se met en place ailleurs.
C’est d’une précision et d’une virtuosité impressionnantes. Et surtout, cette débauche de moyens techniques n’est jamais gratuite: elle est entièrement au service du rythme et de la narration. Une énorme réussite, qui nous rappelle qu’avec de l’imagination et une sacrée maîtrise du plateau, le théâtre peut lui aussi faire du cinéma. Sans caméra et sans montage !
En guise de conclusion
L’homme Frank Sinatra est une matière dramatique incroyable: ambitieux, généreux, colérique, infidèle, politiquement engagé sur certaines questions, extraordinairement susceptible, capable de grandes fidélités comme de comportements assez odieux, proche de personnages douteux, harcelé par la presse, amoureux fou d’Ava Gardner… Mais même si le spectacle nous raconte ce qu’il lui arrive, il ne nous explique jamais vraiment qui est cet homme. C’est ce qu’avait réussi fabuleusement End of the Rainbow dont j’ai parlé ci-dessus.
Le musical ne m’a donc peut-être pas vraiment permis de comprendre Frank Sinatra. Mais il m’a donné envie de le découvrir. Pour quelqu’un qui, en entrant, était incapable de citer spontanément une seule de ses chansons, ce n’est déjà pas si mal.
La souvenir Brochure: WAOW!!!!
J’adore également la Souvenir Brochure de ce spectacle, qui dépasse allègrement les 100 pages! On y trouve une foule d’informations sur la vie de Sinatra, quantité de photographies, des textes passionnants et une série de magnifiques citations. Sans oublier de nombreuses informations sur la genèse et la création du musical lui-même.
C’est un peu la même démarche — toutes proportions gardées et en toute modestie — que celle que j’essaie de défendre avec les programmes de Bruxellons!: ne pas se contenter d’accompagner le spectacle, mais offrir à ceux qui le souhaitent la possibilité de prolonger l’expérience, d’approfondir ce qu’ils viennent de découvrir et de replacer l’œuvre dans un contexte plus large. Bref, faire en sorte que le plaisir du spectacle ne s’arrête pas à la sortie du théâtre.
Et puis, pour quelqu’un comme moi, qui aime rédiger des posts de vacances ne se limitant pas à photographier les assiettes de ce qu’il mange, c’est évidemment une mine d’or! Même si, rassurez-vous, il m’arrive aussi de manger… et même d’apprécier ce qu’il y a dans mon assiette!
Pour ne pas mourir idiot, La période de Frank Sinatra qui suit le musical
1953-1960 : le grand Sinatra des années Capitol
Au moment même où Hollywood le redécouvre, Sinatra signe chez Capitol Records. Sa rencontre avec l’arrangeur Nelson Riddle va être déterminante. Ensemble, ils construisent un son beaucoup plus sophistiqué: grands orchestres, swing, mais aussi des chansons lentes où Sinatra raconte véritablement un texte plutôt qu’il ne cherche simplement à faire entendre sa voix. C’est dans cette période qu’il enregistre notamment I’ve Got the World on a String, In the Wee Small Hours (1955), Songs for Swingin’ Lovers! (1956) et Frank Sinatra Sings for Only the Lonely (1958). Cette période Capitol est généralement considérée comme l’un des sommets artistiques de sa carrière.
Il retrouve parallèlement une véritable carrière de cinéma. Après From Here to Eternity, il enchaîne notamment The Man with the Golden Arm (1955), où il joue un toxicomane et obtient une nomination à l’Oscar du meilleur acteur, Guys and Dolls (1955) aux côtés de Marlon Brando, High Society (1956) avec Bing Crosby et Grace Kelly, puis Pal Joey (1957). Autrement dit, le chanteur que Hollywood jugeait presque fini au début des années 1950 devient en quelques années une star à la fois du disque, de la scène et du cinéma.
Et Ava? La renaissance professionnelle ne sauve évidemment pas son mariage avec Ava Gardner. Leur relation continue d’alterner séparations et rapprochements, mais ils vivent largement séparés à partir du milieu des années 1950 et leur divorce est prononcé en 1957. Ils resteront pourtant liés affectivement pendant très longtemps: Gardner considérera Sinatra comme l’un des grands amours de sa vie et ils conserveront des contacts jusqu’à sa mort en 1990.
Les années 1960 : Las Vegas et le Rat Pack
Ce qui suit est évidemment tiré de différentes biographies, parce que pour moi je suis en terre inconnue…À la fin des années 1950 et au début des années 1960 apparaît le Sinatra qui est sans doute aujourd’hui le plus immédiatement reconnaissable (à part moi): smoking, verre à la main, Las Vegas et le Rat Pack (cercle d’amis et de vedettes du show-business américain, devenu dans les années 1960 l’un des symboles de Las Vegas). Le « Rat Pack », ça je connais 😄 car il y a le musical The Rat Pack: Live from Las Vegas qui s’est joué Theatre Royal Haymarket en 2003, avant de s’installer au Strand Theatre — aujourd’hui le Novello — pendant deux ans, avant de passer au Savoy Theatre. Il dépassera les 1.000 représentations et sera nommé aux Olivier Awards 2004 dans la catégorie Best Entertainment. Il est ensuite revenu plusieurs fois à Londres: Adelphi, Wyndham’s, Palladium, Drury Lane, puis à nouveau Haymarket en 2017-2018.
A cette époque, autour de lui gravitent principalement Dean Martin, Sammy Davis Jr., Peter Lawford et Joey Bishop. Leurs spectacles au Sands mélangent chansons, blagues, improvisations et une quantité assez impressionnante d’alcool — réel ou mis en scène. Ils tournent également ensemble, notamment dans Ocean’s Eleven en 1960. Sinatra devient à cette époque le fameux «Chairman of the Board», beaucoup moins jeune crooner romantique que patron incontesté du show-business.
Et il veut justement être son propre patron. En 1960, il crée son label, Reprise Records, afin d’avoir davantage de contrôle sur ce qu’il enregistre et sur la manière dont ses disques sont produits. C’est une initiative assez audacieuse pour un interprète de cette époque. Reprise accueillera ensuite Dean Martin, Sammy Davis Jr. et bien d’autres artistes.
Et les chansons que tout le monde – sauf moi – connaît arrivent… maintenant.
Comme tous ceux – je ne dois pas être le seul – qui connaissent surtout le nom de Sinatra sans très bien connaître son répertoire, ce qui me surprend le plus c’est qu’une bonne partie des titres aujourd’hui emblématiques sont postérieurs à l’époque racontée par le musical.
Dans les années ’60 arrivent notamment Strangers in the Night (1966), That’s Life (1966) et l’album September of My Years (1965). En 1966, son album Sinatra at the Sands, enregistré avec Count Basie et sous la direction de Quincy Jones, fixe presque définitivement cette image du Sinatra de Las Vegas. Puis, fin 1968, il enregistre My Way, adaptation par Paul Anka de la chanson française Comme d’habitude de Claude François.La chanson sort en 1969 et devient l’un de ses emblèmes absolus. Enfin quelque chose que je connais vraiment!
Sa vie sentimentale continue pendant ce temps à être plutôt mouvementée. En 1966, à 50 ans, Sinatra épouse l’actrice Mia Farrow, qui en a 21. Le mariage ne dure que deux ans: ils divorcent en 1968. Il se mariera une quatrième et dernière fois en 1976, avec Barbara Marx, avec laquelle il restera jusqu’à sa mort.
1971: «j’arrête»… ou presque
En 1971, Sinatra annonce sa retraite. Il a 55 ans et donne un concert d’adieu à Los Angeles. Mais «retraite» est un terme qu’il semble avoir interprété avec une certaine souplesse: deux ans plus tard, il est déjà de retour. Son album de 1973 porte d’ailleurs un titre qui ne laisse guère de place au doute : Ol’ Blue Eyes Is Back. En 1974, il donne au Madison Square Garden The Main Event, diffusé à la télévision et présenté comme un véritable événement mondial.
Et puis arrive un autre titre qui paraît avoir existé depuis toujours: Theme from New York, New York. La chanson avait été écrite par John Kander et Fred Ebb pour Liza Minnelli dans le film New York, New York de Martin Scorsese en 1977. Sinatra l’enregistre en 1979; sa version sort en 1980 et devient son dernier grand succès dans les classements américains. Elle finit même par devenir presque aussi indissociable de lui que My Way.
Jusqu’au bout
Sinatra continue ensuite à se produire pendant les années ’80 et le début des années ’90. En 1993, à 77 ans, il connaît encore un énorme succès commercial avec Duets, où sa voix est associée à celles de Bono, Barbra Streisand, Tony Bennett, Aretha Franklin et d’autres artistes — même si, particularité assez curieuse, ils n’enregistrent généralement pas ensemble dans le même studio.
Il donne son dernier concert en 1995 et meurt le 14 mai 1998, à Los Angeles, d’une crise cardiaque. Il a 82 ans.
















