Show Boat Le mot en N
2) Le mot en N… Un vrai choc à la création…
Lorsque Show Boat ouvre au Ziegfeld Theatre le 27 décembre 1927, le public de la première – élégantes dames couvertes de bijoux, messieurs en smokings impeccables – s’attend à une soirée dans la tradition du spectacle musical américain : des mélodies légères, des intrigues romantiques, un divertissement élégant. Broadway est alors dominé par les revues fastueuses et les comédies musicales frivoles où l’actualité sociale n’a pratiquement pas sa place.
Mais le rideau se lève sur une scène totalement inattendue : un groupe de dockers noirs travaille sur les quais du Mississippi. Le décor n’est pas celui d’un salon mondain ni d’une salle de bal, mais celui d’un port fluvial poussiéreux et laborieux. Et les premiers mots qui retentissent dans la salle tombent comme un coup de tonnerre.
Les spectateurs entendent soudain, chanté par le chœur, un mot brutal, lourd d’histoire et de violence raciale.
Niggers all work on the Mississippi,
Niggers all work while the white folks play
Les nègres travaillent tous sur le Mississippi,
Les nègres travaillent pendant que les Blancs s’amusent.
Dans une Amérique encore profondément marquée par la ségrégation, le mot « NÈGRE » (NIGGER en anglais) est alors utilisé couramment dans le langage quotidien – mais il n’avait jamais été prononcé sur une scène de musical de Broadway.
Pour le public de 1927, l’effet est saisissant. L’ouverture de Show Boat ne cherche pas à flatter ou à divertir immédiatement : elle met le spectateur face à la réalité sociale du Sud des États-Unis, à la dureté du travail et aux inégalités raciales héritées de l’esclavage et de la Reconstruction. C’est une entrée en matière d’une audace inédite dans l’histoire du théâtre musical américain.
Le choc ne vient pas seulement du mot lui-même. Dans la plupart des œuvres de l’époque, lorsqu’un langage raciste apparaît, il est généralement attribué à un personnage explicitement présenté comme brutal ou caricatural. Ici, la situation est différente et encore plus dérangeante : le terme est chanté par un chœur d’hommes noirs eux-mêmes, comme une description amère et lucide de leur propre condition.
Ce procédé dramatique donne à la scène une puissance particulière. Le public n’assiste pas à une plaisanterie raciale ou à une imitation de minstrel show, très répandue dans le spectacle américain du XIXème siècle. Il est confronté à une forme de témoignage musical, presque documentaire, sur la vie des travailleurs noirs du Mississippi.
Cette ouverture conduit directement à l’une des chansons les plus célèbres du théâtre musical : “Ol’ Man River”, interprétée dans la création par Jules Bledsoe dans le rôle de Joe. La chanson devient rapidement le cœur émotionnel de l’œuvre.
Niggers work on the Mississippi
Niggers work while de white folks play…
You an’ me we sweat an’ strain
Body all achin’ and racked with pain
Tote dat barge
Lif’ dat bale!
Git a little drunk,
An’ you land in jail.
Ah gits weary
An’ sick of tryin’
Ah’m tired of livin’
An’ skeered of dyin’
But OF Man River
He jes’ keep rollin along
Les nègres travaillent sur le Mississippi
Les nègres travaillent tandis que les Blancs s’amusent Toi et moi on se crève a la tache
On a mal partout et on souffre
Hale cette barge
Prends cette halle de coton
Bois un coup de trop
Ft tu te retrouves en taule
J’en ai marre
Marre d’essayer
Marre de vivre
Ft j’ai la trouille de crever
Mais le vieux fleuve,
Lui, continue de couler
À travers ses paroles, le personnage exprime une fatigue morale et physique profonde : la dureté du travail, l’injustice sociale, l’impression que la vie humaine passe sans rien changer à l’ordre du monde. Le contraste entre la souffrance des hommes et l’indifférence majestueuse du fleuve Mississippi – « Ol’ Man River » – donne à la chanson une dimension presque mythique. Le fleuve continue de couler, impassible, tandis que les générations de travailleurs noirs se succèdent dans la même misère.
Dès la création, la chanson marque les esprits. Elle devient rapidement l’une des pages les plus célèbres écrites par Jerome Kern et Oscar Hammerstein II. Avec le temps, cependant, la présence du mot en NIGGER dans les paroles suscite de plus en plus de malaise.
Le grand baryton et acteur Paul Robeson1 a joué Joe à plusieurs reprises (notamment à Londres en 1928). Au fil des années, Robeson refuse progressivement de chanter les paroles originales, qu’il considère humiliantes. Il remplace notamment « Niggers all work… » par « Darkies all work… », puis plus tard par « Colored folks work… ». Robeson modifie également la fin de la chanson pour la rendre plus combative et moins fataliste, ce qui aura une influence durable sur les versions ultérieures.
Dans les adaptations hollywoodiennes de 1936 et 1951, le mot « NIGGER »est complètement supprimé. Les paroles deviennent : « Colored folks work on the Mississippi ». Hollywood évite ainsi toute controverse.
À partir du milieu du XXᵉ siècle, les reprises de Show Boat commencent à modifier l’ouverture de la chanson. Le terme original est progressivement remplacé par des expressions jugées moins offensantes : « colored folks », puis « black folks », et finalement des formulations neutres comme « we ».
Après la Seconde Guerre mondiale et surtout après le mouvement des droits civiques, le mot disparaît presque totalement des productions de Show Boat. Les metteurs en scène utilisent généralement : « colored folks », « black folks », ou simplement « we ». Les interprètes noirs refusent presque toujours de chanter la version originale.
Et puis vint 1988 et la réapparition controversée du mot « NIGGER » sur un enregistrement studio chez EMI dirigé par John McGlinn. Cet enregistrement voulait reconstituer la partition originale complète de 1927. Le chanteur Bruce Hubbard y interprète Ol’ Man River avec les paroles originales contenant le mot « NIGGER ». Cette décision provoque à l’époque une vive controverse. Certains musicologues défendent l’initiative au nom de la fidélité historique; d’autres estiment qu’il est inacceptable de remettre en circulation ce terme. Nous y reviendrons dans les chapitres suivants.
La réapparition controversée du mot « NIGGER » dans la version de 1988. Cet enregistrement voulait reconstituer la partition originale complète de 1927. Le chanteur Bruce Hubbard y interprète Ol’ Man River avec les paroles originales contenant le mot. Cette décision provoque à l’époque une vive controverse.
Aujourd’hui encore, la question reste sensible.
Dans la plupart des productions modernes, les interprètes noirs refusent de chanter la version originale. Certains metteurs en scène considèrent que conserver le mot reproduirait une violence verbale inutile ; d’autres estiment qu’il fait partie du contexte historique de l’œuvre et qu’en le supprimant on atténue la force du propos. Certaines versions universitaires ou musicologiques peuvent conserver le texte original dans un contexte pédagogique, mais il est rarement chanté sur scène.
Quoi qu’il en soit, il est difficile de surestimer l’impact de cette ouverture en 1927. Aucune autre comédie musicale de Broadway n’avait osé commencer par un mot aussi chargé de sens et de souffrance historique. Cette audace révèle l’ambition artistique de Show Boat, qui cherche à dépasser le simple divertissement pour dépeindre une réalité sociale américaine rarement montrée sur scène.
Bien sûr, le terme lui-même est profondément offensant et chargé d’une longue histoire de haine raciale. Mais dans le contexte de l’œuvre, il n’est pas utilisé pour ridiculiser ou dégrader : il sert à secouer le public, à le forcer à regarder en face les contradictions d’une société qui se veut démocratique tout en maintenant une profonde inégalité raciale.
Remarque
Petite curiosité historique intéressante: le mot n’apparaît « NIGGER » pas dans le roman original Show Boat (1926) de Edna Ferber, ce qui montre que Hammerstein l’a introduit volontairement pour produire un choc dramatique dès l’ouverture du musical.
La réaction du public et de la presse lors de la première de 1927
Dès les premières minutes, le public comprend que quelque chose d’inhabituel est en train de se produire. L’ouverture avec les dockers noirs sur les quais du Mississippi tranche radicalement avec l’esthétique brillante et frivole des spectacles habituels. L’atmosphère est sombre, presque réaliste, et la musique de Jerome Kern installe immédiatement un ton dramatique.
Lorsque Joe apparaît et entonne “Ol’ Man River”, la salle est profondément impressionnée. Les témoignages contemporains évoquent un moment de silence intense suivi d’un long applaudissement. La chanson devient rapidement l’un des moments les plus marquants de la soirée.
Fait intéressant : la presse de 1927 ne s’attarde pas particulièrement sur le mot lui-même. Aujourd’hui, ce terme apparaît immédiatement comme choquant, mais il faut se rappeler qu’à l’époque il était malheureusement beaucoup plus courant dans la langue américaine, y compris dans la presse et la littérature. Dans le contexte culturel des années 1920, ce qui frappe davantage les critiques n’est pas l’utilisation du mot en soi, mais le fait que la comédie musicale aborde frontalement la question raciale.
Ainsi, dès ses premières minutes, Show Boat annonce son programme : raconter une histoire américaine réelle, avec ses conflits, ses injustices et ses blessures. Et c’est précisément cette volonté de confronter le public à la vérité sociale de son époque qui fera de cette œuvre l’un des tournants majeurs de l’histoire du musical.
Bien sûr, «Nigger» (Nègre) est un mot plein de haine mais qui peut douter que les auteurs les ont mis là à dessein pour étourdir le public, pour le faire réfléchir sur les conditions raciales de l’époque. Cette œuvre dans son ensemble est une dénonciation de la condition des races dans cette fin du XIXème siècle. Personne ne peut en douter…
Notes de bas de page
- Lors de la première de Show Boat le 27 décembre 1927 au Ziegfeld Theatre, Jules Bledsoe interprète Joe dans la production originale. C’est lui qui chante pour la première fois Ol’ Man River sur scène. Ironiquement, l’histoire du musical a retenu surtout un autre interprète, Paul Robeson. Robeson chante Joe dans la production londonienne de 1928 et devient rapidement l’interprète emblématique de la chanson. Son interprétation puissante et sa stature politique feront oublier à beaucoup que le créateur du rôle était en réalité Jules Bledsoe. ↩︎
