Rupture C – 1927 : Show Boat
(Presque) le premier musical

Genèse Contexte Historique

C ▸ 1927 – Show Boat (3/36)
Le musical qui fait entrer Broadway dans l’âge adulte
B ▸Genèse du musical (2/3)

2) Collaboration entre J. Kern et O. Hammerstein: genèse du projet 🇺🇸 (1/2)

2.A) Un duo solide

L’idée de Show Boat naît de la rencontre entre un compositeur en quête de renouveau artistique, Jerome Kern, et un librettiste-parolier ambitieux, Oscar Hammerstein II. Au milieu des années 1920, Kern est déjà un vétéran respecté de la scène musicale (on lui doit de nombreux succès dont Sunny en 1925, écrit avec Hammerstein).

Mais il est frustré par la “formule” en vigueur dans le musical de l’époque: il déplore le manque de cohérence dramatique, l’absence de profondeur thématique et de personnages consistants dans les spectacles qu’il compose, où l’intrigue est trop souvent prétexte à des numéros sans substance. Il aspire à une œuvre qui porterait un véritable propos et présenterait une histoire crédible avec des enjeux humains réels – en un mot, à élever la comédie musicale au rang d’art narratif sérieux.

Cette idée va être le moteur de tout… Mais il fallait encore faire démarrer ce moteur. En 1926, Kern découvre le nouveau roman d’Edna Ferber, Show Boat… Voilà ce qui va permettre de lancer la machine.

2.B) « Show Boat », roman d’Edna Ferber (1926)

2.B.1) Un fleuve et des bateaux

Le Mississippi traverse le centre des États-Unis du nord au sud sur plusieurs milliers de kilomètres. Mais si l’on prend en compte l’ensemble des rivières qui s’y jettent, on peut dire que son bassin hydrographique constitue le plus vaste d’Amérique du Nord et le troisième du monde, derrière ceux de l’Amazone et du fleuve Congo.

Bien avant l’essor du train et du réseau routier, le Mississippi a ainsi joué un rôle de voie de communication essentielle pour le commerce et les déplacements, reliant des milliers de villes et de villages de l’intérieur du continent au golfe du Mexique.

Dès les années 1830, ce fleuve a accueilli des théâtres flottants connus sous le nom de «show-boat».

Après la guerre de Sécession, ces navires sont devenus pendant près d’un demi-siècle extrêmement populaires.

Une des belles manières de visualiser ce qu’étaient les «show-boat», cela pourrait être de regarder les adaptations au cinéma du musical Show Boat (), par exemple celle de la MGM en 1951.

C’est surtout le meilleur moyen d’en avoir une idée fausse car ce film est rempli de magnifiques bêtises.

Les bateaux-spectacles n’ont jamais été automoteurs car les énormes machines nécessaires pour faire tourner les roues à vapeur n’auraient pas laissé assez de place pour un théâtre. Un vrai «show-boat» était un théâtre rectangulaire de deux étages simplement posé sur une barge. Et cet ensemble était poussé par une embarcation séparée à vapeur appelée un «remorqueur» – injustement puisqu’il poussait et ne remorquait pas. C’est ce que l’on voit très bien sur ces photos du Majestic (même si ce petit bateau ne date que de 1923, il est un bon exemple).

Un «show boat» peut avoir quelques pièces à sa proue ou à sa poupe, pouvant servir de loges ou de cabines pour les artistes. Mais la majeure partie de l’espace était réservé à la salle qui sur certains bateaux pouvait accueillir jusqu’à sept cents spectateurs. L’étage inférieur était réservé aux spectateurs blancs (25¢ le siège). Le balcon était réservé aux Noirs, qui payaient eux 10¢.

Le spectacle typique présenté dans un «show-boat» était le mélodrame, souvent sous sa forme la plus simple, celle où le bien triomphe du mal. Si un bateau restait dans une ville pendant plusieurs soirs, la compagnie présentait un spectacle différent chaque soir. Après le spectacle principal, des membres de la troupe proposaient aussi des chansons, des danses et des sketchs comiques. Le passage annuel de ces bateaux était annoncé par un grand défilé pour stimuler la vente de billets. Après 1915, le succès grandissant du cinéma muet a fortement réduit la demande des «show-boat». Quelques-uns ont survécu, mais cela ressemblait plus à un témoignage historique, presqu’une sorte de musée vivant.

2.B.2) Edna Ferber publie le roman «Show Boat»

En août 1924, Edna Ferber — alors romancière et auteure dramatique encore relativement peu connue — assistait, dans un théâtre de New York, à la première représentation de sa pièce Minick.

La soirée, qui devait être un moment important pour la jeune dramaturge, prit pourtant un tour inattendu. Au cours de la représentation, une nuée de chauves-souris, qui avaient élu domicile à l’insu de tous dans les lustres du théâtre, se mit soudain à tournoyer dans la salle. Les spectateurs, saisis de panique et croyant à une menace réelle, se précipitèrent vers les sorties dans une grande confusion, interrompant brutalement le spectacle.

« La prochaine fois, on ne va plus s’embêter avec tout ça. Nous allons affréter un bateau et nous allons simplement nous laisser dériver le long des rivières et jouer dans les villes que nous traverserons. »

Alors que la troupe tentait de se remettre de cette débâcle aussi imprévue que mémorable, le producteur Winthrop Ames lança en plaisantant : « Peut-être devrions-nous monter une pièce sur un bateau du Mississippi — là au moins, il n’y a pas de chauves-souris dans les lustres ! »

Même si, comme nous l’avons vu, les «show-boats» avaient très largement sillonné les rivières des États-Unis des années 1870 aux années 1930, Edna Ferber, n’en avait jamais entendu parler. Elle fut immédiatement intriguée:

« C’était, je pensais, l’un des aspects les plus mélodramatiques et les plus magnifiques de l’âme américaine qui m’avait alors échappé. Ce n’était pas seulement du théâtre – c’était le théâtre plus le glamour d’une vie vagabonde et errante, le côté intrigant des villes fluviales, le mystère et la terreur du Mississippi lui-même … J’ai passé un an à traquer toute information disponible sur les «showboats»: j’ai beaucoup lu, interviewé, pris des notes et à fait des schémas. »

En 1925, Edna Ferber se rendit à Bath, en Caroline du Nord, afin de mieux connaître le monde des show boats, ces théâtres flottants qui parcouraient autrefois les rivières du Sud et du Midwest américains.

Elle passa quatre jours à bord du James Adams Floating Theatre, qui sillonnait alors la rivière Pamlico et le Great Dismal Swamp Canal. Durant ce séjour, elle observa attentivement la vie quotidienne de la troupe, les conditions de voyage, ainsi que l’organisation des spectacles présentés dans les petites villes riveraines. Elle recueillit notamment de nombreux souvenirs et anecdotes auprès de Charles Hunter, metteur en scène et acteur principal de la compagnie. Ces témoignages, ainsi que l’atmosphère particulière de ces théâtres itinérants, lui fournirent un véritable trésor d’informations et d’inspiration pour imaginer une histoire humaine à la fois touchante et authentique.

Ferber passa ensuite l’année suivante entre la France et New York à rédiger le roman qui naquit de cette expérience : Show Boat, publié à l’été 1926. L’ouvrage mêlait romance, fresque familiale et évocation du monde du spectacle, tout en abordant de manière relativement audacieuse pour l’époque certaines réalités sociales et raciales des États-Unis.

Ce mélange de récit sentimental, de peinture réaliste des tensions raciales et de nostalgie pour une Amérique fluviale en voie de disparition rencontra immédiatement l’intérêt du public. Dans un pays encore marqué par les bouleversements de la Première Guerre mondiale, le roman trouva un large écho et se hissa rapidement en tête des ventes. Il resta numéro un sur les listes de best-sellers pendant douze semaines.

L’accueil critique a été lui beaucoup plus prudent, mais presque toujours positif. Dans sa revue du New York Times, Louis Kronenberger a écrit:

« Avec Show Boat, Miss Ferber s’impose non pas comme une auteure créant une littérature de premier ordre, mais comme l’une de celles qui racontent de magnifiques histoires. Ce n’est rien d’autre qu’une histoire irrésistible; et cela, sûrement, est suffisant. »

Quoi qu’il en soit et même si elle n’avait jamais posé les yeux sur le Mississippi – elle s’était rendue à Bath en Caroline du Nord pour préparer son roman – Edna Ferber a imaginé la saga de Magnolia Hawks qui s’étend sur 50 ans. Née et élevée sur un «show-boats» du Mississippi, Magnolia doit survivre à l’amour, la chance, le chagrin, la pauvreté, la renaissance et la célébrité de Broadway. En cours de route, elle voit d’autres brisés par le sectarisme, le jeu, l’alcoolisme et le passage implacable du temps. En fin de compte, elle retournera à sa vie sur la rivière.

Comme nous l’avons dit, l’ouvrage est un best-seller malgré des sujets audacieux pour l’époque (le divorce, la maternité célibataire, le métissage et le racisme y sont abordés sans fard). Kern, grand bibliophile, est aussitôt fasciné par cette histoire «riche en tendresse, humour et drame» qu’il trouve à la fois romantique et ancrée dans des réalités sociales fortes. Il y voit la matière idéale pour réaliser son ambition: adapter un roman sérieux en comédie musicale et apporter ainsi une nouvelle dignité artistique au genre.

De son côté, vu le succès du roman, Edna Ferber a pu rêver d’une adaptation pour le grand écran. Mais, grâce à Kern, son roman allait avoir un avenir auquel elle n’aurait jamais pu penser…

Sources

  1. Kreuger, Miles. Show Boat: The Story of a Classic American Musical. Oxford: Oxford University Press, 1977. Un ouvrage fondamental qui retrace la création du spectacle et son contexte historique.
  2. Hischak, Thomas S. Show Boat. Oxford: Oxford University Press, 2013. Une synthèse claire sur la genèse du musical, ses productions majeures et son impact dans l’histoire du musical.
  3. Maslon, Laurence. Hammerstein: A Life. New York: Oxford University Press, 2018. Biographie de Oscar Hammerstein II contenant plusieurs chapitres essentiels sur la création de Show Boat.
Scroll to Top