Rupture C – 1927 : Show Boat
(Presque) le premier musical

Premier musical: Show Boat ou Oklahoma! ?

C ▾ 1927 – Show Boat (33/36)
Le musical qui fait entrer Broadway dans l’Ăąge adulte
G ▞ »Show Boat », le premier musical? NON! (1/3)

1) Introduction: deux candidats au titre de « premier musical moderne » (1/9)

En 1927, Show Boat de Jerome Kern et Oscar Hammerstein II marque une rupture dans le théùtre musical: pour la premiĂšre fois, une comĂ©die musicale intĂšgre pleinement ses chansons Ă  l’intrigue et aborde des thĂšmes sĂ©rieux tels que le racisme et les dĂ©sillusions amoureuses. De nombreux historiens considĂšrent ainsi Show Boat comme la vĂ©ritable premiĂšre comĂ©die musicale Ă  l’amĂ©ricaine, oĂč le livret et les numĂ©ros musicaux ne font qu’un. Pourtant, selon nous, ce n’est qu’en 1943, avec Oklahoma! – premiĂšre collaboration de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II – que le genre du musical trouve un nouveau souffle durable et entre vĂ©ritablement dans son Ăąge d’or. Créé en pleine Seconde Guerre mondiale, Oklahoma! devient un phĂ©nomĂšne de Broadway et est souvent dĂ©signĂ© comme le point de dĂ©part de la comĂ©die musicale moderne, tant son impact sur le dĂ©veloppement du genre a Ă©tĂ© profond et pĂ©renne.

Cet article examine pourquoi Oklahoma! peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le vĂ©ritable berceau du musical moderne, en comparant ses innovations et son hĂ©ritage Ă  ceux de Show Boat. Nous aborderons l’impact historique d’Oklahoma! sur Broadway, ses innovations stylistiques (intĂ©gration du livret, des chansons et de la danse), son approche dramatique des personnages, ainsi que le rĂŽle clĂ© du duo Rodgers & Hammerstein dans la formalisation du « musical play » (ou « book musical »). Enfin, nous examinerons les arguments souvent avancĂ©s en faveur de Show Boat comme fondateur du genre – livret intĂ©grĂ©, gravitĂ© thĂ©matique, etc. – et proposerons des contre-arguments pour chacun, afin de montrer en quoi Oklahoma! a su concrĂ©tiser et gĂ©nĂ©raliser l’idĂ©al du musical moderne que Show Boat avait esquissĂ©.

2) «OKLAHOMA!»: UN TOURNANT HISTORIQUE SUR BROADWAY (2/9)

Créé le 31 mars 1943 au St. James Theatre, Oklahoma! triomphe avec plus de cinq annĂ©es consĂ©cutives Ă  l’affiche – un record pour l’époque. Ce succĂšs retentissant dĂ©passe la scĂšne new-yorkaise: durant la guerre, plusieurs troupes partent en tournĂ©e Ă  travers les États-Unis et mĂȘme outre-Atlantique pour jouer le spectacle aux soldats, et l’on enregistre le premier album cast recording de Broadway avec la distribution originale. Plus qu’un hit, Oklahoma! est un vĂ©ritable phĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ© qui redĂ©finit les attentes du public et des producteurs envers la comĂ©die musicale. Selon le théùtrologue Thomas Hischak, Oklahoma! est rien de moins que «l’Ɠuvre la plus influente du théùtre musical amĂ©ricain», le premier musical entiĂšrement intĂ©grĂ© dont la fusion harmonieuse de la chanson, de l’intrigue, des personnages et mĂȘme de la danse a servi de modĂšle aux spectacles de Broadway pendant des dĂ©cennies. En d’autres termes, Oklahoma! inaugure un nouvel Ăąge d’or du musical (annĂ©es 1940-50) en installant durablement la formule du «book-musical» (musical ayant un livret cohĂ©rent), inspirant une multitude d’autres crĂ©ateurs Ă  suivre cette voie.

DĂšs lors, la plupart des grandes productions qui suivront adopteront ce modĂšle intĂ©grĂ© popularisĂ© par Rodgers & Hammerstein. La dĂ©cennie voit naĂźtre du mĂȘme duo, entre autres:

  • Carousel (1945)
  • South Pacific (1949)
  • The King and I (1951)

Mais aussi des Ɠuvres d’autres compositeurs clairement influencĂ©es par Oklahoma!, comme par exemple:

  • Irving Berlin compose son Annie Get Your Gun (1946) en soignant l’unitĂ© du livret et des chansons
  • Cole Porter fait de mĂȘme avec Kiss Me, Kate (1948)

Soulignions que ces auteurs avaient auparavant brillé dans des revues ou comédies musicales moins intégrées.

Cette adhĂ©sion gĂ©nĂ©rale marque bien que Oklahoma! a enclenchĂ© une tendance de fond sur Broadway, lĂ  oĂč Show Boat en 1927, malgrĂ© son succĂšs d’estime, Ă©tait restĂ© un cas isolĂ© sans postĂ©ritĂ© immĂ©diate. En somme, Oklahoma! a non seulement remportĂ© un immense succĂšs populaire, mais il a changĂ© la donne du théùtre musical, ce qui justifie qu’on le considĂšre comme le vĂ©ritable dĂ©part de la comĂ©die musicale moderne.

3) DES INNOVATIONS STYLISTIQUES MAJEURES ET UNE INTEGRATION TOTALE (3/9)

Le caractĂšre rĂ©volutionnaire d’Oklahoma! tient en grande partie Ă  ses innovations stylistiques.

Rodgers et Hammerstein, libĂ©rĂ©s des conventions de la musical comedy des annĂ©es 1920-30, ont cherchĂ© Ă  intĂ©grer parfaitement livret, musique, paroles et danse au service de la narration. À l’inverse des spectacles prĂ©cĂ©dents qui s’ouvraient presque toujours sur un numĂ©ro spectaculaire (grand ensemble, girls en costumes scintillants, etc.), Oklahoma! dĂ©bute de façon insolite: un chant a capella en coulisse (« Oh, What a Beautiful Mornin’ ») qui se mue en dialogue chantĂ© intime entre un cow-boy et une fermiĂšre sur son perron. Cette ouverture sobre – “rĂ©volutionnaire” aux yeux des contemporains – annonce la couleur: ici, pas de showgirls ni de numĂ©ros gratuits, l’histoire commence “de la maniĂšre la plus naturelle” possible, conformĂ©ment au vƓu de Hammerstein de «raconter l’histoire comme elle voulait ĂȘtre racontĂ©e».

Tout au long du spectacle, chaque chanson est conçue pour faire progresser l’intrigue ou approfondir les personnages, plutît que de servir d’entracte divertissant:

  • le duo amoureux « People Will Say We’re in Love » joue sur un quiproquo sentimental qui fait avancer la tension romantique entre Curly et Laurey
  • la chanson sombre « Lonely Room » offre un rare soliloque musical introspectif au personnage de Jud, le montrant en homme dĂ©sespĂ©rĂ© et dangereux – ce qui prĂ©pare dramatiquement le climax
  • les chansons festives comme « The Farmer and the Cowman » ne sont pas de simples divertissements : elles sont ancrĂ©es dans l’action (une fĂȘte communautaire) et illustrent les conflits et la rĂ©conciliation entre deux groupes de personnages (fermiers vs cowboys).

Selon l’historien William Zinsser, Oklahoma! a brisĂ© les anciennes conventions en faisant en sorte que les chansons «explorent le caractĂšre des personnages et fassent avancer l’intrigue» – une dĂ©marche alors inĂ©dite Ă  ce degrĂ© d’aboutissement. Rodgers lui-mĂȘme revendiquait dĂšs 1939 cette conception organique, affirmant: «J’écris des partitions, pas de simples numĂ©ros isolĂ©s; chaque chanson doit avoir un air de famille avec les autres matĂ©riaux musicaux de l’Ɠuvre». Cette unitĂ© thĂ©matique et dramatique de la partition d’Oklahoma! tranche avec les musical comedies antĂ©rieures souvent construites comme des collages de «numĂ©ros» sans lien fort entre eux.

L’intĂ©gration va encore plus loin: Rodgers & Hammerstein n’hĂ©sitent pas Ă  supprimer tout Ă©lĂ©ment parasite qui risquerait de rompre le fil narratif. Durant les rĂ©pĂ©titions d’Oklahoma!, un numĂ©ro de tap dance virtuose exĂ©cutĂ© par le danseur George Church au milieu de la chanson «Oklahoma» enthousiasmait le public au point d’arrĂȘter le spectacle net – un showstopper au sens littĂ©ral. Conscients que ce divertissement, si spectaculaire soit-il, n’apportait rien Ă  l’histoire, les auteurs eurent le courage de couper purement et simplement ce passage avant la premiĂšre. Une telle dĂ©cision, inimaginable pour la plupart des producteurs des annĂ©es 1920-30, illustre la prioritĂ© absolue donnĂ©e Ă  la cohĂ©rence du rĂ©cit dans Oklahoma!. Hammerstein et Rodgers avaient foi dans le fait que le public apprĂ©cierait davantage une histoire bien construite qu’une succession de numĂ©ros sensationnels sans lien. Ce refus de tout compromis dĂ©note une volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de redĂ©finir la forme du musical – ce que le succĂšs public leur a donnĂ© raison de faire.

Enfin, l’Ɠuvre innove par sa gestion des reprises musicales et leitmotivs Ă  des fins narratives. Avec seulement une douzaine de chansons originales, Oklahoma! recycle plusieurs thĂšmes au fil de l’intrigue en leur donnant un nouveau sens dramatique. Par exemple, le refrain amoureux de Curly et Laurey est repris briĂšvement en Acte II aprĂšs leur mariage, prolongeant en musique la rĂ©solution romantique. Ces reprises Ă©laborĂ©es ajoutent de la profondeur Ă  la narration en soulignant l’évolution des personnages et des situations​. Loin d’ĂȘtre de simples rengaines, elles s’intĂšgrent au rĂ©cit comme le ferait un motif symphonique dans un opĂ©ra, contribuant Ă  l’unitĂ© de l’ensemble. L’influence de cette Ă©criture musicale intĂ©grĂ©e se fera sentir dans la plupart des comĂ©dies musicales subsĂ©quentes, oĂč l’on retrouvera des thĂšmes rĂ©currents associĂ©s aux personnages et aux idĂ©es (on pense par exemple aux leitmotivs dans West Side Story en 1957, hĂ©ritiers de cette tradition).

Scroll to Top