Une journée dans le South Bank

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Une journée dans le South Bank

Par Ol de Bulles / Sam 18 Oct 25 · ⏰ 10:00

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Après le Bridge, hier soir, me voici de retour pour une journée complète sur la South Bank, la rive sud de la Tamise. C’est très bizarre, dans les premières années où je venais à Londres (depuis 2002), je me cantonnais surtout au West End, le « quartier des théâtres ». Il a fallu attendre 8 ans pour que je traverse la Tamise pour aller voir au National Theatre le 19 septembre 2010, en matinée, Danton’s Death de Büchner.

Au-delà du spectacle, j’ai déraisonnablement adoré cette maison de théâtre, de théâtre populaire au sens où je l’admire tant. Avec ses trois salles: l’Olivier Theatre (1.150 places), le Lyttelton Theatre (890 places) et Cottesloe Theatre (400 places modulables – rebaptisé en 2014 en Dorfman Theatre beaucoup plus facile à prononcer).

Le National est un exemple de ce que l’on appelle l’architecture brutaliste. Il a ouvert en 1976. Le matériau roi est le béton brut (il rappelle en cela le Théâtre National de Belgique à Rogier, construit lui en 1960 et malheureusement aujourd’hui disparu), laissé apparent, sculpté comme de la pierre de cathédrale moderne. Il s’inspire du mouvement moderniste d’après-guerre, mais interprété de manière théâtrale: le bâtiment est conçu comme une succession de plateaux, d’escaliers, de gradins… un théâtre dès l’extérieur.

Le National Theatre que j’ai découvert en 2010 était encore celui de 1976. Mais de 2012 à 2015 il a été profondément modifié par le projet « NT Future » . C’est une énorme transformation qui a redonné au bâtiment son éclat sans trahir l’esprit brutaliste de Sir Denys Lasdun, l’architecte original.

La revitalisation du plus grand théâtre de production au monde

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Le National Theatre est l’un des théâtres de création les plus importants au monde – une véritable fabrique créative au cœur du district culturel de Londres. C’est aussi l’un des bâtiments modernistes les plus remarquables du Royaume-Uni.

Le projet NT Future a été conçu pour préparer l’institution à une nouvelle génération de création théâtrale, tout en consolidant le rôle croissant du South Bank comme destination incontournable des Londoniens.

Développé patiemment sur plusieurs années, en étroite collaboration avec le National Theatre, English Heritage, la Twentieth Century Society, les riverains, historiens, universitaires et autres parties prenantes, il constitue la régénération la plus complète du chef-d’œuvre de Sir Denys Lasdun depuis son ouverture en 1976.

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Les transformations qui en ont résulté ont permis de renforcer les liens entre le NT, la promenade de la Tamise et le quartier environnant, de réinventer l’entrée principale et les foyers, de redynamiser les espaces publics alentours et de reconfigurer les espaces de travail de l’institution.

La transparence des façades du bâtiment a été considérablement accrue, et les foyers sont devenus plus accueillants grâce à des bars, restaurants, librairies, mobiliers et éclairages entièrement repensés. L’angle nord-est du NT — autrefois une cour de service tournée vers la rivière — a été ouvert au public grâce à la création d’un nouveau bar le Grind, avec une énorme terrasse, même en hiver.

Ces aménagements animent désormais une portion de la rive autrefois en arrière-scène, revitalisent la promenade et offrent un nouvel accueil aux visiteurs arrivant par l’est. De même, l’ancienne voie de service à l’est du bâtiment a été transformée en nouvelle place publique.

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Le Dorfman Theatre, rebaptisé (anciennement le Cottesloe), s’associe à d’anciens espaces techniques reconfigurés pour former un ensemble de trois studios multifonctionnels organisés autour d’un foyer commun, dédiés à la représentation, la médiation, les conférences et la formation.

Un système de gradins sophistiqué offre à la célèbre salle du Dorfman plus de capacité et de confort, tout en lui permettant de se transformer rapidement selon divers formats, dont une configuration à plateau plat.

Directement accessible depuis le foyer du Dorfman, un nouveau parcours de visite public permet d’observer les ateliers et espaces techniques rénovés, offrant ainsi un aperçu de l’ampleur et du raffinement des capacités de production du National Theatre.

Le pivot du projet est le Max Rayne Centre, un nouvel immeuble de production situé au sud du NT, abritant un atelier de décors ultramoderne, des bureaux de production, un studio pour les concepteurs, ainsi que des départements relocalisés afin de permettre des transformations ailleurs dans le bâtiment.

Revêtue de lames d’aluminium et d’un treillis d’acier froissé, cette nouvelle extension a été conçue pour compléter sans imiter le langage de maçonnerie du NT, en harmonie avec les formes austères et orthogonales de Sir Denys Lasdun.

Mais bien sûr la rive sud de la Tamise ne se limite au sublime National. Retour chronologique en arrière pour voir la magnifique évolution de toute la rive sud de la Tamise…

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Renaissance du quartier: Festival of Britain (1951)

Pour bien comprendre le Festival of Britain de 1951, il faut penser à un pays qui, épuisé par la guerre, décide de se refaire une beauté – intellectuelle, artistique et architecturale. Et c’est justement ce Festival qui a profondément transformé le South Bank d’un quartier plutôt terne en haut lieu culturel de Londres, que nous connaissons aujourd’hui.

Il est difficile aujourd’hui d’imaginer ce Londres encore gris de bombardements, mais plein de rêves de modernité. Le gouvernement travailliste d’Attlee décide alors de remonter le moral de la nation et de « montrer au monde le génie britannique en science, design et culture.

Pourquoi le South Bank? À l’époque, la rive sud était un secteur industriel un peu décrépit, plein d’entrepôts, de voies ferrées et de terrains vagues. Pas franchement glamour. Mais c’était central, et face à Westminster (comme le montre la photo de droite ci-dessus): le lieu parfait pour symboliser la renaissance du pays, littéralement « de l’autre côté du fleuve ».

Le Festival a transformé le site en exposition moderne en plein air, avec des pavillons futuristes et des œuvres d’art audacieuses.

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Les stars du show: le Royal Festival Hall (encore debout aujourd’hui, et cœur battant du Southbank Centre); le Dome of Discovery (le plus grand dôme du monde à l’époque, hélas démoli ensuite); le Skylon, une aiguille futuriste suspendue dans les airs — symbole de modernité et d’optimisme (également disparu, mais resté dans les mémoires); et autour, des jardins, sculptures et installations célébrant la science, la technologie et les arts.

Quand le Festival a fermé, la plupart des structures temporaires ont été démontées… mais le Royal Festival Hall est resté, devenant le premier bâtiment public moderne du pays. Bref, sans le Festival de 1951, le South Bank serait peut-être resté un no man’s land de briques et de docks. Avec lui, Londres a gagné un pôle culturel moderne, un symbole d’après-guerre tourné vers la création et l’avenir. Mais…

Mais dans les décennies suivantes, les ambitions utopiques s’érodent: les terrains autour du Royal Festival Hall restent longtemps… des parkings et des no man’s lands. Sur la photo ci-dessous, nous voyons la région en 1955, avec le Royal Festival Hall nouvellement construit et l’emblématique Shot Tower. Ce dernier durera encore une décennie avant d’être démoli pour faire place au Queen Elizabeth Hall. En haut de l’image, on peut voir l’héliport de la rive sud, qui a duré moins d’un an.

Notons que la Shot Tower de la South Bank est une haute tour industrielle construite pour fabriquer des billes de plomb, appelées shot, destinées principalement à la fabrication de munitions (cartouches de fusils, chasse, etc.). Quand on prépare le Festival of Britain, la Shot Tower est l’un des rares bâtiments anciens qui a été conservé sur la rive sud quand tout le reste a été rasé pour construire tous les bâtiments du Festival. Les organisateurs décident de la conserver comme repère historique et de la transformer en tour de radar (eh oui !). La photo de droite ci-dessus est le témoin de ce vieux bâtiment maintenu au milieu de tous ces bâtiments modernes, et y voit bien un radar en son sommet. La Shot Tower est finalement détruite en 1962.

Les années 1970: du modernisme au « béton brutaliste »

Près de 20 ans après le Festival of Britain, la South Bank va reprendre son développement culturel.

Le Queen Elizabeth Hall (1967) et la Hayward Gallery (1968)

Inaugurées à la fin des années 1960, mais pleinement actives dans les années 1970, la Hayward Gallery et le Queen Elizabeth Hall constituent, avec le Royal Festival Hall, le noyau du Southbank Centre. La Hayward s’impose comme l’un des rares espaces londoniens consacrés à l’art contemporain expérimental. La Queen Elizabeth Hall accueille des concerts, de la danse, des festivals alternatifs.

Le Queen Elisabeth Hall est le nom du bâtiment mais aussi de la grande salle de plus de 900 places qu’il contient. Le bâtiment comprend aussi une petite salle de 360 places, la Purcell Room.

Construction du National Theatre

La construction du National Theatre a commencé en 1969 et dura près de 7 ans. Il fut inauguré en 1976, et c’est assurément le grand projet architectural culturel de la décennie. Comme nous en avons parlé au début de ce texte, son esthétique brutaliste, en béton apparent, choque autant qu’elle fascine. Situé juste à côté du Royal Festival Hall, il ancre définitivement le théâtre public sur la rive sud. Ce bâtiment incarne le nouvel humanisme culturel d’après-guerre, voulu par Laurence Olivier et Peter Hall: un théâtre pour tous, financé par l’État, hors du West End commercial.

On remarque que le théâtre est encore à l’époque accessible en voiture (flèche rouge). L’entrée se trouve alors uniquement en ➀ (comme aujourd’hui) mais le ➁, à l’époque n’est qu’un coin de bâtiment en bord de tamise. On ne peut d’ailleurs pas continuer au-delà. Aujourd’hui, après les transformations récentes NT Future, ce point ➁ est un vrai pôle d’attraction avec une seconde entrée, le bar The Grind et son énorme terrasse. On peut aussi partir à pied le long de la Tamise (flèches bleues).

En revenant du Young Vic aujourd’hui vers le National – on est à vol d’oiseau à 500m de la Tamise – on traverse encore un quartier conservé d’avant toutes les transformations… Les antennes TV sur la photo de droite sont magnifiques.

Parlons justement du Young Vic.

Création du Young Vic

Le National Theatre a été créé en octobre 1963 par Laurence Olivier. Le National Theatre n’ayant pas encore de lieu propre, il va s’installer pour de longue années à l’Old Vic. En fait, de 1963 à 1976!

Dans les années 1960, le National Theatre, installé provisoirement à l’Old Vic, est dirigé par Laurence Olivier. Sa troupe compte déjà les plus grands acteurs britanniques: Maggie Smith, Derek Jacobi, Michael Gambon, Anthony Hopkins

Mais Olivier et son équipe sont conscients que le répertoire du National doit aussi parler à un public jeune et populaire et que les jeunes acteurs ont besoin d’un espace de liberté pour se former et créer. En clair: le National Theatre, installé dans ce bâtiment historique qu’est l’Old Vic, manquait d’un laboratoire pour l’avenir.

En 1970, le National Theatre – il n’existe que depuis 7 ans – crée le Young Vic. C’est d’ailleurs Olivier lui-même qui en a défini la vocation:

« Ici, nous pensons développer des pièces pour le jeune public, un atelier expérimental pour les auteurs, les comédiens et les producteurs. »

L’institution fut confiée à Frank Dunlop, metteur en scène, directeur associé du National Theatre. Dunlop voulait inventer un théâtre pour une nouvelle génération, dégagé des conventions sociales et esthétiques: un lieu populaire, sans hiérarchie, ouvert, joyeux et abordable, proche de l’esprit du cirque. Il s’inspirait du grand acteur et metteur en scène français Jean Vilar, dont il partageait la conviction que le théâtre devait être aussi indispensable à la vie que le pain et le vin. Le Young Vic fut donc conçu comme un espace modeste mais exigeant, où des œuvres d’une qualité artistique élevée seraient proposées à tous, à très faible coût.

Le théâtre s’installa sur The Cut, juste en contrebas à 150m de l’Old Vic, sur un terrain dévasté par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale: 54 personnes y avaient péri alors qu’elles s’étaient réfugiées dans une boulangerie. Le bâtiment, signé Bill Howell, fut construit pour 60.000£, avec une durée de vie prévue de cinq ans seulement – un simple abri temporaire destiné à servir une aventure artistique éphémère.

Frank Dunlop en assura la direction avant de céder la place à Michael Bogdanov, puis revint pour deux années supplémentaires. Lui succédèrent David Thacker, puis Julia Bardsley et Tim Supple en codirection, avant que Supple ne prenne seul la tête du théâtre. Sous ces directions successives, le Young Vic demeura fidèle à son esprit d’origine: une œuvre ambitieuse, vivante, audacieuse, qui marqua plus de trois décennies de création britannique.

Lorsque David Lan devint directeur artistique en 2000, la structure du théâtre, construite à la hâte trente ans plus tôt, tombait littéralement en ruine. De 2004 à 2006, la compagnie engagea une reconstruction complète, tout en poursuivant son activité: elle coproduisit 22 spectacles en 22 mois avec 20 compagnies partenaires, au Royaume-Uni comme à l’étranger. Le nouveau bâtiment, inauguré en 2006, resta fidèle à l’âme du lieu: il conserve l’esthétique artisanale et provisoire du Young Vic originel, tout en offrant un auditorium aux proportions idéales, conçu pour prolonger l’esprit d’ouverture et de liberté qui caractérise encore aujourd’hui ce théâtre unique sur la South Bank.

1990–2000: extension de la renaissance au South Side

Ce qui s’est passé sur la rive sud de la Tamise dans les années ’90 est une nouvelle énorme évolution urbaine et culturelle de Londres. Ce quartier, autrefois industriel et délabré, est devenu en une décennie un pôle culturel majeur, emblématique du « nouveau Londres » post-Thatchérien.

Jusqu’à la fin des années 1980, la rive sud – entre Waterloo et London Bridge – restait marquée par des friches portuaires et industrielles (anciens entrepôts, docks abandonnés), des zones semi-désertes, coupées du reste de la ville par la Tamise. À partir du début des années 1990, Londres lance une série de projets de régénération culturelle et d’urbanisme ambitieux. Le rive sud de la Tamise en profite directement.

Sous les gouvernements Major puis Blair, la ville réaffirme le rôle de la culture comme moteur économique. Les anciennes friches deviennent des « zones d’opportunité ». Les architectes et les mécènes privés s’associent à la municipalité. On voit apparaître la fameuse idée de « Cultural Corridor » le long de la Tamise. C’est bien plus qu’un alignement de musées et de théâtres: c’est un concept politique, urbain et identitaire, où la culture sert littéralement à recoudre la ville autour de son fleuve. Ce concept né en 1951 avec le Festival of Britain. Le site du festival (Royal Festival Hall, pavillons, Shot Tower transformée) est vu comme un prototype d’espace public culturel. Mais après le festival, le projet d’un couloir continu reste en suspens: le Royal Festival Hall devient un îlot isolé au milieu de parkings.

C’est dans les années 1990–2000 que le terme Cultural Corridor s’impose véritablement, notamment dans les documents d’urbanisme et de politique culturelle de la Greater London Authority. Pourquoi? Parce que la culture devient le fil conducteur de la reconquête de la Tamise.

Aujourd’hui, le Corridor relie désormais via un piétonnier le long de la Tamise: Southbank Centre (Royal Festival Hall, National Theatre) → Tate Modern (2000) → Shakespeare’s Globe (1997) → Borough Market et Southwark CathedralCity Hall / More London / Bridge Theatre (2000s). Et, de l’autre côté du fleuve: la St Paul’s Cathedral et la City of London School, reliées par le Millennium Bridge (2000).

Depuis les années 2000, les quais ont été entièrement piétonnisés et réaménagés et les institutions ouvrent leurs façades sur la promenade. Mais surtout, à mes yeux du moins, des cafés, des marchés, des performances de rue, des projections en plein air ponctuent le parcours suivant les saisons. Quelques souvenirs très divers de mes dernières années:

Le Bankside

Le redevelopment du Bankside/Southwark dans les années 1990 et 2000 est l’un des plus fascinants exemples de renaissance urbaine par la culture. Ce quartier, jadis un mélange d’entrepôts, de docks et de ruines industrielles, s’est métamorphosé en quartier-phare du nouveau Londres créatif, avec un équilibre unique entre patrimoine, modernité et art contemporain. Situé entre Blackfriars Bridge et London Bridge, Bankside appartient historiquement au borough de Southwark, longtemps perçu comme « le mauvais côté du fleuve ». C’était une friche urbaine au cœur même de Londres, visible depuis la City mais totalement déconnectée d’elle.

À la fin des années 1980, la mairie et plusieurs développeurs privés, amorcent un plan de régénération voulant réintégrer la rive sud dans le centre de Londres. Pour cela, ils décident de convertir les bâtiments industriels en espaces culturels ou résidentiels et de créer un lien piétonnier continu le long de la Tamise. Ils veulent faire de la culture un levier économique. Le Bankside est choisi comme prototype: un quartier où la mémoire ouvrière coexisterait avec des institutions contemporaines.

The Shakespeare’s Globe Theatre (1997)

Dès les années ’70, par l’acteur et réalisateur américain Sam Wanamaker rêve de reconstruire le théâtre de Shakespeare sur son site originel de Bankside.

Après des décennies d’obstacles administratifs et financiers, le projet s’achève en 1997. Le Globe n’est pas qu’un théâtre: c’est un geste symbolique fort. Il redonne une identité culturelle à un quartier sans prestige, tout en reliant l’histoire élisabéthaine au Londres moderne. Il attire immédiatement des foules internationales et relance le tourisme sur la rive sud. C’est le « signal culturel » du renouveau: le retour du théâtre à Bankside, quatre siècles après Shakespeare. Quelques souvenirs personnels au Globe:

Vu le succès du Globe, une deuxième salle va ouvrir: le Sam Wanamaker Playhouse. C’est un théâtre couvert, conçu comme le pendant intime du grand théâtre en plein air. Il a été imaginé dès la conception du Globe original par Sam Wanamaker lui-même, fondateur du projet, qui rêvait d’offrir à Londres les deux types de théâtre élisabéthain: l’un public et ouvert (le Globe), l’autre privé et couvert, typique des « indoor playhouses » du XVIIème siècle. Inauguré en janvier 2014, le théâtre porte le nom de Sam Wanamaker, mort en 1993, pour lui rendre hommage. Le Sam Wanamaker Playhouse s’inspire directement des plans de l’ancien Blackfriars Theatre (1608), que Shakespeare connaissait bien: une salle rectangulaire et close, galeries sur trois niveaux, une scène en bois richement décorée, éclairage à la chandelle, restitué ici avec de vraies bougies. A nouveau quelques souvenirs personnels…

Le Tate Modern (2000)

En 1994, la Tate Gallery cherche un nouvel espace pour abriter sa collection d’art moderne, trop à l’étroit à Pimlico. La municipalité propose un bâtiment désaffecté: la Bankside Power Station, une centrale électrique construite par Sir Giles Gilbert Scott (auteur des cabines téléphoniques rouges !), fermée depuis 1981.

Le projet est confié aux architectes suisses Herzog & de Meuron. Le Tate Modern ouvre en mai 2000: succès immédiat, plus de 5 millions de visiteurs la première année. Le musée devient le catalyseur du redéveloppement: cafés, logements, promenades, hôtels, galeries apparaissent tout autour. Le Tate Modern change le visage du quartier et fait de Bankside le symbole de la réinvention postindustrielle.

Le musée devient très vite trop petit pour ses ambitions et en 2005, la direction du Tate et les architectes Herzog & de Meuron (déjà auteurs du bâtiment original) lancent le projet d’une grande extension à l’arrière du musée, sur le site des anciens réservoirs d’huile de la centrale électrique. L’extension est inaugurée en juin 2016, après onze ans de travaux. C’est une tour pyramidale torsadée de 10 étages (65 mètres), recouverte de briques perforées, en continuité esthétique avec la Power Station originale. La Blavatnik Building ajoute environ 60 % d’espace supplémentaire au Tate Modern.

Les infrastructures qui lient tout

Le Millennium Bridge (2000)

Il s’agit d’une passerelle piétonne reliant directement le Tate Modern à la St Paul’s Cathedral sur la rive nord. Le Millennium Bridge est à la fois une prouesse d’ingénierie, une œuvre d’art urbaine et un symbole de renaissance culturelle de Londres autour de la Tamise. C’est littéralement la passerelle qui relie le « vieux pouvoir » au « nouveau Londres créatif » : entre la cathédrale Saint-Paul (rive nord) et la Tate Modern (rive sud).

L’aménagement des quais

Les quais de Bankside ont été complètement réhabilités: promenade piétonne, mobilier urbain, éclairage nocturne, …. Les anciens entrepôts deviennent des galeries, lofts, restaurants. Le long de la rivière, Southwark Council lance une politique d’ »active frontage »: chaque façade doit vivre sur la rue (cafés, vitrines, bars). Un des exemples est la galerie commerçante chic Hay’s Wharf qui était l’un des plus anciens et des plus actifs quais marchands de la Tamise.

Le retour du Borough Market

Le retour du Borough Market dans les années 1990–2000 est à la fois un acte de mémoire urbaine et un geste de modernité sociale. C’est l’un des exemples les plus parlants de la manière dont le sud de la Tamise – autrefois tourné vers le commerce de gros – s’est réinventé comme quartier de culture et de gastronomie.

Le Borough Market est l’un des plus anciens marchés de Londres, ses origines remontent au XIème siècle (il est attesté dès 1014 !). Il s’est toujours trouvé à l’entrée sud du London Bridge, point stratégique entre la City et le sud de l’Angleterre. Historiquement, il fournissait la capitale en fruits, légumes, viande et poisson venus du Kent et du Surrey. Le marché moderne, tel qu’on le connaît, s’est structuré au XIXème siècle sous les arches ferroviaires de Southwark, juste au pied des rails de la ligne London Bridge. Mais dans la seconde moitié du XXème siècle, il décline car les supermarchés et marchés de gros (comme celui de Covent Garden) le concurrencent et la zone de Southwark perd son dynamisme. À la fin des années 1980, le Borough Market est presque moribond – un vestige de l’ancien Londres marchand.

Au tournant des années 1990, plusieurs forces se conjuguent: la proximité du nouveau Bankside (Globe Theatre et future Tate Modern) attirant un public culturel, curieux et urbain. permet à une poignée de commerçants et d’activistes du patrimoine de lancer alors une idée simple: «Redonner au marché sa vocation originelle, mais pour un public du XXIᵉ siècle.»

Menier Chocolate Factory (2004)

A une centaine de mètres de Borough Market se trouve un sublime petit théâtre que j’adore, le Menier Chocolate Factory. C’est un maillon essentiel (et souvent méconnu) de la transformation culturelle de Bankside/Southwark. De très très nombreux spectacles nés dans cette salle ont d’ailleurs été transférés dans le West End. C’est un lieu qui symbolise à merveille la reconversion du patrimoine industriel en espace de création artistique — une tendance majeure du redéveloppement des années 1990-2000.

Le bâtiment date de 1870. Il abritait la filiale londonienne de la Menier Chocolate Company, entreprise française fondée à Noisiel (près de Paris). L’usine de Southwark, sur Southwark Street, produisait du chocolat et abritait des entrepôts, des bureaux et des logements ouvriers. C’était l’un de ces magnifiques édifices industriels de brique jaune et rouge typiques du XIXème siècle, à la fois fonctionnels et élégants. Après la fermeture de l’usine dans les années 1960, le bâtiment tomba lentement en désuétude – comme tant d’autres entrepôts du secteur. Dans les années 1980, il faisait partie du paysage « fantôme » de Bankside, avant sa renaissance.

Dans les années 1990, le site est racheté et restauré par des investisseurs privés et des artistes. L’idée: transformer cette ancienne usine en centre culturel multifonction, tout en préservant son architecture d’origine. Les travaux conservent la façade victorienne, les poutres en fonte, les briques apparentes et les verrières. En 2004, le lieu rouvre sous le nom de Menier Chocolate Factory — clin d’œil à son passé industriel. C’est à la fois: un théâtre indépendant (environ 180 places), un restaurant et bar, un lieu d’exposition et de résidence artistique.

J’ai vu une quinzaine de spectacle ces 20 dernières années au Menier Chocolate Factory. Je n’ai JAMAIS été déçu et j’ai une tendresse particulière pour ce lieu différent.

Le projet « More London », grand chantier des années 2000

Après la deuxième transformation, celle de Bankside (Globe, Tate Modern, Borough Market), l’attention se déplace encore plus à l’est, entre London Bridge et Tower Bridge. Il s’agit d’un nouveau territoire d’expérimentation urbaine avec des mots-clés: transparence, mixité (bureaux, culture, logements, tourisme) et une architecture emblématique. Quels sont les lieux emblématiques de cette phase?

Le City Hall (2002–2022): la « maison communale » transparente

Le City Hall et The Scoop (voir plus bas), construits côte à côte, forment le cœur symbolique du futur nouveau « More London » au tournant des années 2000. C’est là que l’utopie culturelle et urbaine devient réalité: un espace où architecture, politique et citoyenneté se rencontrent sur la rive sud de la Tamise.

Il est siège de la Greater London Authority (GLA – l’autorité administrative du Grand Londres): le « Mayor of London » (maire de Londres) et l’Assemblée de Londres y travaillent de 2002 à 2022.

Pour la conception de ce bâtiment, on était dans un vrai idéal symbolique… La transparence architecturale illustre l’idéal de transparence politique prôné par le premier maire du Grand Londres (2000-2008), Ken Livingstone, dit « Red Ken » (Ken le Rouge), pour ses positions socialistes affirmées. Avant d’être maire, Livingstone s’était fait connaître dans les années 1980 comme leader du Greater London Council (GLC), ancêtre de la Greater London Authority. Il devient la bête noire du gouvernement Thatcher, qui le juge trop remuant et idéologique. Résultat: le GLC est supprimé en 1986, privant Londres de toute autorité centrale pendant quatorze ans!!!

«Thatcher a supprimé Londres parce qu’elle ne pouvait pas supprimer Livingstone.»

En 1999, Tony Blair crée la Greater London Authority (GLA) et le poste de Mayor of London, premier exécutif élu à l’échelle de la métropole. Livingstone veut s’y présenter, mais le Parti travailliste refuse de l’investir. Il se présente alors en indépendant… et gagne largement en mai 2000. Une victoire historique: c’est le premier maire élu de Londres. Charismatique, ironique, pragmatique, parfois abrasif. Il incarne une figure de maire populaire et visionnaire, proche des citoyens. Sous Ken Livingstone, le City Hall de Norman Foster devient le symbole du Londres transparent et inclusif.

Le City Hall conçu par l’architecte Norman Foster est tout sauf un hôtel de ville classique. C’est à la fois une prouesse architecturale et un manifeste politique: un espace conçu pour incarner la transparence et la participation démocratique.

Le « Ramp of democracy » – L’escalier en spirale

C’est l’élément le plus emblématique du bâtiment. Un immense escalier hélicoïdal s’enroule autour d’un vide central sur plus de 500 mètres de long, reliant tous les étages du sol au sommet. Il n’y a ni ascenseur visible ni cloisonnement hiérarchique: tout le monde (employés, visiteurs, élus, maire) circule dans le même espace fluide. Foster l’a conçu comme une métaphore: «La démocratie doit être un chemin continu, pas une tour fermée.» Depuis la rampe, on voit littéralement le travail des autres – symbolisant la transparence du pouvoir public.

Le visiteur qui monte la rampe peut voir toutes les strates du pouvoir: les bureaux des fonctionnaires, la salle de l’Assemblée, le bureau du maire, les espaces de réunion.

Au rez-de-chaussée, on trouve la Chambre de l’Assemblée (The Chamber) visible depuis le hall d’entrée à travers une large baie vitrée. C’est là que siège la London Assembly (25 membres). Sa forme circulaire évoque la parité et le débat horizontal. Le public peut assister librement aux séances depuis la galerie, sans barrière visuelle. Ce n’est pas un hémicycle traditionnel, mais une agora contemporaine: tout le monde peut voir, écouter, comprendre.

En 2021, le Mayor of London Sadiq Khan a décidé de quitter le City Hall de More London pour réduire les dépenses publiques. Le loyer payé à London Bridge City Estate (propriétaire du site) s’élevait à près de 6 millions de livres par an. Depuis janvier 2022, le siège de la Greater London Authority (GLA) est transféré à The Crystal, un bâtiment écologique situé à Royal Victoria Dock, à East London (quartier de Newham).

On envisage à moyen terme une nouvelle vocation publique ou culturelle, en lien avec les autres institutions du London Bridge City Complex (The Scoop, Bridge Theatre, Hay’s Galleria…).

The Scoop (2003): la scène du citoyen

Juste devant City Hall, Foster conçoit et aménage un amphithéâtre extérieur de 800 places environ. Le nom The Scoop (« la cuillère », ou « l’écope ») vient de sa forme creusée dans le sol: trois niveaux concentriques en béton clair, descente fluide vers une scène plate au ras du fleuve. Conçu comme prolongement civique du City Hall : une agora publique, ouverte 24/24.

Les immeubles de bureaux de verre (More London)

Tout un ensemble de building de verre sont construits. Le « 1 More London Place », le « 2 More London Riverside », le « 2 More London Riverside », le « 3 More London Riverside », le « 4 More London Riverside », le « 5 More London Place », le « 6 More London Place » et le « 7 More London Riverside ». Ils ont été baptisés numériquement suivant leur ordre de construction. On les retrouve ci-dessous avec les numéros en jaune.

The Bridge Theatre (2017): un nouveau théâtre pour un nouveau quartier

Le Bridge Theatre, inauguré en 2017, marque le dernier jalon culturel de la grande renaissance du South Bank: il vient refermer le « Cultural Corridor ». Le théâtre a été voulu par Nicholas Hytner qui a été, selon moi, le meilleur directeur du National Theatre (de 2003 à 2015). Il l’a fondé avec son complice Nick Starr (ancien administrateur du NT). Le Bridge se veut un théâtre privé de répertoire public: liberté artistique totale, sans subvention, mais avec la même ambition que le National.

La salle est magnifique car modulable pour différents rapports salle-scène:

Mais j’ai déjà longuement parlé de ce théâtre ci-dessus avec le spectacle The Lady of the Sea. Et dans plein d’autres carnets. Quel souvenir par exemple de German Life avec Maggie Smith en 2019.

Et ce qui est génial, c’est que les rives de la Tamise ont été complètement aménagées pour permettre que l’on puisse se balader grosso modo du Lambeth Bridge jusqu’au Tower Bridge, en passant par plein d’endroits mythiques: le London Eye, le Royal Festival Hall, le Shakespeare’s Globe, le Tate Modern… bref, une balade culturelle à ciel ouvert. Et cela a été toute une série de vrais aménagements puisque la photo ci-contre montre qu’encore au milieu des années ’70, au-delà du National, cette ballade s’arrêtait, faute de quais piétonniers (croix bleue sur la photo ci-contre).

National Theatre

Attention, la vigueur culturelle du South Bank est vraiment très très importante. Certains lieux font bien plus que des rénovations. On a parlé du projet NT Future du National comportant la modernisation complète du Dorfman Theatre, mais on pourrait aussi parler de l’ancêtre, de l’Old Vic., qui a bien des égards est un théâtre « à l’ancienne »; même si on peut y jouer en rond… Mais l’accueil des spectateurs reste problématique, comme dans bon nombre d’anciens théâtres du West End (sauf évidemment le Drury Lane qui vient d’être totalement rénové).

Si vous regardez bien, à l’arrière de l’Old Vic, il y a un nouveau petit bâtiment qui sert de deuxième entrée.

Il n’ont pas réfléchi bien longtemps pour l’appeler « Backstage ». C’est un café-bar à trois niveaux qui est ouvert dès le matin qui se veut tant un foyer pour les spectateurs qu’un lieu de travail. Il contient aussi une « Script Library » (espace dédié à l’écriture et à la dramaturgie), un centre d’apprentissage Clore pour les activités d’éducation et de participation, une nouvelle salle verte et un espace événementiel sur le toit. Une fois encore cela montre, même dans l’un des plus vieux théâtres de Londres, à quel point il y a une dynamique culturelle des arts de la scène.

Je suis incorrigible. Je sais. Allez, encore une dernière petite rajoute. Le County Hall.

On est juste en face du parlement, de Westminster, et de Big Ben. La construction a commencé en 1911 mais elle a été interrompue par la Première Guerre mondiale.

Le gigantesque bâtiment est inauguré en grande pompe en 1922 par le roi George V. L’architecte, Ralph Knott, a conçu un bâtiment monumental, symbolisant le pouvoir administratif de Londres dans un style néo-baroque édouardien, avec une imposante façade courbe, des colonnades et une coupole centrale. De magnifiques cours intérieures sont créées.

Ce fut le siège du London County Council (LCC), puis, à partir de 1965, du Greater London Council (GLC). Le bâtiment incarnait la gouvernance municipale de Londres jusqu’à la suppression du GLC en 1986 par le gouvernement de Margaret Thatcher – comme nous l’avons mentionné plus haut, il s’agissait d’un coup de théâtre politique: elle voulait briser un bastion travailliste trop puissant incarné par Ken Livingstone, le maire de l’époque.

Une fois le pouvoir local dissous et chassé du lieu, le bâtiment a été laissé vacant quelques années avant d’être reconverti dans des usages touristiques et culturels: les ailes ont été transformées en hôtels, restaurants et bureaux. Une partie abrite aujourd’hui des attractions populaires: le London Sea Life Aquarium, le London Dungeon et le Shrek’s Adventure! London.

Et depuis quelques années, des espaces d’exposition immersifs (Monet, Van Gogh, Dali, etc.). Et, bien sûr, si j’en parle ici, c’est qu’il y a aussi des arts de la scène. Depuis 2015, le London County Hall abrite une salle de théâtre immersive dans l’aile sud, l’ancienne salle du conseil, réaménagée pour des productions « in situ ». Quelques souvenirs:

C’était pour le spectacle Witness for the Prosecution (Témoin à charge) d’Agatha Christie qui s’y est joue depuis 2017, mis en scène par Lucy Bailey. Le public est installé dans l’ancienne salle du conseil, transformée en tribunal grandeur nature, ce qui rend l’expérience particulièrement réaliste: jurés (spectateurs volontaires), témoins, accusé – tout y est. Un exemple de plus de réutilisation de bâtiment…

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