â Retour au voyage : Londres dĂ©c ’24 – janv ’25
đ « Oedipus » (Wyndham’s Theatre)

Beaucoup de gens se demandent oĂč peut-ĂȘtre le plaisir d’enchaĂźner diffĂ©rents spectacles dans une mĂȘme journĂ©e. Surtout, comment, aprĂšs avoir adorĂ© un spectacle, passer si rapidement Ă un autreâ? Et bien, il faut simplement qu’il soit diffĂ©rent. C’est comme quand on va dans un restaurant gastronomique – et Londres est un resto gastronomique théùtral – on peut adorer une entrĂ©e et ĂȘtre bouleversĂ© par le plat qui suit, Ă condition qu’il nous emmĂšne dans un autre voyage de saveurs. Et Oedipus, Ă des saveurs trĂšs diffĂ©rentes de Benjamins Button, mais tout aussi exceptionnelles.
Il s’agit tout d’abord d’une piĂšce de théùtre. Et aprĂšs Hadestown hier, on revient Ă la mythologie grecque.
Ćdipe, on le connait aujourd’hui principalement grĂące au Complexe d’Ćdipe de notre cher Freud. Mais petit rappel de cette histoire qui date de plus de 2.500 ans! Ćdipe Ă©tait le fils de LaĂŻos et de Jocaste, roi et reine de ThĂšbes. Nâayant pas dâenfants depuis quelque temps, LaĂŻos consulta lâoracle dâApollon Ă Delphes. LâOracle a prophĂ©tisĂ© que s’il enfantait un fils, ce dernier le tuerait. Dans une tentative dâempĂȘcher lâaccomplissement de cette prophĂ©tie, lorsque Jocaste a effectivement donnĂ© naissance Ă un fils, LaĂŻos a fait percer les chevilles de son fils et les a attachĂ©es ensemble afin quâil ne puisse pas ramper; Jocaste donna alors le garçon Ă un serviteur pour quâil lâabandonne sur la montagne voisine. Cependant, plutĂŽt que de laisser lâenfant mourir de froid, comme LaĂŻos lâavait prĂ©vu, le serviteur a confiĂ© le bĂ©bĂ© Ă un berger de Corinthe, qui lâa ensuite donnĂ© Ă un autre bergerâŠ. Lâenfant Ćdipe a finalement Ă©tĂ© adoptĂ© par Polybe et MĂ©rope, le roi et la reine de Corinthe, car ils nâavaient pas dâenfants. Le petit Ćdipe a Ă©tĂ© nommĂ© ainsi dâaprĂšs lâenflure due aux blessures aux pieds et aux chevilles (« pied enflé»).
Ćdipe apprit plus tard de lâoracle de Delphes la prophĂ©tie quâil finirait par tuer son pĂšre et Ă©pouser sa mĂšre mais, ignorant sa vĂ©ritable filiation, crut quâil Ă©tait destinĂ© Ă assassiner Polybe et Ă Ă©pouser MĂ©rope, et il partit donc pour ThĂšbes. Sur son chemin, il rencontra un homme plus ĂągĂ©, qui Ă©tait (Ă son insu) son pĂšre, et le tua dans une querelle. Continuant vers ThĂšbes, il dĂ©couvrit que le roi de la ville (LaĂŻos) avait rĂ©cemment Ă©tĂ© tuĂ© et que la ville Ă©tait Ă la merci du Sphinx. Ćdipe a rĂ©pondu correctement Ă lâĂ©nigme du monstre, lâa vaincu et a remportĂ© le trĂŽne du roi dĂ©funt â et la main en mariage de la veuve du roi, qui Ă©tait aussi (Ă son insu) sa mĂšre Jocaste. Le sort en Ă©tait jetĂ©.
Des annĂ©es plus tard, pour mettre fin Ă une peste Ă ThĂšbes, Ćdipe chercha Ă savoir qui avait tuĂ© LaĂŻos et dĂ©couvrit quâil Ă©tait lui-mĂȘme responsable. Jocaste, en se rendant compte quâelle avait Ă©pousĂ© son propre fils, sâest pendue. Ćdipe saisit alors deux Ă©pingles de sa robe et sâen creva les yeux.
Les voilĂ donc, nos Jocaste et Oedipus d’aujourd’hui. Avant que le spectacle commence, j’essaie toujours de lire un peu le programme – pour devenir un peu plus intelligent, du moins cultivĂ©, mais surtout pour que mes voisins ne me parlent pas. Dans ce programme, Simon Goldhill, professeur de lettres classiques Ă lâUniversitĂ© de Cambridge Ă©crit (vous voyez pourquoi je parlais de devenir plus cultivĂ©): « Câest une histoire que nous ne pouvons pas arrĂȘter de raconter. » Pourquoi? Quây a-t-il dans cette atrocitĂ© particuliĂšre que le public Ă travers lâhistoire trouve si fascinant? Un mec qui a tuĂ© son pĂšre et Ă©pouse sa mĂšre, sans le savoir!!! Jâai pensĂ© Ă cette question alors que les lumiĂšres sâĂ©teignaient. Puis la force pure de cette production lâa complĂštement fait disparaĂźtre de mon esprit. Et putain, que cette histoire est puissanteâŠ
Comme le sous-titre « After Sophocle » lâindique, il ne sâagit pas dâune tragĂ©die grecque pure et simple: le livret de Robert Icke est une refonte contemporaine, plutĂŽt quâune traduction, rĂ©imaginant Ćdipe en politicien insurgĂ© candidat aux Ă©lections. Il transporte de maniĂšre transparente les thĂšmes du pouvoir, de la politique, de lâarrogance et de la soif humaine de savoir au XXIĂšme siĂšcle: ce nâest en aucun cas une mince affaire, car lâintrigue originale implique des prophĂ©ties, des diseurs de bonne aventure et un sphinx parlant. La suspicion sur les origines dâĆdipe et son statut dâĂ©tranger Ă la ville – il a Ă©tĂ© adoptĂ© par Polybe et MĂ©rope, le roi et la reine de Corinthe et n’est donc pas officiellement ThĂ©bien – est transfigurĂ©e dans la piĂšce de Icke en une querelle politique sur la question de savoir si Oedipus doit publier son certificat de naissance (lâallusion Ă Donald Trump et Barack Obama est totalement directe).

Lâaltercation sur la route entre Ćdipe et le vieux souverain LaĂŻos 34 ans plus tĂŽt (faisant dâĆdipe le tueur involontaire de son pĂšre) est transformĂ©e elle en un accident de voiture dont Oedipus est responsable, mais comme il fait un dĂ©lit de fuite, il ne sait pas qu’il a tuĂ© son pĂšre.
Mais revenons au dĂ©but. Nous sommes en pleine soirĂ©e Ă©lectorale. Les personnages, qui attendent avec impatience le rĂ©sultat des Ă©lections aprĂšs la fermeture des bureaux de vote, portent des costumes et des casquettes de baseball de marque. Le dĂ©cor, d’une sobriĂ©tĂ© magistrale et tragique, comprend une machine Ă cafĂ© en bordure de la scĂšne du QG de la campagne, un Ă©cran de tĂ©lĂ©vision dans un coin diffusant des actualitĂ©s et une horloge numĂ©rique gĂ©ante qui compte les minutes angoissantes jusquâĂ ce quâĆdipe soit annoncĂ© victorieux. On pourrait sâattendre Ă ce quâil soit secouĂ©. Ce nâest pas le cas. Les prĂ©visions de rĂ©sultats que lui apporte une assistante semblent encourageantes.
La piĂšce est foudroyante. La mise en scĂšne joue avec la fatalitĂ© en permanence, car on se rend vite compte qu’on avance tout droit vers un inconnu angoissant, mai un inconnu inĂ©vitable. Comme le montre le chronomĂštre Ă©lectoral: la vĂ©ritĂ© approche. Et puis, il y a deux Dieux de la scĂšne. Tout d’abord, Mark Strong (Oedipus), sur scĂšne tout au long des deux heures de la piĂšce. Il dĂ©gage une telle lâĂ©nergie, il est un Ćdipe plus grand que nature avec le charisme dâun politicien, mais aussi la tendresse dâun pĂšre. Il est tout sauf manichĂ©en. LâĆdipe de Strong est dĂ©peint comme un homme en qui nous pouvons avoir confiance. En public, il dĂ©nonce les mensonges de son adversaire politique, tandis que, derriĂšre des portes closes, il fait preuve de compassion et de soutien lorsque l’un de ses deux fils (Polynyce) fait son coming out en tant quâhomosexuel.
Pendant toute la piĂšce (soirĂ©e Ă©lectorale), Merope demande Ă parler seule en tĂȘte Ă tĂȘte avec son fils (d’adoption) Oedipus. Il ne lui accordera ce privilĂšge qu’en fin de soirĂ©e, prĂ©cipitant sa comprĂ©hension de la rĂ©alitĂ© de sa vie: il a tuĂ© son pĂšre dans un accident de voiture et a Ă©pousĂ© sa mĂšreâŠ
Ce fil rouge fait monter la tension dramatique de la piĂšce. Car on ressent bien que cette femme a vraiment quelque chose de premiĂšre importance, alors que son fils (adoptif) risque de gagner les Ă©lections et d’arriver au pouvoir.
On se rend aussi compte que cette femme appartient Ă un autre monde. Et la confrontation – mĂȘme si elle n’est jamais vĂ©cue comme telle – des deux mĂšres (la vraie, Jocaste qui est aussi l’Ă©pouse, et l’adoptive MĂ©rope) est prodigieuse.

Ă cĂŽtĂ© du Dieu de la scĂšne, Mark Strong, on ne peut qu’admirer la DĂ©esse Lesley Manville. Elle est captivante dans le rĂŽle de Jocasta, son insouciance pleine dâesprit rendant son effondrement Ă©motionnel dâautant plus dĂ©chirant. Le couple commence par la relation facile dâun couple mariĂ© de longue date. Ils s’aiment. Ils s’attirent. Tout est vrai. TrĂšs belle scĂšne, oĂč, aprĂšs avoir enlevĂ© sa culotte et l’avoir envoyĂ©e Ă la figure d’Oedipus, Jocaste prend le plaisir pendant une longue minute, que lui donne Oedipus la tĂȘte logĂ©e entre ses cuisses dissimulĂ©es sous sa longue jupe rouge. Public mĂ©dusĂ© face Ă ce mĂ©lange d’amour rĂ©el et d’inceste inconscient. AprĂšs toutes les rĂ©vĂ©lations finales, dans l’avant-derniĂšre scĂšne, dans une ambiance tonitruante de victoire Ă©lectorale, leurs corps se rapprocheront une nouvelle fois. Mais c’est devenu impossible. Comme le dit simplement Jocaste: « Je ne peux pas ».
Et ce qui est fascinant dans ce texte est que la vraie tragĂ©die que vit Ćdipe nâest pas ce quâil a fait il y a trois dĂ©cennies: tuer un homme quâil ne savait pas ĂȘtre son pĂšre, Ă©pouser une femme quâil ne savait pas ĂȘtre sa mĂšre, Ă©lever une famille nĂ©e de lâinceste. La tragĂ©die, câest quâil le dĂ©couvre aujourd’hui. Ses intentions, de politicien, sont bien intentionnĂ©es, authentiques. Cela ne le sauve pas. Le message de Sophocle est inconfortable: y a-t-il des choses quâil vaut mieux ne pas savoir ? Un thĂšme aussi pertinent aujourdâhui quâil lâĂ©tait alors, il est nĂ©anmoins rare quâune production contemporaine dâun texte ancien atteigne un tel niveau de catharsis. En supprimant tout ce qui pourrait nous Ă©loigner du hĂ©ros central, ce rĂ©cit ne nous Ă©loigne pas de lâoriginal, mais nous en rapproche. Il Ă©voque pour un public moderne lâhorreur intime que les AthĂ©niens auraient ressentie il y a deux mille cinq cents ans. Et câest dĂ©vastateur.
L’avant-derniĂšre scĂšne, celle de l’acte d’amour devenu impossible – Jocaste et Oedipus qui se caressent avant de se repousser mutuellement, Jocaste se tirant une balle dans la tĂȘte avant qu’Ćdipe ne se crĂšve les yeux avec ses talons – aurait pu ĂȘtre la derniĂšre. Mais le niveau sonore de la musique quand le rideau descend nous laisse comprendre que nos applaudissements seront inaudibles. Cela n’est pas fini. La gifle finale arrive.
Le rideau finit par se relever. Nous sommes dans la mĂȘme piĂšce, le sang sur les murs et le dĂ©compteur Ă©lectoral en moins. Un couple visite un appartement pour emmĂ©nager. C’est Jocaste et Oedipus. Le bonheur d’avant. Avant de savoirâŠ
Je ne sais pas pourquoi c’est une telle gifle. Et je sais que je ne suis pas le seul Ă l’avoir reçue. Et quand je me demande pourquoi c’est Ă ce moment que je ressens une gifle, je n’ai pas de rĂ©ponse. J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Mais la gifle est lĂ . Cela doit ĂȘtre cela, la tragĂ©die grecque: ĂȘtre dĂ©passĂ©âŠ
QUELQUES REVIEWS:
â â â â â âThere will surely not be a more powerful production in the UK this year. It is electricâ (The Observer) / â â â â â âMark Strong and Lesley Manville electrify ancient saga turned political thriller⊠Robert Ickeâs modern retelling is riveting from beginning to endâ – âMark Strong and Lesley Manville set the stage on fireâ (The Guardian) / â â â â â âIcke brilliantly remakes Sophocles tragedy for our times’ (Financial Times) / â â â â â â(Rob Icke) has turned this ancient play into an electric West End thrillerâ (Mail on Sunday) / â â â â âThis is an extraordinary evening, thanks to Icke, Strong and Manvilleâ (Evening Standard)
DerniĂšre petite chose que je crois important de souligner, la tragĂ©die d’Ćdipe n’est pas isolĂ©e. Non, on est plongĂ© aussi dans les autres histoires qui vont suivre et qui ne seront pas traitĂ©es dans cette piĂšce-ci. La scĂšne du repas familial est fascinante: y assistent Ćdipe et Jocaste, trois de leurs enfants (Eteocle, Polynice et Antigone (photo de droite)), le frĂšre de Jocaste (CrĂ©on) et MĂ©rope (qui n’arrive pas Ă s’entretenir 5 minutes en tĂȘte-Ă -tĂȘte avec Ćdipe). AprĂšs la fin de la piĂšce et la disparition d’Ćdipe, ĂtĂ©ocle et Polynice se disputeront le pouvoir royal et prolongent la malĂ©diction familiale en sâentretuant. Antigone est lâultime maillon de la chaĂźne maudite familiale: elle accompagne Ćdipe dans son exil jusquâĂ Colone, puis elle est condamnĂ©e Ă mort sur lâordre de CrĂ©on (qui a pris le pouvoir aprĂšs la mort d’Eteocle et Polynice) pour avoir enseveli son frĂšre Polynice aprĂšs le duel qui a opposĂ© les deux frĂšres ennemis.
Voir tous ces personnages se disputer dans un salon le soir d’une soirĂ©e Ă©lectorale – alors que l’on sait ce qui va arriver – rajoute une profondeur sans fin au spectacle. On est vraiment plongĂ© dans un vĂ©ritable univers complet. Certaines remarques cinglantes que l’adolescente Antigone fait Ă son Oncle CrĂ©on sur son extrĂ©misme politique, sont totalement jouissives, car cela mâa replongĂ© dans l’Antigone d’Anouilh oĂč la mĂȘme adolescente envoie – quelques annĂ©es plus tard – en pleine figure de CrĂ©on, alors qu’elle creuse avec ses mains une tombe pour son frĂšre Polynice : « Pauvre CrĂ©on ! Avec mes ongles cassĂ©s et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont faits aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine. »


RĂUSSITE MAGISTRALE DE GRAND « THEATRE POPULAIRE VILARIEN »
Ah, oui, j’ai oubliĂ© de vous dire quelque chose. Au dĂ©but de la piĂšce, un personnage inquiĂ©tant s’introduit dans le QG Ă©lectoral de Oedipus. Il s’appelle Teiresias. Et il lui annonce qu’il va se rendre compte qu’il n’est pas qui il croit ĂȘtreâŠ.




