Chapitre 4 – 1927-1943 : Difficultés
chapitre_commentaire

1927–1943 – Entre crise et mutation
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Affiche originale (1927)
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Affiche originale (1943)

Show Boat () (1927) et Oklahoma! () (1943) – c’est un vrai duo de bornes symboliques, comme deux piliers d’un pont fragile tendu au-dessus de l’ancienne comédie musicale (joyeuse, éclatée, patchwork) et du musical moderne (cohérent, narratif, intégré).

Ces deux spectacles ne sont pas les premiers à avoir eu des ambitions dramatiques… mais ils sont devenus les emblèmes parce qu’ils marquent, chacun, «un avant» et «un après» dans la manière de penser le musical.

Leur position aux extrémités de la période 1927–1943 est donc plus qu’anecdotique: elle est dramaturgiquement logique.

Show Boat () (1927) est un point de rupture narrative, et Oklahoma! (1943) est le fondement du musical intégré. Détaillons un peu…

Dire que Show Boat (1927) est une rupture narrative sous-entend que ce spectacle marque un avant et un après dans la façon dont les histoires sont racontées sur scène dans les musicals. Pourquoi? Tentons d’analyser ce qui dans la manière de raconter une histoire par le biais du théâtre musical, change radicalement avec ce spectacle.

1.B.1) Avant Show Boat: l’histoire est une simple ficelle (quand elle existe)

Jusqu’en 1927, la majorité des spectacles musicaux américains relèvent de trois grandes catégories:

  • Les revues: Ziegfeld Follies, George White’s Scandals, etc. Il n’y a pas de récit. Juste une succession de numéros chantés, dansés, comiques, visuels…./li>
  • Les opérettes américaines: inspirées d’Offenbach ou de Lehár, ces opérettes sont par exemple composées par des auteurs comme Victor Herbert, Sigmund Romberg ou Rudolf Friml. Comme nous l’avons vu, il s’agit majoritaierement de récits légers, exotiques, souvent centrés sur l’amour et les quiproquos, mais peu ou pas de lien fort entre chansons et action../li>
  • Les comédies musicales «vaudevillesques»: avec des stars du music-hall (Al Jolson, Fanny Brice, Eddie Cantor…). L’intrigue est un simple prétexte pour mettre en valeur une vedette et ses numéros favoris./li>

En étant un peu caricatural, on peut se demander quel est le point commun entre ces trois formes? En fait, dans ces trois formes de spectacle, on insère les chansons comme des bijoux dans un écrin, pas comme des pièces structurelles du récit. Elles ornent, elles ne construisent pas.

1.B.2) Show Boat change cette logique: la chanson devient un outil narratif

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Paul Robeson – Film « Show Boat » (1936)

Pour ne citer que deux exemples (nous avons largement abordé ce sujet au chapitre précédent):

  • Ol’ Man River n’est pas juste une belle chanson dont on se souvient: elle commente la condition des Noirs, elle revient comme un leitmotiv, elle donne une voix aux oubliés de l’Histoire (avec un grand H); on dirait aujourd’hui qu’il s’agit d’un acte politique
  • Make Believe n’est pas un simple duo romantique: elle exprime déjà un décalage entre rêve et réalité qui traversera tout le spectacle/li>

1.B.3) Pourquoi Show Boat est-il une rupture narrative?

Parce que pour la première fois dans un spectacle musical américain:

  • l’histoire tiendrait debout sans les chansons, mais gagne en profondeur grâce à elles
  • les chansons sont nécessaires pour comprendre la psychologie des personnages;
  • l’émotion dramatique circule de manière continue, pas par à-coups.

Certains pourraient dire: «Mais c’est du théâtre, quoi!». Et bien non… Et c’est précisément là la rupture: le musical se rapproche pour la première fois du théâtre dramatique, sans abandonner la musique.

1.B.4) Pourquoi ça choque certains en 1927?

Bien sûr cette rupture ne plait pas à tout le monde… On chante… le malheur. On chante… l’ambivalence. On ose commencer un spectacle par un chœur de dockers noirs qui se lamentent (Ol’ Man River), pas par un numéro brillant et gai.

«C’est trop sérieux pour un musical.» affirment haut et fort les sceptiques de l’époque.

1.B.5) Conclusion

Ce n’est pas la naissance du musical, mais c’est la naissance de l’idée qu’on peut raconter une histoire sérieuse, complexe et émotionnellement sincère… en chantant. Et cette idée-là, elle va infuser tout le genre — mais lentement, avec des retours en arrière, des résistances. Ce n’est que 16 ans plus tard, avec Oklahoma!, qu’on la verra pleinement réalisée. Et cette fois, de manière irrévocable.

1.C.1) Il fait ce que Show Boat avait esquissé… mais totalement.

  • Show Boat () reste encore un spectacle hybride: certaines chansons pourraient être déplacées sans grand dommage.
  • Oklahoma! va beaucoup plus loin: tout naît de l’histoire, des personnages, du lieu, du moment.

Oklahoma! introduit trois grandes révolutions:

RévolutionConcrètement, ça veut dire…
Les chansons surgissent naturellement de l’actionPas d’entrée gratuite du chanteur. Curly chante parce qu’il a quelque chose à dire à Laurey, pas pour « faire son numéro ».
La danse devient langage dramatiqueLe fameux Dream Ballet d’Agnes de Mille illustre les désirs inconscients de Laurey — c’est une psychanalyse en musique.
Unité esthétiqueL’histoire, les décors, la musique et les personnages forment un tout organique. Même les chansons légères participent à l’atmosphère rurale.

1.C.2) Pourquoi c’est une bascule définitive?

  • Parce qu’après Oklahoma!, un musical qui reviendrait à un patchwork de chansons déconnectées semble archaïque.
  • Le succès énorme du spectacle (plus de 2.000 représentations!) va créer une norme nouvelle.

En résumé: deux bornes complémentaires:

Show Boat (1927)Oklahoma! (1943)
Première intégration des chansons à la narrationIntégration totale réalisée, y compris de la danse dans un processus narratif
Rupture thématique: on raconte des choses jamais abordées dans des œuvres musicales auparavantRupture structurelle: le sens de l’oeuvre nait de sa totalité et de tous ses moyens d’expression – en ce y compris la danse – et pas seulement de quelques paroles prononcées…
Broadway découvre qu’on peut pleurerBroadway découvre qu’on peut tout raconter

Ce chapitre est donc consacré à cette période allant de Show Boat à Oklahoma et dans laquelle les musicals vont rencontrer de nombreuses difficultés. On peut penser au concept de:

A bridge over troubled water

040101Intro

En fait, cette période 1927-1943 n’est pas brillante, mais sans elle, il n’y aurait sans doute jamais eu le «Golden Age», la période qui allait lui succéder et qui reste dans les mémoires de tous…

Mais on ne sait comprendre cette période «artistiquement troublée» sans se pencher quelques instants sur une période elle aussi politiquement et socialement troublée. Deux faits vont être d’importance:

  • la crise de ’29: elle va plonger l’économie mondiale dans la misère et profondément changer les habitudes des spectateurs et des moyens de création
  • l’apparition du cinéma parlant: ici encore cela va porfondément changer la manière dont le grand public se divertissait

En 1927, The Jazz Singer avec Al Jolson, est le premier long métrage du cinéma à inclure des séquences parlées et du chant; jusque-là, les films étaient muets, généralement accompagnés de musique jouée en direct dans le théâtre. The Jazz Singer a révolutionné l’industrie du divertissement. Le cinéma parlant allait … vider les salles. En octobre 1929, le crash boursier allait plonger l’Amérique, puis le monde, dans une crise économique sans précédent. Très vite, les producteurs de spectacle ne vont plus pouvoir offrir à leurs spectateurs la féérie à laquelle ils les avaient habitués durant les années ’20.

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