Les musicals en France
1.C) oeuvres majeures créées ou jouées dans les années ’20 (Suite – 2/4)
1.C.2) Naissance du music-hall en France
Le music-hall est un genre de spectacle hybride, né de la fusion entre la chanson populaire, les numéros comiques, les danses, les acrobaties, et parfois des sketches ou des ballets. Il se distingue de l’opéra et de l’opérette par sa structure en numéros successifs, souvent sans véritable intrigue — et de la simple chanson de café-concert par son dimension spectaculaire. En gros, c’est du divertissement total, pensé pour plaire à tous les sens. Pas d’histoire à suivre, mais des étoiles à regarder, des refrains à fredonner et des jambes à admirer. On est donc terriblement proche des « revues » de Broadway. Commençons par planter le décor…
1.C.2.a) Les origines: du café-concert au temple du spectacle
Le music-hall parisien naît dans la seconde moitié du XIXème siècle, sur les cendres (et les banquettes) des cafés-concerts. Ces établissements, populaires sous le Second Empire, proposent à leurs clients de boire un verre tout en écoutant des chansonniers ou des artistes comiques. On y entend la gouaille parisienne, on y rit, on y chante en chœur.
Mais vers les années 1880, le public commence à en vouloir plus: plus de faste, plus de variété, plus de spectacle. C’est ainsi que certains cafés-concerts se transforment en vrais théâtres de variétés, avec scène, décors, costumes et chorégraphies. Et hop! le music-hall est né.
1.C.2.b) Les grandes salles fondatrices
À Paris, plusieurs établissements sont à l’avant-garde de cette métamorphose:
- Les Folies Bergère (rénovées en 1869) deviennent le modèle du genre: un théâtre somptueux, des revues luxueuses, des girls en costumes scintillants. C’est là qu’on expérimente les premières revues à grand spectacle.
- Le Moulin Rouge (ouvert en 1889) invente la formule du divertissement canaille, populaire et chic à la fois, avec son French Cancan endiablé.
- Le Casino de Paris, ouvert en 1890, adopte vite le style «à l’américaine » et devient l’un des hauts lieux du genre au début du XXème siècle.
- L’Olympia, ouvert par Bruno Coquatrix, même s’il deviendra un peu plus tard un temple de la chanson, ses racines plongent dans l’univers du music-hall dès ses débuts (1893).
Nous reviendrons plus en détail plus loin sur les revues de ces grands lieux.
1.C.2.c) Les revues : moteur du music-hall parisien
C’est dans ces temples du spectacle qu’émerge le format phare du music-hall : la revue. Elle n’a pas d’intrigue, mais une succession de tableaux thématiques, souvent liés à l’actualité, à la ville de Paris, à l’amour, à l’exotisme… On y voit:
- des numéros chantés
- des danses synchronisées avec des troupes de “girls”
- des sketchs comiques
- des décors extravagants
- et une bonne dose d’effeuillage “artistique”.
Les revues sont un miroir festif de la société: elles moquent les politiciens, glorifient la beauté, et célèbrent sans pudeur les plaisirs parisiens.
1.C.2.d) Les stars du genre
Le music-hall ne serait rien sans ses vedettes. Dès la fin du XIXe siècle, on voit émerger:
- Yvette Guilbert, reine du café-concert,
- Mistinguett, icône absolue du genre, au Casino de Paris,
- Maurice Chevalier, qui passera du music-hall au cinéma hollywoodien,
- Dranem, Fragson, Polaire,
- et, dans les années 1920, Joséphine Baker, incarnation même de la modernité, de l’exotisme et du jazz parisien.
Le music-hall devient une fabrique à stars, et Paris une capitale du spectacle vivant mondialement enviée. Ici encore, nous allons y revenir.
1.C.2.e) Les influences extérieures
Le music-hall parisien est aussi un creuset d’influences. De Londres, il emprunte l’élégance et l’humour nonsense du music-hall britannique. De Broadway, il capte l’énergie du vaudeville et plus tard du jazz, qui va électriser la scène parisienne dès les années 1920.
Le music-hall parisien atteint son apogée dans les Années folles (1920–1930), période de faste absolu. Les revues se succèdent avec de plus en plus de moyens, de célébrités, et d’audace. Les girls dansent en rangs serrés, les chansons deviennent des tubes, et la scène parisienne rayonne dans toute l’Europe.
Mais à partir des années 1930, le cinéma parlant (et musical!) commence à grignoter son public. Le music-hall doit alors se réinventer, évoluer vers le concert, l’humour, ou fusionner avec d’autres formes, comme la comédie musicale.
1.C.3) Tableau chronologique du music-hall à Paris
1.C.3.a) Naissance du music-hall à Paris (jusqu’en 1930)
Voici de matière synthétique et chronologique les étapes de la naissance du music-hall à Paris:
| Date | Événement / Fait marquant | Commentaires |
|---|---|---|
| 1830–1860 | Essor des cafés-concerts | Premiers lieux populaires mêlant consommation et spectacles chantés. Le public est assis, boit, et écoute des chansonniers. |
| 1869 | Rénovation des Folies Bergère | Ancienne salle de concert transformée en temple du divertissement. Introduction du ballet, de la chanson et des numéros visuels. |
| 1873 | Création de l’Eldorado, café-concert emblématique | Lieu emblématique du boulevard de Strasbourg, associé aux débuts de plusieurs grandes vedettes. |
| 1889 | Ouverture du Moulin Rouge | Cabaret mythique de Montmartre. Naissance du French cancan, danse suggestive devenue symbole du music-hall parisien. |
| 1890 | Fondation du Casino de Paris | L’un des futurs hauts lieux du music-hall, qui accueillera Mistinguett, Joséphine Baker, Line Renaud… |
| 1893 | Ouverture de l’Olympia par Joseph Oller | Sera plus tard réorienté vers la chanson, mais participe à l’âge d’or du music-hall parisien. |
| 1890–1900 | Apparition des revues à grand spectacle | Spectacles à sketches et tableaux visuels, souvent sans intrigue. Lancement du modèle “Revue parisienne” avec danseuses en troupes. |
| 1894... | Vedettariat des Yvette Guilbert, Polaire, Mayol, etc. | Premières grandes stars de café-concert et du music-hall. Elles imposent des styles (gouaille, chanson réaliste, fantaisie…). |
| 1907 | Mistinguett débute aux Folies Bergère | Elle incarne l’archétype de la “Parisienne” du music-hall : charme, culot, autodérision, et jambes célèbres dans toute l’Europe. |
| 1911–1914 | Le music-hall s’embourgeoise | Les spectacles deviennent plus luxueux, les chorégraphies plus complexes. Le format de la revue s’impose partout. |
| 1914–1918 | Ralentissement durant la guerre | Activité réduite, mais certains artistes se produisent pour les soldats. La chanson patriote et le cabaret de guerre émergent. |
| 1918 | Retour en fanfare après l’armistice | Mistinguett lance Paris qui danse au Casino de Paris. Le music-hall repart en fanfare avec un public avide de fêtes. |
| 1920 | Apogée du modèle de la revue | Le format revue à tableaux avec girls, plumes et chansons devient le modèle dominant des grandes salles parisiennes. |
| 1921–1925 | Arrivée du jazz américain | Introduction du fox-trot, du shimmy, du charleston, et des artistes afro-américains (Sidney Bechet, Louis Mitchell…). |
| 1925 | Joséphine Baker dans La Revue Nègre au Théâtre des Champs-Élysées | Choc culturel et succès immense. Elle incarne la modernité, l’exotisme, et propulse le music-hall dans l’ère du jazz. |
| 1926 | Baker aux Folies Bergère – La Folie du Jour | Le célèbre numéro de la ceinture de bananes devient un symbole mondial du music-hall parisien. |
| Fin 1920s | Apogée du music-hall parisien | Le music-hall devient une industrie culturelle à part entière, entre art populaire et spectacle à grand spectacle. |
1.C.3.b) Music-hall à Paris (1930–1940): déclin et résistance
| Date | Evénement / Fait marquant | Commentaires |
|---|---|---|
| 1929 | Krach boursier et début de la crise économique mondiale | Le music-hall subit les effets indirects de la crise : baisse des investissements, public plus frileux, mais la demande de divertissement reste forte. |
| 1930–1932 | Essor du cinéma parlant | Le cinéma devient le grand rival du music-hall : moins cher, plus spectaculaire, plus accessible. Beaucoup de salles de spectacles deviennent des cinémas. |
| 1931 | Apogée du cinéma musical français (Chevalier, Printemps, Fernandel…) | Des stars issues du music-hall comme Maurice Chevalier ou Mistinguett passent à l’écran, prolongeant leur carrière. |
| 1932 | Réforme fiscale, restrictions budgétaires : de nombreux théâtres de quartier ferment ou réduisent leur activité | Le music-hall parisien se recentre sur les grandes salles (Folies Bergère, Casino de Paris, Olympia, Alhambra…). |
| 1933 | Mort tragique d’Oscar Dufrenne, directeur du Palace | Figure centrale du music-hall populaire, il est retrouvé assassiné dans sa loge. Sa mort symbolise un tournant sombre pour le genre. |
| 1934 | Reprise de Dédé avec Georgius | Tentative de relancer les grandes opérettes à succès. Le music-hall continue à vivre en recyclant ses gloires passées. |
| 1935–1938 | Nouvelles vedettes émergent : Charles Trenet, Tino Rossi, Rina Ketty | Le music-hall devient aussi un lanceur de chansonniers et chanteurs populaires, souvent relayés par la radio. |
| 1936 | Congés payés, Front populaire | Le loisir devient un droit : les salles de spectacle accueillent un nouveau public, plus populaire, qui fréquente bals, concerts et cabarets. |
| 1937 | Exposition Universelle de Paris | Grandes revues montées pour l’occasion. Le music-hall s’inscrit dans le mouvement national de célébration artistique. |
| 1938–1939 | Montée des tensions internationales | La situation politique fragilise le secteur. Des artistes quittent la scène ou émigrent. Joséphine Baker devient une figure de la Résistance. |
| 1939 | Début de la Seconde Guerre mondiale | Les spectacles continuent tant bien que mal, mais sous surveillance. Certains cabarets ferment. Les artistes juifs sont censurés ou interdits. |
| 1940 | Occupation allemande à Paris | Le music-hall est soumis à la censure, mais continue d’exister. Des salles comme le Casino de Paris ou l’ABC restent actives, sous conditions. |
| 1941–1944 | Spectacles sous surveillance | Les Allemands tolèrent les spectacles de divertissement légers, mais interdisent certains artistes et styles. La propagande infiltre parfois les programmes. |
| 1944 | Libération de Paris | Le music-hall retrouve sa liberté. Joséphine Baker est acclamée comme héroïne de guerre. Des cabarets rouvrent avec une énergie nouvelle. |
