OVNI: Al Jolson
10.E) Une personnalité hors du commun
La personnalité d’Al Jolson n’était que contradictions.
Malgré son assurance presque insolente sur scène, où il semblait régner sans partage sur le public, il était en réalité d’une nervosité extrême. Avant d’entrer en scène, l’angoisse le saisissait au point qu’il exigeait que l’on place des seaux dans les coulisses pour pouvoir vomir. Et ce n’était pas un caprice de diva ni un accessoire symbolique : il les utilisait réellement, surtout les soirs de première, lorsque la pression et l’attente du public étaient à leur comble.
Il a participé à d’innombrables galas de charité qui ont permis de récolter bien plus d’un million de dollars pour diverses causes, preuve d’une générosité réelle et parfois spectaculaire. Pourtant, dans sa vie privée, il lui arrivait tout aussi souvent d’oublier de rembourser un ami à qui il devait de l’argent. Cette dualité se reflétait jusque dans la manière dont il parlait de lui-même : « Jolson » lorsqu’il évoquait la star, le professionnel et l’homme de scène ; « Jolie » lorsqu’il parlait de l’homme privé, plus fragile et plus intime.
Au sommet de sa gloire, Jolson auditionne régulièrement les chansons de jeunes auteurs-compositeurs à la recherche de nouveaux succès pour ses spectacles. Mais sa générosité artistique avait ses limites : il n’hésitait pas à modifier légèrement les paroles ou la structure d’une chanson afin de pouvoir revendiquer une part des droits d’auteur.
Et si un artiste partageant la scène avec lui recevait des applaudissements un peu trop enthousiastes, Jolson lui faisait rapidement comprendre qu’il valait mieux que cela ne se reproduise pas. Malgré tout son talent et sa renommée, il supportait mal la concurrence et tenait à rester, coûte que coûte, l’unique centre de l’attention.
Les trois premières épouses de Al Jolson — Henrietta Keller (mariés de 1907 à 1919), Ethel Delmar (mariés de 1922 à 1926) et Ruby Keeler (mariés de 1928 à 1939) — ont toutes, à des degrés divers, souffert de cette dualité caractérielle qui faisait de Jolson un homme imprévisible, capable de passer d’un extrême à l’autre comme un véritable « yo-yo » émotionnel.
Derrière la flamboyance de la star se cachait un homme profondément instable, tour à tour passionné, dépendant, puis brusquement distant ou indifférent.
Il lui arrivait par exemple de téléphoner à sa femme dans un état de détresse presque théâtral, la suppliant de traverser le pays pour venir le rejoindre immédiatement. Persuadée de devoir sauver son mari d’une crise ou d’une solitude profonde, elle abandonnait tout et entreprenait un long voyage.
Mais, une fois arrivée, l’accueil était parfois glacial : un simple bonjour, quelques mots à peine, puis Jolson retournait à ses affaires ou la renvoyait presque aussitôt chez elle, comme si l’urgence qui l’avait saisi quelques jours plus tôt n’avait jamais existé.
Parallèlement, la vie sentimentale du chanteur était d’une grande agitation. Jolson flirtait ouvertement avec d’innombrables chorus girls, et les rumeurs — nombreuses dans les coulisses de Broadway — affirmaient que des call-girls étaient parfois appelées derrière le rideau pendant les entractes afin de soulager le stress et la tension nerveuse qui l’envahissaient avant de remonter sur scène. Ce mélange d’adoration pour le public, d’angoisse permanente et d’excès privés alimentait une réputation sulfureuse que la presse et le milieu du spectacle commentaient abondamment.
Ce comportement rendit la vie conjugale presque impossible. Sa première femme, Henrietta Keller, en fut profondément déstabilisée, oscillant entre espoir et désillusion face à ces élans suivis de brusques rejets. Les relations avec ses épouses suivantes connurent des cycles similaires : fascination initiale pour la star, puis fatigue et désarroi devant un homme dont l’affection semblait pouvoir se transformer en indifférence du jour au lendemain. Ainsi, derrière l’image du showman triomphant se dessinait une personnalité tourmentée qui laissait souvent, dans sa vie privée, un sillage de cœurs brisés.
En 1918, Henrietta demanda le divorce. C’était pourtant elle qui l’avait accompagné dans toute la première partie de sa carrière: son succès précoce avec les Minstrel Shows de Dockstader, le Vaudeville, ses premières apparitions dans des spectacles tels que La Belle Paree (), Vera Violetta (), The Whirl of Society (), The Honeymoon Express (), Dancing Around (), Robinson Crusoe, Jr. () et Sinbad ().
Mais pendant plus d’une décennie, elle avait supporté d’être ignorée, et même battue, alors qu’Al la trompait ouvertement et passait ses journées à jouer avec ses amis. Jolson a tenté désespérément de se réconcilier, mais le divorce a été prononcé, avec Henrietta acceptant un petit dédommagement. Pendant les mois qui suivirent, Jolson a essayé de raviver l’intérêt de son ex-femme, mais elle avait définitivement tourné la page.
Alors que la tournée de Bombo () était en pause estivale en juillet 1922, Jolson a courtisé et a épousé Ethel Delmar, une choriste dans la revue Scandals de George White. Cela aurait été un coup de foudre. Peu de temps après le mariage, elle s’est sentie ignorée. Il faut dire qu’il l’abandonnait pendant des semaines pour partir en tournée. On vivait un écho parfait du premier mariage de Jolson. Ethel a noyé son chagrin dans l’alcool de contrebande (nous sommes en pleine prohibition). À l’occasion, Jolson essayait d’être gentil avec elle, mais ses tentatives ne faisaient preuve d’aucun enthousiasme. Ses attentions étaient, comme d’habitude, centrées intégralement sur son public. Leur mariage allait s’effondrer en quatre ans. À l’été 1926, Al emmena Ethel en Europe pour obtenir un divorce rapide. Comme avec Henrietta, il avait quelques tentatives de réconciliation avec Ethel, en vain.
Après le divorce, la consommation d’alcool d’Ethel s’est progressivement aggravée et, dans les années ’30, elle a dû se faire désintoxiquer en milieu médical. Elle a vécu jusqu’en 1976, ses dépenses étant couvertes par la succession Jolson.
En 1928, Jolson était au firmament du show-business. C’est alors qu’il a rencontré et est tombé amoureux de Ruby Keeler, une Chorus Girl de 19 ans (il a lui 42 ans) au Texas Guinan’s night-club. Jolson avait plus de deux fois son âge, et elle était déjà romantiquement impliquée avec le mafieux Johnny Costello. Mais comme toujours, Jolson a lancé une implacable offensive romantique, couvrant Ruby de cadeaux et d’attention. Après que Jolson ait offert à Ruby un cadeau de prémariage d’un million de dollars, sa famille catholique irlandaise a abandonné toutes les objections, tout comme Costello. Al et Ruby se sont mariés en septembre 1928 et sont partis en voyage de noces en Europe. Il a rapidement commencé à maltraiter Ruby comme il l’avait fait avec ses deux épouses précédentes.
Ruby avait été élevée dans les rues de New York et n’avait pas un tempérament à se laisser faire, fusse par «le plus grand artiste du monde». Contrairement aux deux premières épouses, Ruby avait également sa propre carrière artistique. Tant que cette carrière lui a fourni une distraction suffisante, Ruby a supporté la pression d’être Mme Jolson. Mais attention, la carrière de Jolson allait petit à petit aussi perdre de sa superbe.
Sources
- Al Jolson Society
- Freedland, Michael. The Story of Jolson. Portland, Oreg.: Mitchell Vallentine, 2007. Version illustrée et mise à jour d’un ouvrage antérieur du même auteur. Il s’agit d’une synthèse vivante et accessible de la carrière et de la vie privée du sujet.
- Goldman, Herbert. Jolson: The Legend Comes to Life. New York: Oxford University Press, 1988. Biographie solidement documentée et fondée sur des recherches approfondies. L’ouvrage comprend notamment une chronologie détaillée des apparitions scéniques ainsi qu’une filmographie couvrant l’ensemble de la carrière de l’artiste.
- Grudens, Richard. When Jolson Was King. Stonybrook, N.Y.: Celebrity Profiles, 2006. Biographie consacrée au sujet, mettant particulièrement l’accent sur sa carrière de divertisseur et de chanteur.




