Chapitre 3 – 1866–1927 : recherches
Le laboratoire du musical

OVNI: Al Jolson

3 ▸ 1866➙1927 – Recherches
E ▸En dehors des ‘Big Five’: les « autres » (3/33)
10) Un OVNI: Al Jolson (1886-1950) 🇺🇸 (2/8)

10.B) Les musicals du Winter Garden Theatre

10.B.1) Al et “Gus” s’installent à Broadway

Les Shubert venaient de transformer l’ancien Marché à Chevaux, situé juste au nord de Times Square, en un vaste théâtre qu’ils baptisèrent The Winter Garden Theatre. L’édifice, modernisé pour répondre aux nouvelles attentes du public new-yorkais, se distinguait par son aménagement singulier : des bars installés à chaque niveau et des cendriers disposés à chaque siège contribuaient à créer une atmosphère délibérément détendue, presque mondaine. Ce dispositif rappelait l’ambiance plus libre et conviviale des Roof Theatres, ces scènes aménagées sur les toits des théâtres traditionnels et particulièrement actives durant la saison estivale.

On y venait autant pour se divertir que pour socialiser, boire et fumer, dans un esprit plus léger que celui des salles théâtrales classiques. Le Winter Garden s’inscrivait ainsi dans cette évolution des pratiques spectatorielles, brouillant la frontière entre lieu de spectacle et espace de sociabilité.

10.B.1.a) 1911 – La Belle Paree (104 représentations)

Le The Winter Garden Theatre a ouvert avec La Belle Paree () (1911, 104 représentations). Ce furent les débuts à Broadway d’Al Jolson.

Elle fait partie d’une soirée avec plusieurs spectacle comme le montre très clairement l’annonce ci-contre parue dans les journaux…

Officiellement, cette comédie musicale suivait une héritière en visite à Paris, mais, en réalité, il s’agissait plus d’un enchaînement de numéros de Vaudeville.

Jolson apparaissait en Blackface comme Erastus Sparkler, un aristocrate de couleur avec un accent du Sud, mais évitant les maniérismes raciaux stéréotypés.

Le soir de la première, Al Jolson, maladivement surstressé (il se détruisait l’estomac tous les soirs de Première), n’a récolté qu’un accueil modéré, mais les Shubert ont réarrangé le spectacle dans les jours qui ont suivi. Entre le meilleur placement des solos d’Al et sa détermination personnelle à réussir, ce spectacle collectif est petit à petit devenu celui d’Al Jolson. Il faut dire que Jolson n’avait pas peur d’improviser des paroles, qu’il sifflait magnifiquement à travers ses doigts et, surtout, qu’il avait une voix qui résonnait dans le gigantesque The Winter Garden Theatre de 1.533 places. À une époque où les micros n’existaient pas, une telle puissance vocale était prisée. Jolson est devenu la star du show et il a commencé à introduire de nouveaux gags et chansons pour plaire aux fans qui revenaient voir le spectacle. Les Shubert lui ont attribué le succès du spectacle.

10.B.1.b) 1911 – Vera Violetta (112 représentations)

Vera Violetta () (1911, 112 représentations) a été le second spectacle d’Al Jolson à Broadway, toujours au Winter Garden Theatre.

L’intrigue ? Une romance parisienne vaguement mondaine — mais soyons honnêtes : ce n’est pas pour l’histoire que les spectateurs se pressent. Vera Violetta n’est pas un chef-d’œuvre dramaturgique. Mais c’est un moment charnière : le spectacle où Al Jolson passe du statut d’interprète à celui de phénomène national. Et dans l’histoire du musical américain, ce genre d’événement — où la personnalité déborde la structure — est absolument fondamental.

Gaby Deslys était la tête d’affiche même si Jolson récoltait plus d’applaudissements lors des rappels. Il se produit déjà en blackface, pratique alors répandue dans le vaudeville américain (et aujourd’hui évidemment perçue comme problématique). À l’époque, cela contribue paradoxalement à son aura scénique : gestuelle ample, voix vibrante, pathos assumé. Le public réclame Jolson. Les producteurs réécrivent pour lui. La star est née.

Très clairement, à l’origine, Al Jolson n’interprète qu’un rôle secondaire. Mais son énergie explosive, son interaction directe avec le public et surtout son style vocal puissant transforment la donne. C’est dans Vera Violetta qu’il popularise notamment “That Haunting Melody” et d’autres chansons interpolées qui deviennent plus célèbres que le spectacle lui-même.

Très vite, les Shubert ont voulu reprogrammer ces deux vedettes dans un autre show.

10.B.1.c) 1912 – Whirl of Society (136 représentations)

Cela allait être Whirl of Society (1912, 136 représentations) au Winter Garden Theatre. C’est pour ce spectacle que Jolson a incité les Shubert à modifier l’intérieur du Winter Garden Theatre, ce qu’ils ont accepté. Les frères ont créé un chemin partant de la scène jusqu’à l’arrière de la salle: ils ont installé des planches enjambant l’orchestre puis recouvrant les sièges du centre des rangées, et ce jusqu’à l’arrière du parterre. Cette piste s’est avérée un succès instantané et a été conservée bien au-delà de la série de Whirl of Society . Jolson aimait courir et glisser dessus tout en chantant, en improvisant et en faisant des plaisanteries avec le très proche public, qui était ravi par ce genre d’interaction sans précédent avec un artiste. Ils ont également apprécié quand les showgirls défilaient sur cette même piste. C’est pour cela qu’elle a vite été surnommée «Le Pont des Cuisses».

Whirl of Society () était à nouveau assez proche d’une revue musicale. Mais c’est surtout le premier spectacle où Al joua le personnage Blackface de Gus, un afro-américain qui essayait de se montrer plus malin pour déjouer ses ennemis. Il apparaissait dans la seconde partie du spectacle et Jolson n’hésitait pas à se lancer ici encore dans une interactivité comique avec son public.

Gus sera présent dans de très nombreux futurs spectacles de Jolson, projetant ce survivant débrouillard dans toutes sortes de situations rocambolesques et improbables. Gus pouvait être n’importe qui, du valet d’un millionnaire à l’acolyte de Christophe Colomb. Le succès fut tel que beaucoup réduiront l’acteur Al Jolson à la scène à son personnage de Gus.

En plus de ses huit représentations hebdomadaires de Whirl of Society (), Jolson participait aux concerts du dimanche du Winter Garden Theatre. À 27 ans, Jolson avait de l’énergie à revendre. Vu que les «Blue Laws» (lois qui pour des raisons religieuses interdisaient les activités le dimanche) de New York interdisaient les représentations théâtrales le dimanche, les Shubert proposaient des «concerts religieux» avec des artistes en tenue de ville. Jolson était invariablement l’un des derniers numéros du concert, mais le public, chanson après chanson, exigeait l’arrivée de Jolson. Son créneau de quinze minutes passait souvent à quarante minutes ou même plus. Il lui importait peu de prendre tout son temps et de rendre impossible à n’importe quel artiste de paraître après lui en scène… On parlait d’ego démesuré ?

Notre nouvelle star avait un instinct extraordinaire pour sélectionner les chansons dont il pourrait faire des hits. Les auteurs-compositeurs de Tin Pan Alley ont vite fait la queue pour proposer leurs nouvelles chansons à Jolson. Ayant connu la misère, il avait une notion très claire de l’argent et il a souvent exigé de ces auteurs un pourcentage des redevances de partitions s’il acceptait de chanter la chanson en concert. Mais connaissant l’impact de Jolson, la plupart des auteurs-compositeurs étaient heureux d’accepter.

10.B.1.c) 1913 – The Honeymoon Express (156 représentations)

Après une pause estivale et une tournée d’automne de Whirl of Society (), Jolson a joué dans The Honeymoon Express () (1913 – 156), toujours au Winter Garden Theatre et une troisième fois avec Gaby Deslys.

Al Jolson a repris son rôle de Gus, dans un complot concernant un divorce interrompu par un télégramme qui indiquait que le mari héritait de quatre millions de francs de son oncle Maurice, s’il était bien marié. Mais, très objectivement, le livret n’était qu’une excuse pour laisser Al Jolson s’approprier la scène. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est ce qu’il s’est approprié la scène…

Nous avons vu que lors des concerts du dimanche, Jolson n’avait pas peur de monopoliser la scène pendant de longues minutes. Mais dans un spectacle… Eh bien, le soir de la première, alors que le spectacle s’éternisait, Jolson a demandé au public: «Voulez-vous entendre le reste de l’histoire, ou voulez-vous m’entendre moi?» Quand le public a clairement choisi de l’entendre lui, il a transformé la fin du spectacle en un concert, chantant chanson après chanson, le reste de la troupe attendant en coulisses. Aucun artiste de Broadway avant ou depuis n’a jamais osé une telle attitude. Jolson en a fait une marque de fabrique. En tournée, Al Jolson a fait la même chose, dont une fois quand Gaby Deslys était en scène. Elle a quitté le show définitivement. Mais pourquoi s’inquiéter puisqu’il offrait alors une heure de concert ou plus à un public particulièrement reconnaissant. En plus, Gaby Deslys ayant quitté le show, il était maintenant le mieux payé de la troupe, ce qu’il exigera désormais toujours. Mais son maladif ego pouvait s’exprimer de bien d’autres manières. Dans The Honeymoon Express () en tournée, Doyle et Dixon, deux grands danseurs avaient leur numéro qui précédait celui d’Al Jolson. Il fut magnifiquement applaudi. Al Jolson attendant d’entrer en scène leur dit clairement à leur sortie: «Ne faites plus jamais ça». Il devait être le seul à briller.

Pendant la série à Broadway, Jolson a intercalé la chanson You Made Me Love You, tombant à genou pendant le refrain final, ce qu’il fera toute sa vie durant…. Il a souvent dit aux intervieweurs qu’il faisait cela pour soulager la douleur d’un ongle incarné, mais c’était … n’importe quoi! Jolson avait en fait vu un autre artiste utiliser ce truc, mais sans récolter beaucoup d’effet. Lui, il l’a simplement amené ce truc à un autre niveau.

À partir de ce moment, les spectacles de Jolson sont devenus de purs véhicules à stars. Ces shows furent de gros succès à l’époque, mais aucun ne pourrait être repris aujourd’hui. Les livrets n’avaient d’autre ambition que de permettre de passer d’une chanson de Jolson à une autre chanson de Jolson, tout en lui permettant de faire ses improvisations.

En dehors de la scène Jolson avait une seule autre passion: les courses de chevaux. Il pariait tous les jours. Bien qu’il ait toujours joué raisonnablement, selon ses moyens financiers, il voulait qu’on pense qu’il misait beaucoup plus. Déterminé à entretenir son image, il donnait ses ordres aux bookmakers dans un code préétabli: quand il annonçait parier «5.000$», il fallait comprendre qu’en réalité il pariait 50$.

Par contre, Jolson a souvent encouragé de nouveaux talents. Lors d’une visite à sa bien-aimée San Francisco en 1913, il a été voir le numéro de Vaudeville Kid Kabaret, joué par deux comiques talentueux. Il les a invités à dîner. Eddie Canto et George Jessel ont tous deux entretenu une amitié durable avec Jolson. Mais tous deux ont aussi appris que Jolson pouvait à la fois être un ami proche et un concurrent impitoyable.

10.B.1.d) 1914 – Dancing Around (145 représentations)

Le spectacle suivant d’Al Jolson au Winter Garden Theatre fut Dancing Around () (1914 – 145) avec une partition du compositeur Sigmund Romberg. Peu l’ont remarquée, et encore moins Jolson. Il faut dire qu’il a ajouté et retiré des chansons à volonté. Un de ses rajouts, Sister Suzie’s Sewing Shirts for Soldiers est devenu un petit succès, et Jolson a offert une récompense à quiconque dans le public arriverait à chanter le refrain imprononçable plus vite que lui… Personne n’a jamais réussi. Il faut dire que le texte n’est pas simple … à prononcer:

Sister Suzie’s sewing shirts for soldiers
Such skill at sewing shirts our shy young sister Suzie shows
Some soldiers write epistles
Say they’d sooner sleep in thistles
Than the saucy, soft, short
Shirts for soldiers sister Suzie sews.

Extrait de «Sister Suzie’s Sewing Shirts for Soldiers»

Quelle que soit la célébrité de Jolson, son père pouvait toujours le rappeler à l’humilité. En décembre 1915, la tournée de Dancing Around () (1914, 145 représentations) est passée par Washington, DC. Lorsque le président Woodrow Wilson a annoncé qu’il assisterait au spectacle le vendredi soir, Al a envoyé des billets au premier rang pour cette date à son père. Quand le grand soir est venu, Al a fait son entrée en scène sous des applaudissements fabuleux, mais face à lui, au premier rang, les sièges de sa famille étaient vides.

Quelques jours plus tard, blessé et intrigué, Al demanda des explications à son père, le rabbin Yoelson. Celui-ci lui rappela avec simplicité que la représentation avait lieu à la veille de shabbat — un moment où un rabbin se devait d’être au temple, auprès de sa communauté.

Al tenta d’argumenter : une exception n’aurait-elle pas été justifiée, puisqu’il chantait ce soir-là devant le président des États-Unis ? La réponse paternelle, paisible et ferme, tomba comme une évidence : « Moi aussi, je chantais. Mais je chantais pour Dieu. »

Toute la tension entre le succès mondain et la fidélité spirituelle se cristallisait dans cet échange. Et l’on peut se demander si, grisé par l’adoration des foules, Jolson ne se voyait pas déjà investi d’une mission quasi divine sur scène.

Dans les faits, sa pratique religieuse demeurait sporadique. La seule observance régulière qu’il maintint toute sa vie fut le chant du yahrzeit en mémoire de sa mère, une fois par an — geste intime, presque secret, qui contrastait avec son exubérance publique. Pour le reste, Jolson ne fut jamais un pratiquant assidu. En revanche, il revendiquait hautement son identité juive, surtout dans un milieu du spectacle où l’assimilation était souvent la règle. Face aux remarques antisémites, il ne se contentait pas de bons mots : il lui arrivait de répondre avec ses poings. Chez lui, la fierté identitaire relevait moins de la liturgie que de l’honneur.

Sources

  1. Al Jolson Society
  2. Freedland, Michael. The Story of Jolson. Portland, Oreg.: Mitchell Vallentine, 2007. Version illustrée et mise à jour d’un ouvrage antérieur du même auteur. Il s’agit d’une synthèse vivante et accessible de la carrière et de la vie privée du sujet.
  3. Goldman, Herbert. Jolson: The Legend Comes to Life. New York: Oxford University Press, 1988. Biographie solidement documentée et fondée sur des recherches approfondies. L’ouvrage comprend notamment une chronologie détaillée des apparitions scéniques ainsi qu’une filmographie couvrant l’ensemble de la carrière de l’artiste.
  4. Grudens, Richard. When Jolson Was King. Stonybrook, N.Y.: Celebrity Profiles, 2006. Biographie consacrée au sujet, mettant particulièrement l’accent sur sa carrière de divertisseur et de chanteur.

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