La grippe espagnole

Alors que la Première Guerre mondiale touche à sa fin, une pandémie d’une ampleur inédite frappe la planète. Une flambée précoce observée en Espagne — l’un des rares pays à ne pas censurer sa presse durant le conflit — conduit les Américains à la baptiser « grippe espagnole ». Les premiers cas recensés aux États-Unis apparaissent au printemps 1918 dans des camps militaires, avant que la maladie ne se propage à une vitesse foudroyante à l’automne.
Selon l’Institut Pasteur, la pandémie aurait fait environ 50 millions de morts, tandis que certaines réévaluations récentes avancent un chiffre pouvant atteindre 100 millions, soit entre 2,5 et 5 % de la population mondiale. À titre de comparaison, la Première Guerre mondiale avait causé environ 10 millions de morts. Jamais, dans un laps de temps aussi court, une pandémie n’avait provoqué un tel carnage.
La maladie se manifeste avec une violence extrême. En quelques heures, la fièvre et les saignements de nez évoluent en pneumonie aiguë, les poumons se remplissant de sang et de pus. Des individus en parfaite santé peuvent mourir en moins de vingt-quatre heures. Les médecins sont impuissants : la médecine moderne n’a encore ni antibiotiques ni antiviraux. Beaucoup de survivants, affaiblis durablement, succombent ensuite à d’autres infections. Dans certaines villes, la pénurie de fossoyeurs empêche même l’enterrement rapide des morts.
À l’automne 1918, la côte est des États-Unis est frappée de plein fouet, avec un pic particulièrement violent en octobre. Les déplacements massifs de troupes accélèrent la propagation du virus, mais le gouvernement fédéral refuse d’enrayer ces mouvements. La presse, soumise à la censure de guerre, reçoit l’ordre de minimiser la gravité de la situation, ce qui alimente rumeurs, anxiété et panique dans la population.
Face à l’urgence, les autorités locales prennent des mesures drastiques. Les écoles ferment, les offices religieux sont suspendus, les rassemblements publics interdits. Les théâtres deviennent rapidement des lieux à haut risque sanitaire. Dans de nombreuses villes américaines, ils sont soit fortement déconseillés, soit purement et simplement fermés par arrêté municipal. Le monde du spectacle vivant, déjà fragilisé par quatre années de guerre, se retrouve brutalement paralysé.
La situation varie selon les villes. À New York, les autorités autorisent les théâtres de Broadway à rester ouverts, à condition d’améliorer la ventilation et de renforcer les règles d’hygiène. Mais cette décision s’avère largement théorique : le public ne vient plus. La peur de la contagion vide les salles, et de nombreuses productions doivent fermer faute de recettes suffisantes. Le vaudeville, fondé sur des tournées incessantes et des changements d’affiche rapides, est particulièrement touché. Des circuits entiers sont interrompus, et des milliers d’artistes se retrouvent sans travail du jour au lendemain.
Les conséquences économiques sont dramatiques. Producteurs ruinés, théâtres en faillite, artistes et musiciens privés de revenus : pour la première fois, le secteur du spectacle vivant fait face à une crise existentielle, non liée au goût du public ou à l’évolution des formes artistiques, mais à une catastrophe sanitaire globale. Le théâtre musical, par essence collectif — chœurs, orchestres, danseurs, public entassé — apparaît soudain comme incompatible avec les exigences de la survie.
Lorsque le virus mute et que le nombre de morts commence à diminuer à la fin de l’année 1918, l’armistice du 11 novembre agit comme un puissant appel d’air. Les célébrations de la capitulation allemande attirent à nouveau les foules dans les rues… et progressivement dans les théâtres. Mais le bilan est effroyable : plus de 675 000 Américains ont péri de la grippe espagnole.
Étrangement, cette tragédie sans précédent s’efface rapidement de la mémoire collective. Les journalistes et les historiens de l’époque la relèguent au rang de simple « épisode » de la fin de la guerre. Dans le monde du théâtre, on préfère regarder vers l’avenir, vers la reprise et l’optimisme des années 1920. Cette amnésie culturelle explique en partie pourquoi l’impact de la grippe espagnole sur le spectacle vivant — pourtant considérable — est longtemps resté sous-étudié.
Pourtant, la pandémie a laissé une empreinte durable : elle a rappelé la fragilité structurelle du théâtre face aux crises sanitaires, révélé la précarité des artistes, et montré que le spectacle vivant pouvait être interrompu non par la censure ou l’économie, mais par la peur même du rassemblement humain. Une leçon que le monde théâtral mettra un siècle à redécouvrir.